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LES DEUX SONT RONDS...
#1
Bonjour

Vieux lecteur de Tolkien et viel amateur de Wagner, je menne pour mon plaisir une petite enquête sur ce qui se dit de la chose sur la toile.

IL y a en effet des ressemblances troublantes entre les deux oeuvres, et peu de page sur internet en traite avec profit.

Pour moi, sans peur du paradoxe, ce qui fait la ressemblance des "Ring" au delà du cercle d'apparence qui semble emprisonner bien des commentateurs suite à la parole astucieuse de Tolkien , c'est la construction réellement similaire, symboliquement circulaire dans les deux cas, appuyée sur les trois mêmes moments (je forge -je perds- je cherche ) et dramatisé sur fond de malédiction à partir de la fascination fatale qu'exerce un objet sur ce qui l'entoure, avec pour enjeu la survie du (d'un) monde : l'anneau .

Simplement, chez Wagner on ne peut raisonnablement traiter de la chose en négligeant la musique et son sens profond en rapport avec le poème, qu'elle contredit parfois: et ce sens me semble assez proche de certains aspects de l'oeuvre de Tolkien. Mais tous les commentaires que j'ai pu lire néglige totalement la structuration du poème wagnérien par la musique, en méconnaissant la représentation même que l'anneau revêt dans cette musique.

C'est la structure narrative de la quête même de Tolkien qui est déjà chez Wagner: or si Wagner n'a pas inventé les sources de sa mythologie, ce qui fait dire à beaucoup que la ressemblance W/T n'est que le fruit de ces sources communes, il en a inventé une nouvelle narration par la musique dont il est seul dépositaire.
Il faut prendre Tolkien au mot: les deux "sont ronds", et c'est là toute la question, justement .

Ce n'est donc pas l'idéologie wagnérienne, souvent déplaisante au demeurant pour ne pas dire plus, qui a mon sens a pu influencer Tolkien, mais la musique, comme construction dramatique mariée au verbe, à rapprocher de la construction de l'écrivain.
(il semble que Tolkien ait assisté au(x) Ring de Wagner donnés à Londres. Il faut savoir que ce devait être une expérience esthétique inoubliable, avec des artistes dont on a plus l'équivalent aujourd'hui tel cette distribution de 1937, avec Furtwängler, Flagstad, Melchior... les décors nous feraient sourire, mais à voir le film de Jackson on n'est pas trés loin...)

Pour donner un exemple choisi chez un commentateur, Il y a une chose à mon avis qui est totalement fausse dans l'analyse de David Harvey et qui illustre parfaitement le fait que l'on ne peut comprendre le "Ring" de Wagner sans la musique:

"Wagner's Ring induces in those who do not have it, a lust to possess it. But it has no animus of its own. It is not irretrievably bound to its Maker. The power that is within it is a magical power derived from its source - the Rhinegold."

Cette interprétation du sens de l'anneau ne rend pas justice à ce que la musique en dit. Si l'on prend la peine, même de façon rudimentaire,d'entendre la musique, ce qui est présenté comme différence entre Wagner et Tolkien peut-être regardé comme ressemblance:
L'anneau n'est pas une simple propriété magique de l'Or du Rhin: il lui est "consubstantiel "de toute éternité, pourrait-on dire, il est le principe actif de l'or lui-même, il en est bien justement l'anima...
C'est ce qu'illustre la musique lorsqu'apparait "à l'état légendaire,mythique", dit Boucourechliev dans sa limpide analyse de la musique de Wagner, le motif de l'anneau pour illustrer les propos de Wellgunde à la première scène de l'Or du Rhin:
" La richesse du monde
appartient à celui
qui transforme l'or
en un anneau
qui lui donne un pouvoir immense"

Cet anneau est bien doué d'un "animus", contrairement à ce qu'en dit Harvey: mais cela, ce n'est pas dans le texte, mais dans la musique:

dans l'interlude qui relie la 1ère scène de "l'or" à la seconde, le thème de l'anneau se transforme après avoir été cité trois fois, dans des couleurs musicales de plus en plus estompées, indécises, "métamorphose magique de la matière" dit un commentateur: puis soudain, le thème s'estompe sur les cors pour donner naissance au motif "du Walhalla", symbole à la fois de la résidence et du pouvoir des dieux, ces "licht alben", ces "albes clairs", ces "elfes blancs", diraient Tolkien...

Ainsi, l'Anneau procède de l'Or et Walhalla procède de l'anneau: la corruption radicale de la nature est à l'origine même du pouvoir de ceux qui incarnent "le bien"... c.f les propos d'Alberich face à Wotan qui veut impunément lui prendre l'anneau, Alberich qui n'est pas dupe de la bonne conscience du dieu:
" Prends bien garde,
dieu impérieux!
Si j'ai forfait,
c'est librement contre moi:
mais toi, l'éternel, tu forfais
contre tout ce qui fut,
est et sera,
si tu oses m'arracher l'anneau!"

Il faut savoir écouter encore comment la musique, à "l'insu" de Wotan qui passe l'anneau à son doigt, dit toute l'abomination de la chose en explosant littéralement sur un très court fortissimo où le motif de l'anneau semble vouloir "avaler le monde"...

Il faut entendre encore comment l'anneau obsède Mime dans le prélude du 1er acte de Siegfried: écoutez comment le motif se répand, s'enroule se déroule comme les reflets sur un cercle d'or, passant d'un pupitre de l'orchestre à l'autre.

Ecoutons encore comment par la musique, l'anneau brise le fil du destin des Nornes dans le prologue du Crépuscule des Dieux, précipitant la catastrophe:
" Je vois surgir l'anneau,
de la peine et de la haine:
une malédiction vengeresse
ronge le réseau des fils."

L'anneau de Wagner, pas d'animus? Au contraire, on pourrait dire que son animus est plus fort que celui de Tolkien: si l'anneau est indissolublement lié à son maître par la "seconde" malédiction ( "Le seigneur de l'anneau sera l'esclave de l'anneau, jusqu'à ce que je récupère le bien volé", dira Alberich en substance) il trahira tous ses propriétaires y compris celui qui le fit apparaitre au jour, alors qu'il reposait dans le sein de la nature et y retournera, purifié par le feu...(à rapprocher du final tolkinien sur la montagne du destin?)

Il y a donc bien selon moi similitude dramatique entre la construction wagnérienne et la construction tolkinienne, et cette similitude n'est pas simplement dans la mythologie commune aux deux oeuvres, mais bien dans l'antériorité de l'oeuvre wagnérienne elle-même.

Tolkien n'avait pas besoin de partager la conception qu'avait Wagner de la mythologie nordique pour qu'une influence s'exerce: en un certain sens il connaissait bien mieux cette mythologie que Wagner lui-même... j'y vois plutôt une perméabilité assumée sans doute mais pas révélée, favorisée par le prestige de la musique de Wagner dans la plupart des milieux intellectuels européens de l'époque, avec les polémiques autour de l'homme,encore vives (Wagner était antisémite, génialement artiste mais détestable humainement). On peut comprendre que Wagner était très encombrant pour un créateur, et que son influence ne pouvait s'avouer sans mauvaise humeur...

Mais tout cela n'est qu'hypothèse de ma part, peut-être que Tolkien a bâti son anneau en regard de celui de Wagner avec le dessein caché mais conscient d'en faire justement une antithèse...

Je n'affirmerai qu'une chose: on ne peut parler du Ring de Wagner sans parler de la musique: le sens du poème n'est rien sans cela.

Pour conclure, quelques correspondances personnelles entre la musique de Wagner et l'univers de Tolkien:

La Moria ou/et les forges de Saroumane: interlude entre les 2eme et 3eme scènes de l'Or du Rhin

La guerre de l'anneau: prélude du 2eme acte de la Walkyrie

Gandalf chevauchant: (Gandalf n'est-il pas une représentation d'Odin?): prélude du 3eme acte de Siegfried

La nuit du Mordor se répand sur le monde: prélude "nibelungien" du 2eme acte du crépuscule des dieux

Aux armes!: scène de l'appel des vassaux, (avec les effets saisisants des "cornes de vaches") au 2eme acte du crépuscule des dieux.

En espérant vous avoir intéressé(e)s, et dans l'attente de contradictions ou de compléments.

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