Mj du Gondor >>>> Admirable cette foi et cette confiance que je ne voudrais surtout pas assimiler à la moindre preuve de servilité! (Pas plus que je ne peux la limiter à une vérité chrétienne ;-))
Plusieurs remarques :
1. La mythologie du Légendaire est une fusion de mythes païens (nordiques, grecques, celtes) et chrétiens (voir l’article de Cédric, « Le Silmarillion, Mythologie ou Chrétienté »). Le problème, dès que l’on aborde l’aspect chrétien, c’est qu’un grand nombre de forumistes en font une affaire personnelle. Pourtant Tolkien s’est bien expliqué sur sa conception du conte eucatastrophique, cad le SdA, en tant que « reflet ou écho lointain de l’evangelium dans le monde réel », et plus loin il ajoute : « Les Evangiles contiennent un conte de fées, ou une histoire d’un genre plus vaste qui embrasse toute l’essence des contes de fées … » (Faërie, épilogue). C’est cette vision chrétienne qui assure la cohérence de l’ensemble de l’œuvre tout en restant indécelable pour beaucoup de lecteurs (signalons tout de même qu’il est question d’Eru dans les appendices, à propos de l’histoire d’Aragorn et d’Arwen, de manière explicite lors de la mort d’Estel). Tolkien croit en la Vérité du mythe chrétien ; cette lecture chrétienne du SdA, qui n’est pas la seule possible, est pourtant basique, essentielle même et que cette vérité ne corresponde pas à la tienne, MJ, c’est ton problème, pas le notre en ce qui concerne la compréhension de l’œuvre de Tolkien : par pitié, un peu de tolérance pour la croyance du « Père de la Fantasy » ;-)) Rangez « vos » rancoeurs, ou bien défoulez- « vous » dans la section espace libre et revenez apaisés;-))
Un certain nombre de ‘notions chrétiennes’ sont évoquées :la miséricorde, l’espoir, le don de soi, le don de la mort, l’amitié/la loyauté, le courage, le respect de la création, la sanctification des humbles, une providence cachée, le libre-arbitre … Je dis bien notions chrétiennes, car elles tournent autour de 3 notions fortes présentes dans le SdA, 3 références religieuses explicites :
a) Le Feu Secret (Gandalf se dit le serviteur du Feu Secret dans la Moria), qui selon Tolkien est l’Esprit Saint.
b) Estel, le nom elfique d’Aragorn (le futur roi-prêtre qui doit restaurer le culte d’Eru) qui évoque l’Espoir,l’Espérance/la Foi, les 2 premières vertus théologales
c) L’Amour (amitié, loyauté, don de soi, miséricorde, courage, respect de la création …) dans le sens de Charité (comme l’a si bien signalé ailleurs Yyr), la troisième vertu théologale. L’amour des Valar pour les Enfants d’Ilúvatar, celui de Frodo pour la TdM et des peuples libres qui détermine sa quête, celui de Sam pour Frodo relèvent de cette vertu définie comme « l’amour de Dieu et l’amour du prochain reconnu comme créature de Dieu » (Vocabulaire du Christianisme, que sais-je ?). Cet amour, c’est la philia grecque, cad la puissance et la joie redoublées par celles de l’autre, c’est l’amour qui se réjouit et partage, libérée d’éros , cad le manque et la passion amoureuse, l’amour qui prend et veut prendre. La charité c’est ainsi l’amour libéré du moi, la joie libérée du manque, c’est ce que les premiers chrétiens ont appelé agapè. Donner sans prendre, se réjouir sans vouloir posséder ni garder, c’est donc un amour sans limite d’où les notions de miséricorde, don de soi, courage …
Remarquons encore que Sam, à la fin du SdA, contribue à la beauté de la Création, en embellissant la Comté grâce au cadeau de Galadriel et en ayant de nombreux enfants car il aime. Ce petit jardinier n’est pas sans évoquer l’autre jardinier de la Genèse, placé dans le jardin d’Eden « pour le servir et pour le garder » (Gen,2-15), auquel fut ordonné de se multiplier (Gen, 1-28). Le livre se termine avec Sam, ou mieux avec un hymne à la vie.
2. Le concept de serviteur n’a absolument rien de péjoratif dans le Légendaire (comme le soutient d’ailleurs Isabelle S.). Les Maiar sont les serviteurs des Valar (Silmarillion), Gandalf celui du Feu Secret, Sam celui de Frodo … C’est quand cette notion se double de celle d’esclave qu’elle est vue de manière négative, ainsi Wormtongue est moins le serviteur de Theoden que l’esclave de Saruman, les Haradrim et les Easterlings les esclaves de Sauron tout comme les orcs, même les Númenóréens auront des esclaves lors de leur déchéance morale.
Tolkien utilise ici un concept typiquement médiéval (n’oublions pas qu’il était médiéviste) du Haut moyen âge, qui veut que la société chrétienne soit organisée d’abord sur un mode binaire : « … il y a un ordre de ceux qui commandent et un ordre des sujets … » (saint Boniface) ; on justifie ainsi l’existence d’inégalités sociales, et non d’inégalités de nature : « Les chefs ne doivent pas croire que les subordonnés leur soient inférieurs par la nature de leur être ; ils le sont par l’ordre » (Jonas d’Orléans).
« Si le service que l’on reçoit marque certainement une forme de domination, celui que l’on prête, losrqu’il est une dépendance librement consentie, n’est pas tenu pour avilissant. Au contraire, pourrait-on dire, car il constitue alors l’expression même du choix, sans lequel il n’est pas de liberté…ce type de dépendance est donc fondamentalement honorable…la littérature héroïque anglo-saxonne laisse même entendre que c’est l’absence de dépendance (et son corollaire, l’absence de protection) qui est insupportable … » (Les Sociétés en Europe du milieu du VI à la fin du IX s., edition Cned-Sedes, p.115)
On voit bien ce qui distingue le serviteur de l’esclave : Olorin a choisi librement de devenir Gandalf, comme Sam de suivre Frodo jusqu’au bout et de le servir et le dorloter.
La grosse erreur d’Isabelle S. fut de ne pas tenir compte du fait que Tolkien, comme le dit Vincent Ferré, évoque un moyen âge « mythique » ; ces « dark ages » de la TdM (L131) font évidemment référence aux âges sombres des V-VIII s, d’où ses interprétations erronées, comme c’est le cas ici, car elle se réfère aux valeurs des XIX-XX s. pour analyser le SdA.
3) Si pour Tolkien certains aspects des mythes nordiques expriment un fragment de vérité dont la totalité s'incarne dans le vrai mythe, celui du Christ, il ne fait que continuer une attitude fondamentale arrêtée par les pères de l’Eglise et parfaitement définie par saint Augustin : « Si les philosophes (païens) ont émis par hasard des vérités utiles à notre foi, surtout les platoniciens, non seulement il ne faut pas craindre ces vérités mais il faut les arracher pour notre usage à ces illégitimes détenteurs. »
Comme quoi, rien ne se perd, la récupération a toujours du bon, mais heureusement d’ailleurs, car ce compromis a sauvegardé une certaine continuité de la tradition antique malgré certaines transformations … curieuses des originaux ;-))
>>>>> Un Sam lucide mais suffisamment miséricordieux
Une lettre de Tolkien que j’ai déjà citée, n’est pas vraiment de cet avis,mais là je vais me coucher ;-))
Cathy

