Ce trait m’avait également interpellée et je dois l’avouer, un peu choquée aussi, lorsque je l’avais découvert en lisant « Une Biographie « de H. Carpenter.
Par la suite je m’étais un peu « consolée » en lisant d’autres déclarations de JRRT tout aussi catégoriques sur des sujets très différents (Shakespeare notamment !) et d’autres lectures m’avaient incitée à relativiser l’effet péremptoire de ces jugements !
J’en suis même venue à m’interroger sur le rôle d’un biographe et sur l’opportunité de retranscrire la totalité de propos recueillis « à chaud » .
Mais dans la mesure où ces propos sont confirmés par d’autres textes, des lettres par exemple, on peut effectivement absoudre le biographe.
Cependant, de tels jugements me paraissent devoir etre pris avec circonspection même exprimés dans une correspondance. Sans mettre en doute la sincérité de celle-ci, n’a-t-on pas déjà avancé, par ailleurs, qu’une lettre était fatalement influencée par le moment où elle est écrite, par le message sous-tendu, et par la personnalité du destinataire.
Pourtant je pense aujourd’hui que les penchants anglo-saxons de Tolkien ne pouvaient s’exprimer que par le rejet de la culture française, notamment en matière de littérature, position exacerbée par les oppositions de ses collègues en littérature anglaise.
Je vais maintenant m’appuyer sur certaines lectures, mais comme moi, mes sources ne sont pas jeunes; alors si je ne suis pas en accord avec des études plus récentes, n’hesitez pas à me le faire remarquer !!!
Le clivage opéré autour de Chaucer me semble radical et il n’est que les philologues pour défendre l’origine anglo-saxonne de la langue anglaise, encore maintenant je crois ?
Comme tu le fais remarquer Hyiarion dans ton premier message , l’amoureux de l’anglo-Saxon qu’était Tolkien n’a pu considérer que comme une calamité l’invasion normande et ses effets sur la langue nationale. De ce moment (c’est à dire sur plusieurs siècles entre le 11 et le 14éme), quant la fusion de la langue nationale et du français a été totale , l’anglo-saxon a été oublié pour faire place à une langue tout à fait nouvelle par la forme, la structure , la syntaxe, et de surcroit imposée par l’aristocratie anglo-normande!
De ce que j’ai pu lire l’anglo-saxon était dès lors devenu totalement inintelligible.(Legouis et Cazamian « histoire de la littérature anglaise » ).
Mais la rupture ne se limitait pas au « langage » qui déjà véhicule les idées ! De par sa nature radicale, elle s’est étendue à la littérature et à la poésie dans la mesure où les textes anglo-saxons. déjà soumis à traduction latine, se sont trouvés isolés de la culture littéraire nationale. Les thèmes mythiques païens d’origines celte ou germanique, déjà christianisés par l’anglo-saxon, se sont trouvés relégués dans les obscures archives d’une langue morte et il faudra attendre le goût pour le gothique amené par le romantisme pour s’interesser à nouveau à cet ancien patrimoine.
Or, le romantisme anglais, de ce que j’ai lu, préférait pour moultes raisons historiques puiser ses racines dans le légendaire germanique (donc anglo-saxon) plutôt que français ! De meme qu’en ces temps, l’Allemagne de son coté ne négligeait pas une occasion de revendiquer les génies de Milton et Shakespeare !
J’imagine que la jeunesse de Tolkien a certainement été influencée par cette vieille tradition anti-française qui a perduré jusqu’au traité de Francfort et n’a commencé à se dissiper légèrement je crois qu’avec la 1ère guerre mondiale, et l’engagement de l’Angleterre.
Toujours est-il que la philologie a amené Tolkien à l’anglo-saxon (ou vice versa !) et que les racines de l’anglo-saxon ont tourné ses regards vers les sources nordiques plutot que vers le sud!
Et je pense aussi que si quelque part ses réticences vis à vis de la culture française nous gênent un peu , nous pouvons les comprendre !
Mj

