Tout ce qui importe au moment clef du récit, c'est qu'on naît Elfe ou Homme, avec des caractéristiques différentes (immortalité/mortalité; dessein dans Arda, dessein hors d'Arda) -- et non, cela n'approche pas ta comparaison avec les deux enfants choisissant des métiers différents, parce qu'il n'y pas de choix à ce niveau.
Je laisse tomber la question identitaire kantienne (c'est une question de surface -- je ne suis absolument pas sûr contrairement à toi qu'Elfes et Humains, même se la posant en mêmes termes, y donnerait ou se satisferait de la même réponse -- cf. dans le commentaire de l'Athrabeth ce qui concerne la satisfaction des fëar). Je ne vois pas de toute façon où ça peut nous mener.
La question de départ de cette discussion était de savoir si les Hommes ont pu connaître une Chute dans le légendaire tolkienien, et s'ils étaient immortels avant cette chute.
D'abord une note sur la possibilité d'une chute au sein du légendaire, et les conséquences de la mortalité (quelle qu'ait été son origine) :
[citation=Lettre 212]In this mythical 'prehistory' immortality, strictly longevity co-extensive with the life of Arda, was pan of the given nature of the Elves; beyond the End nothing was revealed. Mortality, that is a short life-span having no relation to the life of Arda, is spoken of as the given nature of Men: the Elves called it the Gift of Ilúvatar (God). But it must be remembered that mythically these tales are Elf-centred, not anthropocentric, and Men only appear in them, at what must be a point long after their Coming. This is therefore an 'Elvish' view, and does not necessarily have anything to say for or against such beliefs as the Christian that 'death' is not part of human nature, but a punishment for sin (rebellion), a result of the 'Fall'. It should be regarded as an Elvish perception of what death — not being tied to the 'circles of the world' – should now become for Men, however it arose. A divine 'punishment' is also a divine 'gift', if accepted, since its object is ultimate blessing, and the supreme inventiveness of the Creator will make 'punishments' (that is changes of design) produce a good not otherwise to be attained: a 'mortal' Man has probably (an Elf would say) a higher if unrevealed destiny than a longeval one. To attempt by device or 'magic' to recover longevity is thus a supreme folly and wickedness of 'mortals'. Longevity or counterfeit 'immortality' (true immortality is beyond Ea) is the chief bait of Sauron – it leads the small to a Gollum, and the great to a Ringwraith.[/citation]
La porte est ouverte (sans être tranchée).
Les pièces du puzzle à présent :
- Mention allusive dans Letters 131 [emphase]« The first fall of, for reasons explained, nowhere appears »[/emphase] (etc.). Commentaire de Christopher Tolkien sur l'obscur [emphase]« reasons explained »[/emphase] p. 355 de MR.
- Mention marginale, dans l'une des esquisses de The Drowning of Anadûnê, sur le premier dessein d'Eru pour les hommes, [emphase]« But Evil (incarnate in Melekô) seduced them and they fell. »[/emphase] (SD, p. 401).
- Et enfin, de manière explicite à présent, le Conte d'Adanel.
Je ne pense pas avoir oublié quoi que ce soit.
Quand je dis "Mais quel crédit accorder au conte d'Adanel?" et que tu t'en offusques, c'est pourtant que le statut de ce texte se pose
- De manière externe, Tolkien exprimant par ailleurs son embarras à parodier la Bible, de sorte qu'il retire ce texte et un certains nombre de considération s'en rapportant dans les échanges entre Finrod et Athrabeth. Façon de dire: texte potentiellement rejeté (tentative maladroite pour concilier le légendaire à la doctrine chrétienne, mais ne résultant qu'en une parodie bancale?)
- De manière interne ensuite: le texte ne présente qu'une légende obscurcie par les âges et controversée (on est loin d'un canon comme la Genèse). Drôle d'élément essentiel au débat que celui là, qu'il nous faut pondérer avant de pouvoir l'utiliser!
Ce qui m'amène à dire: (a) on ne peut affirmer comme certitude qu'il y ait eu une chute et une perte d'immortalité. L'existence du conte d'Adanel (b) en permet simplement la possibilité (pas une obligation, on peut aussi rejeter le Conte d'Adanel comme légende humaine sans fondement, par jalousie par rapport aux elfes - c'est un des points de vue de l'Athrabeth quelque part).
Ce qui devrait répondre à ta question première de manière indirecte ("Nature mortelle et immortalité sont-elles incompatibles"). Est ce que la réponse de Thomas d'Aquin nous éclaire pour autant? A mon sens non, le "Saint" Homme est aussi un "con" pour reprendre la pique de l'ami Shnogul, mais en l'étayant -- D'Aquin construit son système de pensée dans un cadre particulier (et je ne voudrais quand même pas dire, c'est beau de s'en référer à ce saint homme, mais il y a aujourd'hui des choses qui font quand même sourire [small](*)[/small]). L'appliquer tel quel au légéndaire tolkienien, c'est (a) potientiellement inapproprié, et (b) propice à tomber dans la même parodie que celle crainte par Tolkien lorsqu'il aborde explicitement la chute. Ca ne marche pas!
Une conclusion possible, certes en guise de non-réponse, c'est de rebondir sur la lettre 212: dans les temps 'historiques' du Conte d'Arda tel qu'il nous est conté, les Elfes sont immortels, les Hommes mortels. Que ces derniers le soient par origine ou par chute, c'est ici secondaire: la question de la destinée et du Bien qui découle de cet état de fait actuel est posée aux Hommes et aux Elfes.
Didier.
(*) [emphase]« Certains disent que l'homme dans l'état d'innocence n'aurait pris que l'exacte quantité de nourriture qui lui était nécessaire et qu'ainsi il n'y aurait pas eu de déjections. Mais c'est supposer sans raison qu'il n'y aurait pas eu dans les aliments absorbés certains déchets inaptes à être convertis en nourriture pour l'homme. Aussi devait-il y avoir un phénomène d'élimination. Dieu toutefois aurait pourvu à ce qu'aucune indécence n'en résultât. »[/emphase] -- Sûr que faire ses besoins derrière un arbre au Paradis c'est si inconvenant et sale que Dieu y aurait pourvu *LOL*

