je crois Ylla que le problème de concilier le libre-arbitre et la "prédestination" est un sujet déjà abordé ailleurs et n'est pas au coeur de ce nouveau sujet (qui me semble-t-il tente plutôt de se concentrer sur le dénombrement des "hasards" significatifs d'une interventon d'Eru) ... mais ce qui te chagrine ne pourra pas être contourné tant c'est concerné par ce fuseau.
je te livre en résumé ma reflexion sur le sujet (ça m'a beaucoup agité les neurones depuis pas mal de temps) histoire je l'espère de débroussailler une fausse incompatibilité.
l'Ainulindale nous fait clairement penser que la Création est totalement connue d'Eru, dans ses moindres détails comme dans son aboutissement final (mais de lui seul, même pas des Ainur qui ont pourtant participé à la grande musique).
qu'il puisse se permettre de dire à Melkor qu'il n'a été que son instrument est le premier camouflet à l'idée que l'on se fait du libre arbitre.
maintenant, il y a un piège dans lequel il ne faut pas tomber, c'est de penser Eru d'un point de vue anthropomorphique.
la plus grande difficulté est de concevoir qu'il est non seulement eternel, mais n'est tout simplement pas assujetti au cours du temps.
partant de là, il faut oublier toute notion d'antériorité. Eru ne PREvoit pas, il voit tout simplement (le futur, accompli).
une telle position par rapport au temps est tout simplement inhumaine, très difficilement concevable par nos petites cervelles totalement asujetties au flux du temps, et au final un peu déprimant quand à l'image que l'on se fait de l'Histoire...
bref, si l'on chausse les bottes d'Eru, l'humanité prend un côté dérisoire, et l'action individuelle une importance toute relative.
mais on n'est pas censé chausser de telles bottes.
ni ramener Eru a une dimension humainement compréhensible.
ce n'est pas un joueur d'échec qui anticipe les coups: il voit la passé le présent et le futur dans le même regard. on pourrait dire aussi que le "futur" n'existe pas pour lui, ou qu'il est aussi tangible que le présent.
c'est pourquoi il ne manifeste jamais aucune incertitude. y compris après la grande musique ou tout s'est barré en carabistouille mais où il commence à dévoiler partiellement aux ainurs ce qu'ils "ont fait" (passé) et qui est en fait le futur.
pour moi la seule chose qui permette au libre-arbitre d'exister dans cet univers, c'est que les créatures font des choix sans avoir vu la Création Achevée (Eru se garde bien de tout montrer aux valar). c'est de l'ignorance et de l'incertitude que naît la valeur du choix, et non pas la capacité à influer ou non sur le futur.
autrement dit: personne n'est maître de la situation où il se trouve, ni n'est jamais sûr de mener une action décisive par sa décision personnelle.
d'où le dénouement très complexe de la guerre de l'anneau, où des myriades de personnes doivent tenir leur rôles sans espoir de sauver le monde par eux-même, et où ce n'est même pas Frodo qui détruit l'anneau!... Eru (Eru-Tolkien) a composé un scénario dans lequel chaque "acteur" s'exprime effectivement librement et peut aller au bout de sa voie, mais sans comprendre l'histoire dont il fait partie.
Personne n'a forcé Gollum a se jeter sur Frodo à l'Orodruin -son intention est donc condamnable (bien qu'un jury moderne le déclarerait à coup sûr irresponsable ;-)- mais le maître de la Création, du Destin, le Grand Compositeur... c'était, c'est et ça reste Eru.
pour pousser plus loin que Cedric, je pense que toutes les créatures sont des "instruments" d'Eru. les bonnes comme les mauvaises, les petites comme les grandes.
idée dévalorisante? pas plus que celle d'une humanité créée par un Être Suprême.
reste a savoir en quoi consiste le titre d'"instrument".
en VO c'est "instrument" aussi, mais le sens anglais est plus orienté musical et moins "outil" que le mot français.
l'égo pourra se consoler de cette métaphore en pensant aux stradivarius ;-)
maintenant, y a-t-il des créatures qui ne sont pas des instruments d'Eru?
je ne vois pas pourquoi.
ou bien Eru considererait une Lobelia comme une "note" négligeable?
ça ne va pas trop dans le sens du Sda qui met bien en évidence que les grandes choses et le petit quotidien sont reliés.
j'introduisais l'idée plus tôt: l'instrumentalisation par Eru de ses créatures est en bonne partie comparable à celle de Tolkien avec ses personnages.
Certes Eru n'est pas censé (quant à lui) remanier son texte à l'envie et redéfinir untel ou untel... mais si Tolkien a du effacer, réécrire, changer... c'est tout simplement qu'il n'est pas Eru pour créer parfaitement du premier jet.

