16-10-2009, 21:11
Chers Jean et Lamberte,<p>Il y avait bien sûr un brin de provocation derrière la plume de Ho Antilegôn, comme à l'habitude de ce prête-nom, sans se départir pour autant d'un sourire derrière les crocs. Il est intéressant, je trouve, que l'interprétation d'un texte par le lecteur puisse dépasser l'idée de l'auteur - C'est après tout un exercice auquel nous nous livrons souvent avec Tolkien en ces lieux, et il est toujours bon d'en rappeler les limites comme les risques.<p>Je trouve que le texte appelle à de nombreuses réflexions (et c'est là, dans mon propos, une qualité, non un défaut). Si l'on veut bien que je me prête au jeu, j'en livre quelques-unes ici.<p>Jean: <i>"La Reine immédiatement accepte le terrain juridique et non celui de lautorité."</i><p>En fait, elle dit, textuellement : "Plaçons nous alors sur <i>votre</i> terrain de la loi. Ny-t-il rien dans <i>votre</i> code qui permette de gracier un condamné ?" (mon emphase). On pourrait y voir l'idée que la loi (ou son code) ne s'applique pas à tous identiquement, en tout cas pas aux têtes couronnées - Ce <i>votre</i> répété sous-entend une certaine dissociation, qui fait quand bien même la Reine accepte ce terrain, elle ne l'admet pas réellement pour sien, et sous-entend, même en s'y pliant, son désaccord. Or depuis les Lumières (pour faire simple), la loi devrait être la même pour tous - La conception de la loi qu'exprime la Reine n'est pas celle de l'Egalité de notre devise ou des Droits de l'Homme.<p>Jean: <i>"Dans notre douce France que je considère comme un pays démocratique le président de la République ne dispose-t-il pas lui aussi dun droit de grâce ?"</i><p>Le droit de grâce présidentiel dérive des pouvoirs régaliens et n'a donc pas directement de lien avec la démocratie, c'est un simple héritage historique dans nos sociétés (pas dans celle du conte, visiblement) dont on pourrait interroger dans l'absolu le bien-fondé... <p>Quand bien même, la grâce n'annule pas forcément la peine, elle peut la commuer (car après tout, on ne connait pas les crimes de cet homme, il est peut-être dangereux de le relâcher sans autre forme). Et l'on pourra de toute façon s'interroger sur une grâce accordée sans juger des faits ou des circonstances, pour d'aussi futiles raison que ne de pas "déplaire" aux époux royaux... Cela en fait, des questions !<p>Lambertine: "<i>Et nulle part, il n'est dit que les Juges ont été injustes (selon la Loi). Mais la Justice n'est pas Miséricorde. Elle ne peut pas l'être, sinon, elle cesse d'être Juste.</i>"<p>Je n'ai pas accusé les Juges du conte d'être "injustes" (ce qui serait un contresens, il ne font que rendre justice en appliquant le texte de la loi, mais j'y reviendrais plus bas), mais, très exactement, <i>la loi d'être inique</i> - C'est à dire d'être une mauvaise loi... Doublement mauvaise, dirais-je. D'abord parce qu'elle conduit à une peine de mort (dont je sais qu'une frange marginale de la population aimerait la rétablir dans notre pays, me suffit-il d'exprimer un désaccord profond pour ne pas avoir à étayer davantage?). Ensuite, parce que le seul recours n'est pas ici une grâce quelconque, mais de s'acquitter d'une importante somme financière - C'est là un système juridique où le riche peut échapper à la condamnation, autre conception du droit lointaine de la nôtre.<p>Je reviens un instant sur les Juges, comme annoncé. Ils sont tout de même dépeints comme sinistres et mauvais (des "corbeaux (..) perchés sur la potence"), inflexibles (au ducat prêt) et passionnels, non point épris de justice mais plutôt de sang ("qui (...) attendaient pour se repaitre de la chair du malheureux")... <br>Là encore, cela me paraît loin de notre justice. La justice peut être répressive sans abdiquer pour autant toute humanité. Elle peut chercher l'équilibre entre le texte de loi et la peine appliquée dans un cas particulier (avec ses motivations, ses circonstances, ...). Les lecteurs des blogs de Maître Eolas (ou Maître Mô, etc.) doivent voir ce que je veux dire et comprendre toutes les questions que se posent juges et avocats.<p>A contrario, le conte m'a paru décrire tendancieusement (non du fait de l'auteur, mais de ma propre lecture!) une vision assez sinistre de la justice, et c'est cela qui m'a donné envie de réagir et de partager avec vous cette impression.<p>Ho Drakôn ;)<br>

