Ayant lu la révolte de Melkor comme une opposition au 4ème Commandement, il nous reste à comprendre comment cette révolte face au commandement central[1] du décalogue devient révolte contre les Dix Paroles dans leur ensemble.
Avant de détailler les arguments, notons que si Melkor allume de « grands feux », les seuls « grands feux » que mentionnent le texte biblique correspondent au feu qui se trouve au sommet du mont Sinaï au moment où Moïse reçoit les Dix Paroles de Dieu[2] . Par ailleurs, la tradition de Dieu qui parle depuis le Mont Sinaï « au milieu du feu » pour donner le Décalogue est impressionnante (Ex 19:18 ; Dt 4:12.15.33.36, 5:4.22.24.26, 9:10, 10:4, 19:18). Il n’est pas innocent alors que le milieu de la section (3) concerne les « grands feux » ; ils sont bien là pour nous renvoyer à la totalité du Décalogue.
« Melkor la convoita... »
● Comme nous l’avons vu dans l’analyse, dans cette section-clé se trouve les raisons (mais également les graves conséquences) de la révolte de Melkor : les désirs et la convoitise.
Or un tel vocabulaire ne peut que nous renvoyer au dixième commandement tel qu’il est énoncé en Deutéronome 5:21 :
Neither shalt thou desire thy neighbor’s wife, neither shalt thou covet thy neighbor’s house, his field, or his manservant, or his maidservant, his ox, or his ass, or any thing that is thy neighbor’s.
= Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain; tu ne désireras pas la maison de ton prochain, ni son champ, ni son serviteur, ni sa servante, ni son boeuf, ni son âne, ni rien qui soit à ton prochain. (Dt 5:21)
ou en Exode 20:17 :
Thou shalt not covet thy neighbor’s house; thou shalt not covet thy neighbor’s wife, nor his manservant, nor his maidservant, nor his ox, nor his ass, nor anything that is thy neighbor’s.
=
(i) Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain;
(ii) tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain,
(iii) ni son serviteur, ni sa servante,
ni son bœuf, ni son âne, ni rien qui soit à ton prochain. »
● Arrêtons-nous sur cette formulation, car elle est un résumé du triple péché de convoitise de Melkor.
(i) En effet, dans cette section (3), ce que convoite Melkor, c’est la Terre, c’est-à-dire une « habitation », une « maison » qui n’est pas la sienne mais celle des « Enfants d’Ilúvatar » (2a2) [3] .
(ii) De plus, Melkor est bien connu pour les désirs qui l’ont porté vers Varda, Arien et Lúthien[4] , trois femmes étaient attachées à un autre.
(iii) Enfin Melkor souhaite régner sur des serviteurs et servantes :
Melkor (…) désirait ( desired) soumettre à sa volonté les Elfes et les Humains : il enviait ( envying) les dons qui leur avaient été promis par Ilúvatar, il voulait pour lui-même avoir des serviteurs et des sujets
(subjects and servants)
( Ainulindalë, p.18)
● Ainsi, Melkor est avant tout « Celui qui Convoite », désirant ce qui ne lui appartient pas. Rúmil l’annonçait déjà dès le début de l’ Ainulindalë (p.18) :
But HE DESIRED rather
to subdue to his will both Elves AND Men,
ENVYING
the gifts
with which ILÚVATAR promised to endow them;
and he WISHED himself
(*) to have subject AND servants,
and TO BE CALLED LORD,
(**) and to be a master over other wills.
Que ce soit dans ce dernier passage ou dans la section (3), Melkor, en succombant au désir de posséder ce qui ne lui appartient pas confond l’être et l’avoir, ce qu’il est (**) et ce qu’il possède, ou voudrait posséder (*) ; ne pouvant être Ilúvatar, il croit pouvoir le devenir en cherchant à « posséder », à asservir, à avilir le plus bel héritage d’Ilúvatar : ses Enfants[5] .
Melkor est en guerre avant tout contre Ilúvatar.
Ce qui nous ramène inexorablement au péché contre le premier commandement : « Moi, je suis l’Éternel, ton Dieu, (...) tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face » (Ex 20 :2-3)
Note:
Dt 5:25 « Now therefore why should we die? For this great fire will consume us; if we hear the voice of the LORD our God any more, then we shall die. »
Dt 18:16 « according to all that thou desired of the LORD thy God in Horeb in the day of the assembly, saying, ‘Let me not hear again the voice of the LORD my God, neither let me see this great fire any more, that I die not.’ »
For he coveted Arda and all that was in it, desiring the kingship of Manwë and dominion over the realms of his peers. » ( Valaquenta, Of the enemies, p.34)
Pour Arien : cf. HX, MythsTransformed, p.405.
Pour Lúthien : « Then Morgoth looking upon her beauty conceived in his thought an evil lust, and a design more dark than any that had yet come into his heart since he fled from Valinor. » ( QS, XIX. Of Beren and Lúthien, p.180)
= « Pourtant, on dit en Eressëa que tous ceux des Quendi qui tombèrent entre les mains de Melkor (...) furent jetés en prison, qu'ils y furent corrompus et réduits en esclavage après de longues et savantes tortures, et c'est ainsi que Melkor créa la race hideuse des Orcs, dans sa haine jalouse des Elfes, (...) Les Orcs étaient vraiment vivants et se multipliaient comme les Enfants d'Ilúvatar (...) Au plus profond de leur âme noire les Orcs haïssaient en retour le maître qu'ils servaient par peur et qui ne leur apportait que souffrances. Ce fut peut-être l'acte le plus vil de Melkor, celui qui le rendit le plus détestable à Ilúvatar. » ( QS, III, p.60-1)
Sosryko

