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Le Destin des Orcs
#19
Tout d'abord je voulais préciser ce que j'entendais par "robots". Je ne pensais pas évoquer des êtres mécanisés ni des pantins ; il s'agissait plutôt de trouver un terme qui rendrait compte de l'opposition entre leur nature et l'humanité (ou l'"elficité"). Contrairement aux Elfes et aux Hommes, qui gardent en eux une part de bien, eux ne peuvent agir qu'en mal. En l'occurence, je serais en fait tentée de donner ici du bien et du mal la même définition que Platon : pour ce dernier l'homme est naturellement bon, et ses fautes ne peuvent venir que du manque de discernement, qui lui fait prendre pour le bien ce qui en réalité cause plus de dégâts qu'autre chose ; mais en réalité leur désir ne se tourne pas vers la destruction (même un pyromane pourra avoir le sentiment de "créer", fut-ce une oeuvre d'art, une rébellion, une grosse panique...). Tolkien parvient à utiliser cette notion pour définir les orcs : eux ne font pas le mal parce que leur idée du bien a été pervertie, mais véritablement parce qu'ils haissent le monde, comme on peut le lire dans cet extrait de la correspondance de Tolkien, ils détestent le simple fait de leur existence, et tout du monde où ils demeurent. La chose est assez remarquable : chacun de leurs actes est tourné vers la destruction sans autre but que la destruction, il est même délicat de parler d'égoisme, car dans ce cas, on peut supposer qu'une existence d'orc doit être tellement affreuse que s'il s'agissait d'intérêt pour leur propre personne, ils ne continueraient pas à vivre. Par ailleurs, leur haine sert les intérêts de Morgoth, lui-même habité par le désir de posséder le monde, mais cela sans aucun amour pour le monde en question, seulement à cause du désir égoiste de puissance, qui le conduit finalement à souhaiter l'anéantissement de tout ce qui, en Arda, ne lui appartient pas, ne fait pas partie de lui.
Ainsi, ce qui pousse les orcs à aller au combat, ce n'est même pas leur propre intérêt, c'est un désir de destruction superposé à celui de leur maître, et couplé à la peur qu'ils ont de ce dernier. En cela, ils sont ses instruments, même si ont pourrait dire que c'est en grande partie de façon volontaire. Ils sont entièrement et sans ambiguité mauvais, ce en quoi ils n'ont plus rien à voir avec ce qu'ils étaient à l'origine. On ne peut plus les placer sur le même plan que les hommes ou les elfes. Ce sont ces deux raisons qui m'ont poussé à les comparer à des robots, même si, j'en ai conscience, l'analogie a ses limites. Ta remarque, Vinyamar, concernant l'image qu'avait Tolkien des destructions que justement les machines opéraient sur la nature, ne m'était pas venue à l'esprit, mais elle me paraît pertinente : la machine, c'est ce reniement du monde dans lequel nous vivons, que Tolkien semble condamner à travers les orcs.
On peut noter dans la lettre citée par Silmo deux phrases qui vont à l'encontre de l'idée d'une nature irrémédiablement mauvaise : "J'allais écrire "mauvais sans espoir de rédemption", mais c'aurait été aller trop loin. Car en acceptant ou en tolérant leur fabrication [je note fabrication par opposition à création] - qui fut nécessaire à les faire exister en fait - même les orcs seraient devenus partie intégrante du monde, qui lui-même est Dieu, et finalement seraient devenus bons." A prendre avec réserve cependant : nous savons à présent à quelle condition les orcs auraient pu devenir bons, mais cela ne nous dit pas si la condition était réalisable. La nature des orcs me semble, à moi, contradictoire avec l'acceptation de quoi que ce soit : pour accepter, il faut déjà ne plus s'opposer, or pour ne plus s'opposer les orcs doivent commencer par accepter... Je ne vois pas trop comment on peut en sortir.

Vinyamar : "Ce qui m'étonne le plus, moi, dans le dialogue cité par Isengar, après la mention d'un ancien temps sans maître, est cette idée: "avec quelques types de confiance"
Les orques croient qu'ils trouveront quelqu'un de confiance, c'est à dire une forme d'amitié. Le fait est que cette confiance est impossible, comme le prouvera la suite de l'entretien (si je me souviens bien), et d'autres exemples. Mais ils croient à cette confiance !!!!!
Voilà un reste d'humanité tout à fait étonnant dans le monde des orques."

Mais c'est peut-être un faux problème. Rien ne nous dit que les "trusty lads" en question ne sont pas simplement des orcs plus faibles auxquels on pourrait faire confiance pour ne pas se révolter. J'ai moins de mal à imaginer Shagrat et Gorbag nourrissant des vues de tyrans impunis que pensant à partager le butin.

Corbeillon : "Un autre point m'a toujours frappé au fil des lectures, surtout dans le SdA: la peur de la mort chez les Orcs. Braves et féroces et sans pitié sur le champ de bataille, ils n'hésitent pas à fuire et à paniquer lorsqu'ils se prennent une raclée. Un instinct de survie qui somme toute reste assez significatif, et qui n'a rien, là, de mécanique."

Nous ne parlions pas de mécaniques au sens propre, bien sûr. Et concernant l'instinct de survie, j'ai mon hypothèse à avancer : il ne s'agit pas d'échapper à la mort, mais aux griffes d'ennemis dont on leur a vanté la cruauté ; en d'autres termes, c'est la souffrance que fuient les orcs. Le réflexe est plus physique que psychologique. En revanche, tout ce qui concerne leur nature (et qui a suscité la comparaison avec des robots) est de l'ordre du mental. On peut tout à fait imaginer que les deux, sans être dissociés, conservent une relative indépendance (comme c'est le cas dnas le cadre des réflexes) et que la fuite de la torture soit une réaction purement corporelle, sans même aller jusqu'à l'instinct de survie. Je sais que biologiquement, la fuite de la souffrance est justement liée au besoin de se préserver, mais les orcs n'ont plus grand chose en commun avec ce qu'ils étaient au départ, biologiquement.

Vinyamar : pour la transmission de la nature des orcs, on doit pouvoir fournir une analyse cohérente en partant du terme que Tolkien emploie souvent pour parler de leur création : "breeding", qu'on pourrait traduire par élevage, sélection eugénique sans doute. Je verrais assez bien quelque chose de ce genre. Pour le physique, les femelles sont invisibles parce que conservées pour la reproduction, et leur progéniture sélectionnée en fonction de sa hideur et de son efficacité au combat. Pour l'esprit, je repense à la théorie selon laquelle les premiers orcs auraient été d'anciens elfes (la lettre ne me contredit pas, je crois). Dans Laws ans Customs among the Eldar, on peut lire : "Ils [les Elfes] considèrent que les parents, bien qu'ils n'aient pas conçu le fëa [de leur enfant], le nourissent avant que l'enfant ne soit né : de manière directe le fëa de la mère pendant qu'elle porte et nourrit le hrondo, et de manière indirecte mais à part égale le père, dont le fëa est lié et uni à celui de la mère et le soutient." Si je n'ai pas fait de contresens, cela signifie que l'esprit de l'enfant à naître tire une partie de sa substance de l'esprit de ses deux parents ; or si ces esprits sont corrompus, il est probable que celui de l'enfant le devienne par leur intermédiaire. Et il n'est pas à exclure un travail ultérieur de leur maître pour parachever cette corruption.

Silmo : "Vinyamar >""(c'est pourquoi Silmo ta réticence si "visuelle" me surprend).
"
C'était juste en référence à la notion de "robots" parce que ce mot me fait immédiatement penser à D2R2 et 6PO et que, dans ma petite tête, la feraille qui parle genre Starwars, ça ne colle pas avec l'idée que je me fais des orcs :-))"

C'était intéressant, parce que l'exemple de Star Wars me revenait justement, alors que je pensais aux robots. Evidemment, des orcs en boîtes de conserve, ça n'a plus l'air très crédible ;-). Mais nous parlons d'êtres à mi-chemin entre la mécanique et la créature intelligente ("fondamentalement rationnels", dixit Tolkien). Le plus frappant chez les orcs, c'est que malgré leur nature inhumaine, ils ont une individualité, des réactions propres à chacun. C'est très important : dans Star Wars, l'armée de clones planqués sous leur casques blancs et soigneusement décérébrés est le plus beau cadeau de George Lucas à la famille Skywalker : les "gentils" ont carte blanche pour le massacre, ils ne feront de toutes façons que tirer dans des rouages, au pire dans des êtres vivants créés à ce propos et qui n'auraient eu aucune autre vie de toutes façons. Cela rend les choses incomparablement plus simples... En détruisant les orcs au contraire, les ennemis de Sauron se compromettent, même si guerroyer contre eux n'est pas aussi monstrueux que de tuer d'autres hommes. Tuer un orc, pourrait-on dire, est moins grave que tuer un homme qui sans cela aurait pu revenir vers le bien ; mais comme le fait remarquer Tolkien, les orcs ne sont malgré tout pas totalement sans espoir, même si cet espoir n'est que théorique (je conviens que pour une boîte de conserve, il n'y a même pas de théorie à trouver ;-)). Les orcs participent donc de l'idée selon laquelle on perdrait son temps à rechercher le bien absolu après la souillure d'Arda par Melkor.

Semito : pour les cimeterres, je crois que Tolkien, après avoir fait des épées quelque chose de très noble (elles portent un nom et leur maître les chérit) n'a pas voulu en faire porter aux orcs, et leur a donc donné la première arme qui lui est venue à l'idée. J'avance une autre explication, mais avec de grosses réserves, étant donné que je ne sais pas à quel point Tolkien connaissait les armes. Les cimeterres ont pour caractéristique d'être à la fois très efficaces et très faciles à manier ; dans les armées du Viêt-Nam, c'était l'arme qu'on donnait aux fantassins sans expérience, son maniement s'apprenait en une quinzaine de jours. Ce serait donc l'arme idéale pour un Seigneur des Ténèbres qui n'a pas de temps à perdre à enseigner les arts martiaux à ses soldats. Mais ce n'est pas sûr que ce soit à ceci que Tolkien ait pensé. Enfin, c'est peut-être un peu hors-sujet tout ça.

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