Bonsoir à tous,
Je tiens à remercier, tout d'abord, Cédric Fockeu de m'avoir inscrit aussi rapidement...
En consultant, il y a quelque temps, le site de Vincent Ferré, j'ai constaté qu'il était prévu qu'un article de lui, intitulé « La réception de Tolkien en France, 1973-2003 », figurera dans une publication regroupant, entre-autres, les interventions des participants à une journée d'études consacrée à Tolkien, qui a eu lieu à l'Université de Rennes II en avril 2003, et à laquelle j'ai pu assister en partie... J'ai eu, dans ce contexte, l'occasion de discuter sur cette question très particulière de la francophobie (ou gallophobie) de J.R.R. Tolkien, avec Vincent Ferré, lequel m'a conseillé de livrer sur ce forum les réflexions que je lui ai soumises ces dernières semaines. Les voici donc, à peu près telles quelles...
Je m'interroge sur un point... Il est un sujet sur lequel tout le monde semble d'accord, mais dont on parle peu : la francophobie (ou gallophobie) de J.R.R. Tolkien. Les sentiments anti-français de l'auteur du Lord of the Rings (qui étaient semble-t-il très forts, bien qu'une étude récente dont je ne me rappelle plus l'auteur, ait attiré l'attention sur les discrètes relations amicales que Tolkien entretenait vers la fin de sa vie avec un écrivain et théologien catholique français, le Père Bouyer) ont-ils joués un rôle dans le retard que les lecteurs français (voire la critique française) ont pris dans la découverte de son oeuvre ? La francophobie de Tolkien transparait-elle dans ses livres de fiction (on la devine par ailleurs dans sa conférence sur les contes de fées - publiée dans Faërie), l'auteur n'ayant par ailleurs jamais fait mystère de sa propension à un certain "anglo-centrisme" (certes légitime d'une certaine manière) dans ses livres, qu'il s'agisse de The Hobbit ou de The Lord of the Rings ? Y a t-il une "lecture française" possible de ces oeuvres, au delà de leur aspect universel, heureusement présent ? Comme Vincent Ferré l'a écrit sur son site, Tolkien n'est pas forcément connu en France pour de bonnes raisons : la barrière de la langue (des langues devrais-je dire) a été, et reste par certains côtés, un obstacle auquel sont confrontés tous les lecteurs non-anglophones, mais la position défavorable qu'avait Tolkien à l'égard de la culture, de la langue, voire de la simple identité française ne constituerait-elle pas un point particulier sur lequel il conviendrait de s'interroger ?
En m'interrogeant sur le rôle que la "gallophobie" de Tolkien a pu jouer dans sa réception en France, je penses, comme Vincent Ferré, que son aversion, par exemple, pour la cuisine française et le Concorde ne saurait évidemment constituer un élément significatif dans la réception de son oeuvre en France.
Ce qui est peut-être plus intéressant, c'est le fait, par exemple, que Tolkien semblait considérer l'invasion de l'Angleterre par les Normands en 1066 comme une véritable calamité pour son pays. Cet évènement a, je crois, beaucoup compté pour lui dans la mesure où il a imposé à l'Angleterre anglo-saxonne la langue française, au moins, me semble-t-il, jusqu'au XIVe siècle. Il ne s'agissait évidemment pas du français tel que nous le connaissons, peut-être (je ne suis pas spécialiste) une langue d'oïl (Nord de la France), fort différente des langues d'oc (Sud de la France) par exemple, le "normand" ayant sans doute, en outre, bénéficié d'un héritage scandinave dû aux Vikings...
Il est curieux de constater que Tolkien a, semble-t-il, fini par confondre dans son esprit l'invasion normande venue, il est vrai, de France si nuisible selon lui à la perpétuation d'une culture anglo-saxonne, avec la France contemporaine, qui, certes, a toujours été l'adversaire traditionnel de l'Angleterre, de Jeanne d'Arc à Napoléon Ier, en passant par Louis XIV, mais qui n'a rien a voir avec la France (je devrais plutôt dire les Frances) du XIe siècle (où le duc Guillaume de Normandie n'était alors qu'un vassal du roi de France, plus ou moins indépendant et, du reste, au moins aussi puissant que son suzerain si ce n'est plus...).
Peut-être faut-il trouver l'explication dans la désagréable impression vis à vis de notre pays, que Tolkien a ressentie lors de son voyage en France en 1913 (je crois) ? Comme me l'a écrit Vincent Ferré, la "gallophobie" de Tolkien, pour ce qu'on en sait, reste enveloppée d'un brouillard pour le moins épais... Du reste, il m'a également écrit qu'il (Vincent Ferré) travaillait en ce moment sur les Letters : j'ai le souvenir de l'une d'entre-elles ; Tolkien âgé, y parle de son souhait (je crois !?) de revenir en France pour visiter le champ de bataille de la Somme qu'il identifie, si je me souviens bien, à une région de la Terre du Milieu (pour l'aspect physique et non pour la position géographique)... La réception de l'oeuvre de Tolkien en France a été bien tardive mais l'allergie ce celui-ci à notre pays n'était semble-t-il pas totale (n'oublions pas à ce propos le P. Bouyer !).
Quoi qu'il en soit, la question que l'on peut, en définitive, se poser aujourd'hui (comme hier), c'est de savoir si une lecture "française" d'une oeuvre que l'auteur a conçu dans une perspective (on peut le supposer) aussi étrangère que possible à la culture française, est envisageable... Peut-on, en clair, apprécier pleinement et à sa juste valeur, nous public français (francophone), une oeuvre littéraire, magistrale certes, mais qui n'a pas été (vraisemblablement, et sans même parler des gros problèmes de traduction) écrite pour nous ?
Voila : j'espère que ces quelques réflexions sont assez compréhensibles et pourront susciter la discussion...
Sincères salutations à tous,
Cordialement,
Hyarion.

