●Nous avons déjà remarqué que les actes de révolte de Melkor qui ont existé dès le commencement de l’organisation du monde n’apparaissent qu’à partir de la section (1) et (2). Ce choix narratif donne l’impression que la révolte n’a eu lieu qu’une fois « l’habitation des Enfants d’Ilúvatar » achevée (2a2), « alors que les Valar se reposaient de leur travaux (...) et contemplaient ce qu’ils avaient imaginé puis formé » (QS, I, p.40). La révolte de la section (3) semble alors éclater à une époque équivalente au septième jour de la Création biblique, le jour du repos, le jour du sabbat.
Il se trouve qu’en « allumant de grand feux » dans cette « habitation », Melkor enfreint consciemment le 4ème Commandement (Ex 20:8-11) sur le jour du sabbat. Car en ce jour, qui est un jour saint (Gn 2:1), et qui doit être respecté pour cela, le respect commence par... n’allumer aucun feu dans aucune habitation !
Ye shall kindle no fire throughout your habitations upon the Sabbath day.
= Vous n’allumerez point de feu, dans toutes vos habitations, le jour du sabbat. (Ex 35:3)
● L’acte central de Melkor dans la section (3) nous conduit donc, dans une volonté de relever les indices laissés par Tolkien pour comprendre cette révolte par ses résonances théologiques, à nous déplacer du récit de la Création dans les premiers chapitres de la Genèse vers le récit des Dix Commandement au chapitre 20 de l’Exode ; récits qui se trouvent justement liés entre eux par le 4ème Commandement :
8 Souviens-toi du jour du sabbat, pour le sanctifier.
9 Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage.
10 Mais le septième jour est le sabbat de l’Éternel, ton Dieu: tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l’étranger qui réside chez toi.
11 Car en six jours l’Éternel a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qui s’y trouve, et il s’est reposé le septième jour: c’est pourquoi l’Éternel a béni le jour du sabbat et l’a sanctifié.
Mais mettons plutôt en évidence la structure de ce passage dans la traduction que lisait Tolkien (King James Version) :
8 "Remember the Sabbath day, to keep it holy.
9 Six days shalt thou labor
and do all thy work;
10 but the seventh day is the Sabbath of the LORD thy God.
In it thou shalt not do any work, (...)
11 For in six days the LORD made heaven and earth, the sea, and all that in them is, and rested the seventh day.
Therefore the LORD blessed the Sabbath day and hallowed it.
La structure concentrique montre bien combien le jour du sabbat est associée d’une part au septième jour de la Création du Monde, d’autre part à Dieu. Car « le sabbat de l’Éternel, ton Dieu » est à comprendre comme « le sabbat pour l’Éternel, ton Dieu ». « De plus, (...) les cadres externes nous invite à interpréter le ‘pour Yahvé, ton Dieu’ au sens de ‘pour le sanctifier’. Dans cette perspective, le sabbat est avant tout le jour consacré à Yahvé » (F. García Lopez)
Quant au vocabulaire (« thou labor », « all thy work », « made »), il renvoit directement au vocabulaire de l’organisation du Monde par les Valar (« greats labours », « was made », « this work », « all that was done »).
● Ainsi, ce qui est en jeu dans cette section (3) qui pourrait s’appeler la section du Septième jour, c’est le sabbat du « ciel et de la terre », le repos du Monde.
Melkor refuse d’être un simple organisateur de la Création, et encore moins de participer au repos du Créateur ! aussi, ne pouvant pas être Créateur lui-même, il devient par ses « grands feux » le Marisseur de la Création, n’autorisant aucune trêve à ses propres dérèglements. Dans son orgueil, il ne se rend pas compte que « Celui qui aura allumé l’incendie devra faire pleine compensation » (« he that kindled the fire shall surely make restitution » : Ex 22:6) ; et cette compensation sera terrible pour l’incendiaire qui attaque Eru par son feu [*].
Sosryko
[*] Ésaïe 50:11 « Behold, all ye that kindle a fire, that compass yourselves about with sparks! Walk in the light of your fire and in the sparks that ye have kindled. This shall ye have from Mine hand: ye shall lie down in sorrow. »
= « Voici : vous tous qui allumez un feu, Qui formez un cercle de flèches ardentes, Allez dans votre feu et dans la fournaise Parmi les flèches ardentes que vous avez enflammées! C’est par ma main que cela vous est arrivé; C’est pour la souffrance que vous vous coucherez! »

