Le "problème" de Tolkien (tout comme une de ses plus grandes forces d'ailleurs), c'est cette fameuse applicabilité. Le contenu est tellement riche que, tronqué d'une manière habile, on peut faire dire à ce roman tout et son contraire. Comment expliquer, sinon, qu'à la fois hippies et nazis aient pu y trouver de quoi alimenter leurs idéologies ?
Certains ont également effectivement tendance à oublier à quelle époque le livre a été écrit, et persistent à y apposer une grille de lecture moderne. Comment perçoit-on, par exemple, le rôle des femmes dans le SDA aujourd'hui ? Le percevait-on de la même manière il y a cinquante ans ? Certainement pas. C'est ça qu'il faut expliquer : le contexte d'écriture. Et pas faire des rapprochements impropres avec la société actuelle en clamant "voilà ce que dit ce bouquin !"... Sinon on se casse la figure sur des interprétations complètement fausses.
Le cas des "lesser men"... Malgré tout ce qu'on peut nous raconter sur l'égalité, et blablabla, il est tout à fait évident que chacun ne naît pas avec les mêmes chances, les mêmes atouts. Ceux qui affirment le contraire sont des démagogues. Point. Que Tolkien parle de "peuple élu" et "d'hommes moindres", séparation liée à la naissance, ne me choque pas dans la mesure où, chez lui, il s'agit d'une constatation, pas de l'apologie de cette séparation en plusieurs groupes différents. De plus, ce n'est pas l'appartenance au départ à l'un ou l'autre groupe qui fixe nécessairement le devenir d'un individu, bien qu'à nouveau, les chances de bien ou mal tourner varient fortement avec la naissance (Suderon ou Gondorien... Lequel aura plus de chances de tomber dans les pattes de Sauron ? Mais est-ce très différent de la réalité ?). Ce qui compte, c'est la suite ! Quand on prend les oeuvres de Tolkien dans leur ensemble, c'est probablement le thème de la chute qui revient le plus souvent. Même les nantis, les "races supérieures", les personnes de qualité, ceux qui ont tout peuvent chuter, les deux plus grandes fautes étant l'ambition (la soif de pouvoir : Melkor, Fëanor, Galadriel dans une moindre mesure, Saruman) et l'abandon de l'espoir (Denethor). Ce que nous conte Tolkien, c'est d'ailleurs la dégénérescence complète de ces peuples nantis : les elfes, les numénoréens, et enfin les gondoriens avant un bref subresaut (la guerre de l'Anneau et le règne d'Elessar) puis l'extinction totale (que l'on devine). Les restes de ce monde dépérissant ne sont-ils d'ailleurs pas sauvés par des "hommes moindres" (les hobbits) ? Elessar ne symbolise-t-il pas tout ce que Numenor et le Gondor auraient dû être pendant des siècles, et n'ont pas été ?
b.

