(bravo Silmo).
Lettre 153 (brouillon)
extraits: pp.188 & 195
C'est une réponse à une lettre de Peter Hasting qui reproche à Tolkien d'avoir outrepassé ses droits de subcréateur en quittant, dans le domaine métaphysique, ce qui était donné par le véritable créateur, à savoir que le Mal ne peut rien créer, que si cela rriverait, rien ne pourrait en sortir de bon (contrairement à l'acte de pitié dont fait preuve William envers Bilbo), et que la réincarnation des Elfes est aller un peu trop loin (métaphysiquement) dans la liberté du subcréateur, puisque rien de tel ne nous est donné à observer dans la Création. Plus quelques autres petites choses concernant l'anneau.
Tolkien répond donc à des accusations, peut-on dire, plus qu'à des questions. Ces accusations me semblent tout à fait fondées et profondes (on est bien loin de débats sur le racisme), et Tolkien y répond donc avec grand soin.
"Je pense que je suis d'accord au sujet de la 'création par le mal'. Mais vous prenez plus de liberté avec le mot 'création' que moi [en note, Tolkien ajoute: "au sein de cette histoire mythique (en tant que sa métaphysique, pas nécessairement en tant qu'une métaphysique du Monde réel), la Création, l'acte de Volonté d'Eru l'Unique qui donne Réalité aux conceptions, est distinguée de la Fabrication, qui est une permission"]. Sylvebarbe ne dit pas que le Seigneur Ténébreux 'créa' les Trolls et les Orques. Il dit qu'il les 'fit' {fabriqua} en contrefaçon de certaines créatures pre-existantes. Il y a, pour moi, un large fossé entre les deux affirmations, si large que l'affirmation de Sylvebarbe pourrait (dans mon monde) avoir été potentiellement vraie. Ce n'est, dans les faits, pas vrai des orques - qui sont fondamentalement une race de créatures 'incarnées rationnelles', bien qu'horriblement corrompues, #sinon plus que beaucoup d'hommes d'aujourd'hui #(???).
Sylvebarbe est un personnage dans mon histoire, pas moi-même; et bien qu'il ait une grande mémoire et certaine sagesse de ce monde, il ne fait pas partie des Sages, et il y a pas mal de chose qu'il ne connaît pas ou ne comprend pas. Il ne sait pas ce que sont les 'Mages', où d'où ils viennent (bien que je le sache, même si en exerçant mes droits de subcréateur j'ai pensé qu'il était mieux dans ce Conte de laisser la question [comme] un 'mystère', non sans indices vers la solution.
La souffrance et l'expérience (et peut-être bien l'anneau lui-même) donnèrent à Frodon une plus grande clairvoyance; et vous lirez dans le chapitre I du livre VI les paroles à Sam: 'L'Ombre qui les enfanta ne peut que moquer, elle ne peut fabriquer de vraies choses nouvelles par elle-même. Je ne pense pas qu'elle donna la vie aux orques, elle les a seulement détruit et tordu'. Dans les légendes des Jours Anciens, il est suggéré que le Diable subjugua et corrompit certains les premiers Elfes, avant qu'ils n'aient jamais entendu parler des 'dieux' et encore moins de Dieu."Je ne suis pas sûr au sujet des Trolls. Je pense qu’ils sont de pures ‘contrefaçons’, d’où il vient (encore qu’ici je n’utilise, bien sûr, que des éléments d’ancienne élaboration barbare de mythe qui n’avaient pas métaphysique 'consciente') qu’ils retournent à l’état de simples statues de pierre quand ils ne sont pas dans le noir. Mais il y a d’autres espèces de Trolls à côté de ces plutôt ridicules, sinon brutaux, trolls de pierre, pour lesquels d’autres origines sont suggérées.
Bien sûr (puisque inévitablement mon Monde est grandement imparfait même à son propre niveau et pas même conçu [de manière] entièrement cohérente – notre Monde Réel n’apparaît pas non plus pleinement cohérent, et, en fait, je ne suis pas personnellement convaincu que, bien que dans chaque monde à chaque niveau tout soit en fin de compte sous la Volonté de Dieu, que même dans les nôtres il n’existe pas certaines contre-façons sub-créées tolérées) quand vous faites parler les Trolls, vous leur donnez un pouvoir, qui dans notre monde indique (probablement) la possession d’une ‘âme’. Mais je ne suis pas d’accord (si vous admettez cet élément d’histoire féerique) pour que mes trolls montrent quoi que ce soit de ‘bon’, d’un point de vue strict et sans sentiment. Je ne dis pas que William éprouva de la pitié – un mot pour moi de valeur morale et imaginative : C’est la Pitié de Bilbo et plus tard de Frodon qui, en définitive, permet que la Quête soit achevée - et je ne pense pas qu’il montra de la pitié. Je n’aurais sans doute pas (si « The Hobbit » avait été écrit plus soigneusement, et mon monde mieux pensé il y a presque 20 ans) utilisé l’expression ‘pauvre petit bonhomme’ tout comme je n’aurais pas dû appeler le troll William. Mais je n’ai discerné aucune pitié à ce moment même, et j’ai inséré une pleine opposition.
La pitié doit empêcher quelqu’un de faire quelque chose d’immédiatement désirable ou d'apparemment avantageux. Il n’y a pas plus de pitié ici que dans une bête de proie qui bâillerait, ou tapoterait paresseusement la créature qu’elle pourrait manger, mais ne le veut pas, parce qu'elle n’a pas faim. Ni, certes, qu'il n'y en a {(il n'y a pas plus de pitié ici qu'il n'y en a)} dans beaucoup des actions des hommes dont les vraies racines sont dans la satiété, l’indolence, ou une mollesse {douceur} naturelle purement amorale, bien qu’ils puissent leur donner de la dignité au nom de la ‘pitié’.[... (plusieurs longues pages)]
Pour conclure: ayant mentionné la Libre Volonté {= libre arbitre}, Je pourrais dire que dans mon mythe j'ai utilisé la 'subcréation' d'une certaine façon (pas la même que la 'subcréation' en tant que terme de critique d'art, bien que j'ai essayé de montré de façon allégorique comment il pourrait arriver qu'elle prenne part à la création en certain plan dans mon histoire 'purgatoriale' Feuille, de Niggle (Dublin Review 1945)) pour rendre visible et physique les effets du Péché ou du Libre Arbitre mal utilisé par les hommes.
Le Libre Arbitre est [un] dérivé, et n'est opérationnel qu'à l'intérieur de circonstances données; mais de façon à ce qu'il puisse exister, il est nécessaire que l'Auteur le garantisse, quoiqu'il advienne: c'est à dire quand c'est 'contre Sa Volonté', comme nous le disons, en tout cas ainsi qu'il apparaît à une vue limitée. Il n'interrompt ou ne commet pas d'actes peccamineux 'sans réalité', et leurs conséquences. Ainsi dans mon mythe est-il 'feint' (légitimement, que ce soit ou non un trait du monde réel) qu'Il donna des pouvoirs spéciaux de 'subcréation' à certains de Ses êtres créés les plus élevés: ceci est une garantie qu'à ce qu'il imaginèrent soit donné la réalité de la Création. Bien sûr dans des limites, et bien sûr sujets à certains commandement et interdictions.
Mais s'ils chutaient, ainsi que fit le Diable Morgoth, et commençaient à faire des choses 'pour lui-même, pour devenir leur Seigneur', elles prendraient 'être' {ces choses 'seraient'}, même si Morgoth brisait le suprême interdit de fabriquer d'autres créatures 'rationnelles' comme les Elfes ou les Hommes. Elles 'seraient' {participeraient à 'l'être'} au moins des réalités physiques dans le monde physique, quelque diaboliques qu'ils puissent se révéler, même 'moquant' les Enfants de Dieu. Ils seraient les plus grands Péchés de Morgoth, abus de son privilège le pus élevé, et seraient des créatures engendrées du Péché, et naturellement mauvaises. (J'ai failli écrire 'irrémédiablement mauvaises'; mais ce serait aller trop loin. Parce qu'en acceptant ou tolérant leur fabrication - nécessaire à leur existence effective - même les Orques deviendraient partie du Monde, qui est à Dieu et en définitive bon).
Mais qu'ils puissent avoir des 'âmes' ou des 'esprits' semble une question différente; et puisque dans mon mythe en tous cas, je ne conçois pas que la fabrication des âmes et des esprits, choses d'un ordre égal, sinon d'un pouvoir égal, aux Valar, soit une possible 'délégation', j'ai représenté au moins les Orques comme des êtres réels pré-existants sur qui le Seigneur Ténébreux a exercé la plénitude de son pouvoir en les remodelant et les corrompant, non en les fabricant.
Ce Dieu 'tolérerait' cela, ne semble pas pire théologie que la tolérance de la déshumanisation calculée d'Hommes par des tyrans ainsi qu'il en va aujourd'hui. Il pourrait y avoir d'autres 'fabrications' tout pareillement qui seraient davantage comme des poupées remplies (seulement à distance) par la pensée et la volonté de leur créateur, ou opérant comme des fourmis sous la direction d'un centre reine."

