D’ailleurs, Tolkien parle d’une « servitude robotique » qui devient mauvaise lorsque l’on impose une obéissance de force à des créatures (Home X, 411). Tolkien aborde ce point lorsqu’il explique pourquoi certains Orques ont pu se rebeller contre Sauron : « Ce n’est pas Morgoth mais Sauron qui est l’origine de la volonté des Orques. » En s’opposant à Sauron, ces Orques restent soumis à la malignité de Morgoth.
Mais je me suis également toujours demandé en quoi pouvait consister cette fameuse corruption qui aboutit aux Orques.
Lorsque dans The New Shadow, le vieux Borlas explique ce qu’il entend par de la sale besogne d’Orques (« Orcs work ») pour désigner un saccage, il compare les Orques au chancre (« canker » ; voir Home XII, 413).
Je suis tenté d’approfondir la comparaison. La corruption de Morgoth serait une maladie volontairement inoculée, et pas seulement une torture. L’orquitude – si je puis dire – pourrait être, en ce sens, une maladie héréditaire, affectant toute la lignée.
Le chancre est un nom de maladie qui ronge – ce que l’on retrouve en botanique et dans le domaine organique.
Etymologiquement, « chancre » vient du latin cancer (ce qui, à mon avis, vaut également pour « canker », mais je n’ai pas de dico d’étymologie anglaise sous le coude).
Lors d’un cancer, les cellules ne jouent plus leur rôle prévu au sein de l’organisme. Elles sont immatures, c’est-à-dire peu différenciées (je m’appuie sur le Livre de la médecine, sous la direction de Michel Serres et Nayla Farouki, Editions Le Pommier, 2201, article "« cancer », p. 141-148).
Moins une cellule sera différenciée, moins elle sera spécialisée (donc utile pour l’organisme), plus elle travaillera pour elle-même.
Or le propre du mauvais individualisme, c’est-à-dire du mal égoïste, consiste à privilégier son intérêt particulier aux dépens de l’intérêt général.
Morgoth, tout à son désir de destruction, aurait souillé Arda par son procédé cancérigène. Les Orques n’obéissent que par la peur, qui est une façon de n’écouter que son intérêt particulier.
Les Orques seraient les tumeurs malignes de la Terre du Milieu (ils mangent de la chair humaine, tout comme le cancer ronge la chair saine), dont Morgoth serait l’instigateur. Une sorte de gigantesque cancer, d’autant plus terrible qu’il est dirigé par une conscience maligne (il ne s’agirait pas de la seule maladie employée volontairement par les Puissances Ténébreuses : Sauron se servit de la Grande Peste comme arme bactériologique).
L’extrait du dialogue cité par Greenleaf et repris par Isengar en est une autre forme d’expression, à mon avis :
« si on en trouve l’occasion, toi et moi, on filerait quelque part pour notre propre compte avec quelques types de confiance, quelque part où il y aurait un bon butin facile et à portée, sans grands patrons » (SdA, IV, 10 ; éd. du Centenaire, p. 790).
En d’autres termes, si Gorbag avait la possibilité de se libérer de la domination de Sauron, il souhaiterait accomplir ce qui est dans sa nature : de la sale besogne d’Orques, un saccage à son propre compte. C’est le principe de la cellule cancérigène.
« Comme dans l’ancien temps », renchérit Shagrat. Cette réponse me gêne (quelle que soit l’hypothèse retenue). Shagrat fait-il référence à leur mystérieuse « enfance », avant d’être enrôlé dans les armées de Sauron ? Y a-t-il des légendes propres aux Orques qui les berceraient d’illusions sur leur origine ? En tout cas, j’ai du mal à imaginer, dans le cadre du Légendaire, une époque où les Orques auraient vécu en toute liberté, tranquilles dans leurs jardins... ;-)
A la disparition de Sauron (qui maintenait encore la cohésion de l’amas cellulaire par son pouvoir terrifiant), les Orques se disperseront comme des fourmis, privées de reine (SdA, VI, 4 ; éd. du Centenaire, p. 1012).
Que faire des Orques ? Les tumeurs ne peuvent être guéries : soit on les supprime, soit on limite leur développement. Les Orques n’auraient pu être soignés...
Je ne suis pas sûr que cette hypothèse tienne la route jusqu’au bout, mais il y a sûrement moyen de l’améliorer ;-)
Fangorn
« If trees were the judges, would they set Men above Orcs, or indeed above the cankers and blights? » (Home XII, 413)

