En effet, la "punition" de Beregond est dans les faits une récompense (il est ravi!). Sur le thème de la légitimité du pouvoir, j'y vois une preuve de l'habileté politique d'Aragorn, décidé à se faire reconnaître, se faire accepter pour roi, plutôt que de s'imposer par droit de naissance. Ici il se refuse à modifier brutalement les lois établies par les intendants, mais il les infléchit, intelligemment, en substituant l'idée d'équité à celle de légalisme.
Et oui, bien qu'appartenant à la lignée royale, Ar-Pharazon, peut être considéré comme un usurpateur.
Par ailleurs, bien que la culture légitimiste soit effectivement bien ancrée dans la mentalité anglaise, l'histoire de sa monarchie n'a pas été qu'un long fleuve tranquille. Au 17e siècle, Olivier Cromwell, à la tête des opposants puritains, a renversé puis exécuté le roi légitime, mais catholique Jacques Ier. La royauté fut rétablie après sa mort (à Cromwell), avec le fils du précédent (Jacques Ier), mais qui ne fut admis à règner qu'après avoir fait certaines concessions au Parlement. (Et effectivement Cromwell, qui s'était rendu impopulaire par son autoritarisme et ses velléités despotiques, fut appelé aussi "l'usurpateur").
Un siècle auparavant, le dramaturge W. Shakespeare, dans une série de pièces retraçant (fortement ... euh... théâtralisée) l'histoire de l'Angleterre - et portant d'ailleurs chacune, en guise de titre, le nom d'un de ses rois -, se montra également très critique envers le pouvoir. Ce n'était pas la légitimité du pouvoir monarchique qu'il remettait en cause, mais la façon dont ce pouvoir s'exerçait. Selon ce courant de pensée, né à la Renaissance (en Italie, je crois, mais faut vérifier) et vite répandu à travers toute l'Europe, ce n'est plus l'hérédité seule qui légitime le roi, mais ses actes, sa personnalité. Un souverain se doit d'être juste, réfléchi, et au dessus des dissensions. Idéal élevé et difficile à atteindre pour un homme de pouvoir.
Quant à la personnalité de Tolkien, si l'on en croit sa biographie par H. Carpenter, elle n'a à première vue, rien de révolutionnaire. Adolescent, à l'âge classique de la révolte, il se soumet à son tuteur et accepte de ne plus revoir la jeune fille dont il est amoureux. MAIS, il est tenace. Une fois majeur, il s'empresse de la retrouver et l'épouse envers et contre tout.
Par la suite, il mènera une vie rangée d'homme marié et père de famille, et une carrière très classique d'universitaire, milieu, en Angleterre et à l'époque, conservateur par excellence. MAIS, parallèlement à ses devoirs de chef de famille et à ses travaux d'érudit, il mènera une existence d'écrivain de Fantasy et de contes pour enfants, envers et contre toutes les critiques qui ne manquèrent pas de lui être adressées, en premier lieu par ses collègues.
Qu'en conclure?
Sous des dehors conservateurs - et sans aucun doute sincèrement respectueux des lois et de l'ordre établi - Tolkien a su garder une personnalité forte et indépendante. Et effectivement, comme celà a été abondamment relevé sur de nombreux fuseaux, son oeuvre romanesque est parsemée d'"incongruités" : les personnages les plus puissants, les plus socialement hauts placés (Saroumane, Denethor, Theoden) trébuchent, chutent ou carrément trahissent. Ce n'est pas le héros qui sauve le monde, mais le déclassé, le paria. Un personnage comme Sam, débute sa carrière comme un petit domestique, considéré comme légèrement benêt, et finit prospère, heureux et hautement respecté. etc... (Tout à fait H.S., il me fait penser à un personnage classique dans les contes de fées russes, mais bon, pas ici. On pourra en parler ailleurs si l'occasion s'en présente.)
Voir aussi les positions de Tolkien, telles que j'ai pu en juger par les extraits des lettres que certains ont eu la gentillesse de copier sur le forum, - positions nettes, bien tranchées, et toujours honnêtes. Un Monsieur donc, avec un grand M, qui ne s'en est jamais laissé conter et n'hésitait pas, s'il le jugeait bon, à émettre une opinion contraire à celle du Politiquement Correct de son temps.
(Ceci dit : ben non, il n'était pas parfait. Ben oui, il a pu avoir des défauts. Ben quoi, c'était un homme.)

