Feartanel >>>> Je comprends très bien ton point de vue, mais il reste subjectif. Tolkien utilise certaines notions musicales en toute connaissance de cause, il y a aucun floue artistique ;-))
Dissonance et ornement (le terme technique que l’on utilise en musique) sont 2 procédés musicaux différents.
Une ornement est un enrichissement de la mélodie au moyens de divers procédés (trille, appoggiature, tremolo …) ; les ornements peuvent être notés ou improvisés. Et la musique des Ainur (sauf celle tapageuse de Melkor) orne et embellise un thème donné, celui d’Eru.
Une dissonance est une association de sons qui donne une impression d’hétérogénéité et provoque une tension chez l’auditeur (dans l’harmonie classique la dissonance est préparée puis résolue, un exemple très simple, une septième de dominante, la septième est dissonante (mais plus pour nos oreilles modernes), et l’accord doit se résoudre sur un accord du premier degré) ;ainsi les sons de Melkor engendre une discordance qui trouble certains Ainur et provoque la colère d’Eru (son visage faisait peur à voir).
Naturellement le terme de dissonance est relatif à une norme, à un temps ; par exemple, au XVII et au XVIII s la dissonance était le « diabolus in musica », et toute dissonance devait se sauver, il s’agissait de salvation, elle devait être rachetée par une consonance ; la dissonance était nécessaire mais passagère ; comme le disait un théoricien de l’époque, le péché est nécessaire à la vertu et justifie la grâce, et la dissonance fonde l’harmonie ! Finalement toute mélodie crée des tensions et finit par les résoudre, à la fois pour l’oreille du musicien et pour celle du spectateur . La cadence parfaite d’Eru est terrifiante.
Allons plus loin ;-) La musique des Ainur est une improvisation « partielle » (puisque des thèmes sont donnés, ce qui implique une certaine liberté aux Ainur- interprètes).Voici une définition de l’improvisation musicale selon L’Encyclopaedia Universalis, fort intéressante, qui ne fait que confirmer ma conception de la dissonance nécessaire : « … improviser, c’est prévoir, refuser le hasard, organiser à l’avance, faire face à l’imprévu ….cela, parce que improviser , c’est reprendre, répéter. Quand l’imprévu se glisse dans une improvisation musicale, la cacophonie (le non-sens sonore) l’emporte sur la musicalité. L’auditeur, pour qui certes il y a l’imprévu de l’inédit, l’accepte uniquement s’il sait et s’il sent qu’il n’en est pas un pour l’artiste. Autrement dit, cet imprévu non imprévisible de l’improvisation obéit aux lois générales du langage et de la communication ». A méditer par rapport à l’Ainulindalë ;-)
Je reste persuadée que Tolkien n’utilise pas tous ces concepts musicaux en toute innocence.
Edouard >>> Culte d'Eru? Je ne crois pas. Depuis le destruction du "Temple Numenor", il n'y a pas de culte officiel à Eru parmi les "bons" Nuumenoréens.
Pas une seule fête est mise en place dans le nouveau Calendrier pour honnorer Eru/Dieu. Le culte d'Eru est (?semble-t-il) d'ordre privée, alors que les Valar sont "publiques".
C’est une façon de voir les choses ;-)) mais exprimée ainsi, ça fait résolument culte ‘réservé à une élite aristocrate, au détriment du peuple qu’on maintient dans l’ignorance’ ; et il n’y a pas de culte rendu aux Valar, les hymnes dédiées à Elbereth relèvent plus du sentiment religieux ou de la foi, que d’une pratique rituelle institutionnalisée si l’on considère la religion sous un double aspect, à la fois piété qui relie les hommes à la divinité et institution avec ses cérémonies et ses rites (d’un point de vue historique, les hymnes furent en effet composées enfin que le peuple puisse exprimer sa foi en dehors de la liturgie, c’étaient des chants plus vivants et mélodieux que la récitation chantée des textes sacrés, source du chant des psaumes).
J’envisage le culte d’Eru différemment, je le rattache à certains cultes archaïques liés au symbolisme de la montagne, connaissant le penchant de Tolkien pour les mythes. Un grand nombre de mythes ont leurs montagnes sacrées. Par exemple les Sémites ont tous partagé le culte des hauteurs. Les Arabes et, après eux, les musulmans, comme les juifs et les chrétiens, laissèrent au Sinaï sa suprématie, mais ils valorisèrent les collines entourant la ville sainte de la Mecque, à commencer par le Djabal Nur, la « montagne de lumière », où Mahomet eut sa première révélation. De plus Tolkien rapproche les Númenoréens des Hébreux (Lp.281) : « in theology : in which respect they were Hebraic and even more puritan … ».
Le culte des hauts lieux s’adresse soit à la montagne, soit à Dieu, ce qui est naturellement le cas des Númenoréens. Le culte sur les montagnes remonte à la préhistoire (ça nous arrange ;-)), car spontanément l’homme cherche pour prier un lieu élévé. Un des plus beaux sites en un temps où il ne savait pas écrire est celui du Mont Bégo de la Gaule antique, un sanctuaire naturel comme celui de Númenor.
La montagne sacrée de Númenor est Meneltarma, consacré au culte d’Eru. Son sommet demeure inviolé, point d’édifices, point d’autel, même pas un amoncellement de pierres brutes. La notion de Temple, dans le Légendire, est liée à celle d’idôlatrie, donc au culte de Morgoth. Au flanc de la montagne interdiction de porter des armes ou de proférer une parole, sauf le Roi. Trois fois l’an (au printemps pour des prières, à la mi-été pour des louanges et à la fin de l’automne pour des actions de grâces), le roi gravit la montagne à pied, suivi d’un grand concours de peuple, mais silencieux. Pas de chants à la manière elfique. Sinon, on peut visiter les lieux mais toujours dans le plus grand respect. L’interdit qui frappe la montagne est le silence. L’interdit se complique en TdM ;-) .
Tolkien écrit, à propos du SdA, Lp.206 (on en trouve des échos à la fin du SdA, juste avant la mariage d’Aragorn, je crois): « It later appears that there had been a hallow on Mindolluin, only approachable by the King, where he had anciently offered thanks and praise on behalf of his people ; but it had been forgotten. It was re-entered by Aragorn …it is to be presumed that with the reemergence of the lineal priest kings …the worship of God would be renewed, and His Name … be again more often heard. But there would be no temple of the True God while Númenorean influence lasted. » Culte pas si privé que ça ;-))
L’interdit qui frappe la montagne ici fait écho à l’interdiction faite par Iahvé aux Hébreux de monter sur le Sinaï : « Gardez-vous de monter sur la motagne et d’en toucher le bord. Quiconque touchera à la montagne sera mis à mort ». Moïse répond : « Le peuple ne pourra pas monter au Mont Sinaï, puisque toi-même tu nous a averti en disant : Limite la montagne et consacre là » … Iahvé dit : « Va. Descends. Puis tu monteras, toi, et Aaron avec toi. Mais que les prêtres et le peuple ne se ruent pas pour monter vers Iahvé de peur qu’il ne les abatte » (Exode 19). L’ordre est précis et clair, répété et fixera une liturgie.
On retrouve le même genre d’interdit avec un Aragorn qui montera seul, les fidèles resteront en bas (je suppose ? ? Ce n’est pas top secret ;-) Pas de fête, cela ferait trop païen ;-)) Quels puritains ces Númenoréens ;-))
Cathy

