19-08-2003, 20:25
[espacement]De la mort ...
Il faut faire une distinction entre la mort que connaissent tous les Enfants d'Eru : la séparation entre le fëa et le hröa, et le départ d'Arda. Ce dernier est souvent appelé mort, faute de mieux, lorsqu'on nous parle de ce que les Elfes nomment le "don d'Eru" pour les Hommes. Mais je gage que les Eldar n'ont jamais fait référence à la mort, ce dommage douloureux subi par le hröa tel que le fëa ne puisse plus l'habiter ; cette mort-là ils ne l'envient guère et eux-mêmes peuvent l'expérimenter, hélas ! Non, les Eldar, emprisonnés en Arda jusqu'à l'Ambar-metta (q. 'Fin du Monde') envient le fait qu'à leur mort, les fëar des Atani, eux, s'échappent d'Arda ; c'est le départ qu'ils envient. Cf. le passage cité de la Letter 212 : la "mort" que les Eldar envient est explicitement redéfinie : [emphase]« death - not being tied to the 'circles of the world' »[/emphase] = le départ. Il est bien entendu que la distinction est subtile, mais c'est le départ qui est envié et qualifié de Don, et non ce qui, en Arda Hastaina, le provoque systématiquement : la mort, une expérience par ailleurs commune et aux Quendi et aux Atani.
[espacement]De l'immortalité ...
De quelle immortalité parlons-nous ?
Il est acquis que le destin des Hommes n'a jamais été envisagé par les Sages comme ayant pu se confondre avec celui des Elfes ; ce qui les différencie demeure une conviction profonde et fondamentale en ce que les Eldar sont liés à Arda tandis que les Atani sont destinés à quitter Arda. La seule "immortalité" dont il est question dans le Conte d'Arda est bien celle des Elfes qui vivent tant que dure Arda (longtemps :))
Nous en sommes là lorsque les deux peuples se rencontrent et l'Athrabeth relate peut-être la plus extraordinaire de ces rencontres, entre ceux qui furent parmi les plus versés des deux peuples, Finrod le Bien-Aimé, et Andreth la Sage. Quelle n'est pas la surprise du roi elfe d'entendre à travers Andreth les Sages parmi les Hommes prétendre n'avoir [emphase]« jamais été destinés à mourir »[/emphase] [MR/309]. Finrod, à la lumière de la tradition elfique, ne puit néanmoins imaginer les Hommes avoir été semblables à des Elfes ; sinon ils eussent été des Elfes, et pourquoi alors les Valar auraient-ils parlé, même brièvement, de *deux* parentés des Enfants d'Ilúvatar ? Mais l'idée d'une immortalité est-elle pour autant incompatible ? Non. Et c'est justement la confrontation du savoir et des traditions des deux peuples qui permet à Finrod et Andreth, convenant que la mort est un mal et vient du Morgoth, d'aboutir à la conception de ce qu'aurait pu (dû) être le destin des Hommes auparavant ou à l'origine : un départ unifié du Monde, fëa et hröa à jamais unis, c'est-à-dire sans passer par la mort [MR/318]. Une immortalité différente de celle des Elfes (et non limitée à Arda).
[espacement]Etat d'innocence, Chute et Rédemption
L'Athrabeth lui-même parle de cet état originel de l'Homme, et, chose apparemment remarquable, il s'agit d'une tradition transmise de Sages en Sages parmi les Atani qui fait autorité, tout au moins plus que pour d'autres affaires (ainsi par opposition Andreth insiste plus loin pour préciser que tous ne partagent pas les croyances de ceux dits de l'"Ancienne Espérance").
Que se serait-il passé depuis ?
Lorsque Finrod tente d'en savoir plus, il se heurtera encore et toujours au mutisme des Edain : il y a une ombre derrière eux, dont ils ne veulent pas parler. Or, ce silence étourdissant, cette absence de mot, sont le meilleur signe de Chute, m'est avis. L'Athrabeth aiguille aussi en ce sens quand Finrod demande à Andreth ce qu'il sont bien pu faire jadis dans les ténèbres ... et Andreth refuse de parler. L'opinion du Commentateur de l'Athrabeth semble claire, puisqu'il relit l'Athrabeth dans cette dialectique de Chute, en évoquant les Elfes comme demeurant [emphase]« unfallen as a people »[/emphase], tandis qu'il désigne par [emphase]« unfallen Man »[/emphase] la conception qu'établissent Finrod et Andreth de l'Homme à son origine.
Les éléments de réponse à la question de la rédemption sont nettement plus ténus. Le texte de l'Athrabeth, mais aussi d'autres dans le Conte d'Arda, parlent de désastres et de l'attente de la Guérison d'Arda de ces désastres. L'Athrabeth et son Commentateur plus en particulier, sans parler de rédemption pour l'Homme, parlent tout de même de rédemption pour le Monde, évoquant la [emphase]« fonction rédemptrice »[/emphase] attribuée à l'Homme, dans le drame d'Arda, l'Homme agent de la Guérison d'Arda. Alors qu'à ce moment-là l'histoire des Hommes n'étaient pas même dans son aurore, il n'est pas surprenant, à la lumière de notre propre histoire religieuse, de réaliser que les révélations sont tout simplement encore à venir ...
[espacement]Le Conte d'Adanel
Je m'accorde à Didier pour trouver en ce texte "une légende obscurcie par les âges et controversée", un apocryphe du Conte d'Arda ? Les apocryphes ne sont pas sans valeur. Le tout est de les lire à la lumière du "canon", et non l'inverse. S'ils s'intègrent à la cohérence de l'ensemble, ils peuvent alors illustrer ou mettre en lumière quelques points. A la lumière de la lecture proposée plus haut du Conte d'Arda et du dialogue de l'Athrabeth plus en particulier, je ne trouve rien dans le Conte d'Adanel qui contredise l'ensemble, au contraire (même si cela ne lui donne pas forcément plus d'autorité).
Le Conte d'Adanel ne révèle pas la Chute. A mon sens, celle-ci peut être lue bien plus dans le reste du Conte, moins explicite, mais s'inscrivant dans du vécu. Mais le Conte d'Adanel *propose* une explication de la Chute. Toute son importance est dans la portée et le sens théologique des éléments qui le composent, indépendamment de sa "véracité historique".
Par exemple, il est ainsi quelque chose de rendu, qui a été très bien vu par notre ami Jean-Baptiste : dans le Conte d'Adanel comme dans certains textes de notre histoire religieuse, la lecture suivante peut être faite : abjurer Eru, se couper de sa parole, c'est se couper de sa source. La souffrance, le manque, et le malheur qui en découlent n'appellent pour autant une intervention du Créateur.
NB : Ainsi, ami dragon, tu lis en [emphase]« 'Ye have abjured Me, but ye remain Mine. I gave you life. Now it shall be shortened, and each of you in a little while shall comme to Me, to learn who is your Lord' »[/emphase] la punition d'Eru pour "apprendre" à ses mauvais garçons ;) mais on peut lire aussi : « Je suis la Source de la vie ; maintenant coupés de moi, de fait, la vie va vous échapper ; vous (ne) comprendrez (que) quand vous viendrez à moi » (bien que ces lectures ne soient pas exclusives). Tu disais aussi : "L'Homme chute par sa faute, et Eru punit en conséquence. La seule différence notable [avec la Génèse] est que la mort _est_ cette punition (cf. citation ci-dessus), tandis que dans la Bible les commentateurs s'échinent à savoir si c'est le cas (d'où la question de Thomas d'Aquin, la seule mention dans la Genèse à cet égard est "tu retourneras à la poussière", mais il n'est pas clair pour tous que ce soit une partie de la punition, il y a de très bonnes thèses là dessus)". Sauf erreur de ma part, il y a confusion : Autant la lecture punition/pas punition est libre, autant il n'est nulle part question de "mort" dans les paroles d'Eru : [emphase]« shortened »[/emphase] uniquement, qui fait plus penser à une diminution, à un raccourcissement ... et intègre ainsi la vision de Finrod et Andreth d'un temps de vie à l'origine limité mais non soumis à la mort et aux souffrances - ce temps sera dorénavant plus limité encore et par ailleurs soumis à la mort et à la souffrance.
[espacement]Jérôme
Il faut faire une distinction entre la mort que connaissent tous les Enfants d'Eru : la séparation entre le fëa et le hröa, et le départ d'Arda. Ce dernier est souvent appelé mort, faute de mieux, lorsqu'on nous parle de ce que les Elfes nomment le "don d'Eru" pour les Hommes. Mais je gage que les Eldar n'ont jamais fait référence à la mort, ce dommage douloureux subi par le hröa tel que le fëa ne puisse plus l'habiter ; cette mort-là ils ne l'envient guère et eux-mêmes peuvent l'expérimenter, hélas ! Non, les Eldar, emprisonnés en Arda jusqu'à l'Ambar-metta (q. 'Fin du Monde') envient le fait qu'à leur mort, les fëar des Atani, eux, s'échappent d'Arda ; c'est le départ qu'ils envient. Cf. le passage cité de la Letter 212 : la "mort" que les Eldar envient est explicitement redéfinie : [emphase]« death - not being tied to the 'circles of the world' »[/emphase] = le départ. Il est bien entendu que la distinction est subtile, mais c'est le départ qui est envié et qualifié de Don, et non ce qui, en Arda Hastaina, le provoque systématiquement : la mort, une expérience par ailleurs commune et aux Quendi et aux Atani.
[espacement]De l'immortalité ...
De quelle immortalité parlons-nous ?
Il est acquis que le destin des Hommes n'a jamais été envisagé par les Sages comme ayant pu se confondre avec celui des Elfes ; ce qui les différencie demeure une conviction profonde et fondamentale en ce que les Eldar sont liés à Arda tandis que les Atani sont destinés à quitter Arda. La seule "immortalité" dont il est question dans le Conte d'Arda est bien celle des Elfes qui vivent tant que dure Arda (longtemps :))
Nous en sommes là lorsque les deux peuples se rencontrent et l'Athrabeth relate peut-être la plus extraordinaire de ces rencontres, entre ceux qui furent parmi les plus versés des deux peuples, Finrod le Bien-Aimé, et Andreth la Sage. Quelle n'est pas la surprise du roi elfe d'entendre à travers Andreth les Sages parmi les Hommes prétendre n'avoir [emphase]« jamais été destinés à mourir »[/emphase] [MR/309]. Finrod, à la lumière de la tradition elfique, ne puit néanmoins imaginer les Hommes avoir été semblables à des Elfes ; sinon ils eussent été des Elfes, et pourquoi alors les Valar auraient-ils parlé, même brièvement, de *deux* parentés des Enfants d'Ilúvatar ? Mais l'idée d'une immortalité est-elle pour autant incompatible ? Non. Et c'est justement la confrontation du savoir et des traditions des deux peuples qui permet à Finrod et Andreth, convenant que la mort est un mal et vient du Morgoth, d'aboutir à la conception de ce qu'aurait pu (dû) être le destin des Hommes auparavant ou à l'origine : un départ unifié du Monde, fëa et hröa à jamais unis, c'est-à-dire sans passer par la mort [MR/318]. Une immortalité différente de celle des Elfes (et non limitée à Arda).
[espacement]Etat d'innocence, Chute et Rédemption
L'Athrabeth lui-même parle de cet état originel de l'Homme, et, chose apparemment remarquable, il s'agit d'une tradition transmise de Sages en Sages parmi les Atani qui fait autorité, tout au moins plus que pour d'autres affaires (ainsi par opposition Andreth insiste plus loin pour préciser que tous ne partagent pas les croyances de ceux dits de l'"Ancienne Espérance").
Que se serait-il passé depuis ?
Lorsque Finrod tente d'en savoir plus, il se heurtera encore et toujours au mutisme des Edain : il y a une ombre derrière eux, dont ils ne veulent pas parler. Or, ce silence étourdissant, cette absence de mot, sont le meilleur signe de Chute, m'est avis. L'Athrabeth aiguille aussi en ce sens quand Finrod demande à Andreth ce qu'il sont bien pu faire jadis dans les ténèbres ... et Andreth refuse de parler. L'opinion du Commentateur de l'Athrabeth semble claire, puisqu'il relit l'Athrabeth dans cette dialectique de Chute, en évoquant les Elfes comme demeurant [emphase]« unfallen as a people »[/emphase], tandis qu'il désigne par [emphase]« unfallen Man »[/emphase] la conception qu'établissent Finrod et Andreth de l'Homme à son origine.
Les éléments de réponse à la question de la rédemption sont nettement plus ténus. Le texte de l'Athrabeth, mais aussi d'autres dans le Conte d'Arda, parlent de désastres et de l'attente de la Guérison d'Arda de ces désastres. L'Athrabeth et son Commentateur plus en particulier, sans parler de rédemption pour l'Homme, parlent tout de même de rédemption pour le Monde, évoquant la [emphase]« fonction rédemptrice »[/emphase] attribuée à l'Homme, dans le drame d'Arda, l'Homme agent de la Guérison d'Arda. Alors qu'à ce moment-là l'histoire des Hommes n'étaient pas même dans son aurore, il n'est pas surprenant, à la lumière de notre propre histoire religieuse, de réaliser que les révélations sont tout simplement encore à venir ...
[espacement]Le Conte d'Adanel
Je m'accorde à Didier pour trouver en ce texte "une légende obscurcie par les âges et controversée", un apocryphe du Conte d'Arda ? Les apocryphes ne sont pas sans valeur. Le tout est de les lire à la lumière du "canon", et non l'inverse. S'ils s'intègrent à la cohérence de l'ensemble, ils peuvent alors illustrer ou mettre en lumière quelques points. A la lumière de la lecture proposée plus haut du Conte d'Arda et du dialogue de l'Athrabeth plus en particulier, je ne trouve rien dans le Conte d'Adanel qui contredise l'ensemble, au contraire (même si cela ne lui donne pas forcément plus d'autorité).
Le Conte d'Adanel ne révèle pas la Chute. A mon sens, celle-ci peut être lue bien plus dans le reste du Conte, moins explicite, mais s'inscrivant dans du vécu. Mais le Conte d'Adanel *propose* une explication de la Chute. Toute son importance est dans la portée et le sens théologique des éléments qui le composent, indépendamment de sa "véracité historique".
Par exemple, il est ainsi quelque chose de rendu, qui a été très bien vu par notre ami Jean-Baptiste : dans le Conte d'Adanel comme dans certains textes de notre histoire religieuse, la lecture suivante peut être faite : abjurer Eru, se couper de sa parole, c'est se couper de sa source. La souffrance, le manque, et le malheur qui en découlent n'appellent pour autant une intervention du Créateur.
NB : Ainsi, ami dragon, tu lis en [emphase]« 'Ye have abjured Me, but ye remain Mine. I gave you life. Now it shall be shortened, and each of you in a little while shall comme to Me, to learn who is your Lord' »[/emphase] la punition d'Eru pour "apprendre" à ses mauvais garçons ;) mais on peut lire aussi : « Je suis la Source de la vie ; maintenant coupés de moi, de fait, la vie va vous échapper ; vous (ne) comprendrez (que) quand vous viendrez à moi » (bien que ces lectures ne soient pas exclusives). Tu disais aussi : "L'Homme chute par sa faute, et Eru punit en conséquence. La seule différence notable [avec la Génèse] est que la mort _est_ cette punition (cf. citation ci-dessus), tandis que dans la Bible les commentateurs s'échinent à savoir si c'est le cas (d'où la question de Thomas d'Aquin, la seule mention dans la Genèse à cet égard est "tu retourneras à la poussière", mais il n'est pas clair pour tous que ce soit une partie de la punition, il y a de très bonnes thèses là dessus)". Sauf erreur de ma part, il y a confusion : Autant la lecture punition/pas punition est libre, autant il n'est nulle part question de "mort" dans les paroles d'Eru : [emphase]« shortened »[/emphase] uniquement, qui fait plus penser à une diminution, à un raccourcissement ... et intègre ainsi la vision de Finrod et Andreth d'un temps de vie à l'origine limité mais non soumis à la mort et aux souffrances - ce temps sera dorénavant plus limité encore et par ailleurs soumis à la mort et à la souffrance.
[espacement]Jérôme

