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Numenoreens et Suderons : Peuple Elu et Hommes moindres
#40
Si je ne trouve pas que les interventions vues jusqu'ici instruisent uniquement à décharge, il m'arrive de penser que certaines ressemblent assez à des plaidoyers pro domo. Pourquoi ? A mon sens, parce que la polémique ne vise pas que l'auteur et l'oeuvre, elle blesse aussi le lecteur. Sous-jacente, il y a l'accusation suivante : "vous appréciez un ouvrage qui contient des éléments racistes [ce qui reste à démontrer] donc vous êtes raciste". Et mine de rien ça marche, cette imbécillité, d'autant plus qu'elle reste inexprimée : ça réussit à vous culpabiliser. D'où des réactions vigoureuses et, se peut, excessives dans l'autre sens.

Plusieurs éléments ont déjà été justement et largement évoqués : la faute qui consiste à ne pas distinguer les sentiments de l'auteur de ceux qu'il prête à ses personnages ; les problèmes de traduction ; la différence de contexte entre les années 50 et aujourd'hui, notamment l'intolérance actuelle à l'ambiguïté (l'emploi par Tolkien du terme devenu piégé de "race" est certainement source de bien des malentendus ; il faudra peut-être y revenir). Je suis assez d'accord avec Ylla : fût-ce au prix d'amalgames, on se complaît aujourd'hui à brailler "Crimepensée ! Crimepensée ! Au pilori ! Au poteau !" plutôt qu'à discuter et s'interroger sur ses pratiques réelles, ce qui est un moyen commode de se donner bonne conscience à bon compte. Mais finalement, c'est contre-productif.

Je remarque que nulle part dans cette discussion le terme de "racisme" n'a été précisément défini. Il n'est pas trop tard pour s'y mettre, le terme n'étant pas si clair qu'il n'y paraît. Le Grand Robert de la langue française donne ce qui suit.
1. Théorie de la hiérarchie des races, qui conclut à la nécessité de préserver la race supérieure de tout croisement, et à son droit de dominer les autres. (...) Attitude inégalitaire d'hostilité à l'égard d'un groupe ethnique ; ensemble de réactions qui, consciemment ou non, s'accordent avec cette théorie.
2. Hostilité violente contre un groupe social.

Le racisme tel qu'ainsi défini comporte donc deux éléments : il soutient l'existence de races humaines et d'une hiérarchie entre elles - au profit du raciste bien sûr. Le second sens, qui correspond à ce que Romaine avait appelé du "racisme social", est visiblement une extension abusive du premier (un exemple donné est "racisme anti-jeunes"). Il arrive cependant que "racisme" couvre "soutenir l'existence de races humaines". La notion de race, faut-il le rappeler, n'a en effet pas de valeur scientifique ; s'il existe bien évidemment une variabilité à l'intérieur de l'espèce humaine, il est impossible de définir des groupes séparés qui seraient définis par plusieurs caractères biologiques distincts et exclusifs. C'est un argument anti-raciste important, et fréquemment entendu, mais pas suffisant, car il ne remet pas en cause le coeur de la démarche du raciste qui est de subordonner le social et le moral au biologique.

Il est important cependant de se souvenir que la découverte de cette unité fondamentale de l'espèce humaine est chose relativement récente. Dans des manuels de zoologie des années 60, quand il est question de l'espèce humaine, apparaissent encore des conceptions jugées délirantes aujourd'hui.

Je ne vois pas que Tolkien hiérarchise clairement des races humaines. Il y a évidemment le cas des núménoréens ; mais leur supériorité matérielle ou morale (celle-là discutable, quand on voit leur histoire !) n'est pas liée à leur sang, elle est liée à Númenor, qui est une grâce donnée en récompense par les Valar ; et cette grâce s'estompe quand Númenor disparaît. Maintenant, c'est vrai que ce n'est pas si perceptible à l'intérieur même du SdA, et que la fierté aristocratique de certains personnages n'est pas sans lien avec le racisme : il s'agit bien d'une supériorité revendiquée liée à la parenté.

Par contre, il y a des races distinctes dans les récits de Tolkien ; je n'ai pas creusé, mais il est vraisemblable que l'auteur lui-même croyait à leur existence, comme tout un chacun alors. De là viennent des échos qui sont devenus maintenant bien déplaisants, comme dans ces propos de Gandalf à Pippin, SdA V/1 ch. 1 Minas Tirith : Il n'est pas semblable aux autres hommes de ce temps, Pippin, et quelle que soit sa lignée de père en fils, le hasard veut que le sang de l'Ouistrenesse coule en lui presque authentique ; comme il le fait chez son autre fils Faramir et ne le faisait pas chez Boromir qu'il aimait le plus. On n'est pas loin de la "pureté de la race". Brrrr...

Il n'est pas question pour autant de reprocher à Tolkien des conceptions qui étaient celles de son propre temps.

Bertrand Bellet

P. S. : Si Francis Ledoux en a rajouté avec des termes comme "noiraud", ne serait-ce pas parce qu'en 1973 le terme ne posait pas encore problème ?

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