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La francophobie de Tolkien
#78
Bonsoir à tous,

Je dispose enfin d'un peu plus de temps que d'habitude pour intervenir, comme je l'avais annoncé la semaine dernière.

Ayant quelques références bibliographiques sous la main, je vais essayer d'être le plus clair possible, en répondant à un certain nombre d'intervenants...

Je me suis permis de souligner certains passages des extraits de vos interventions que j'ai retenus.


Mj du Gondor >>> « Le clivage opéré autour de Chaucer me semble radical et il n’est que les philologues pour défendre l’origine anglo-saxonne de la langue anglaise, encore maintenant je crois ? »

Sur ce point, Mj du Gondor, plutôt que de paraphraser inutilement, je reprends un passage du livre de Henriette Walter, Honni soit qui mal y pense (Paris, Robert Laffont, 2001, réédité en Livre de Poche), parlant de Chauser et des progrès de l’anglais aux dépends du français en Angleterre, à partir du XIVe siècle :
« C’est effectivement un anglais complètement métamorphosé qui émerge à la fin du XIVe siècle, une langue très différente de la norme du vieil-anglais qui avait régné du temps du roi Alfred [849-899]. Elle se manisfeste de façon magistrale chez Chaucer. Reconnu comme un grand poète de son vivant, il était célébré en Angleterre comme en France, où le poète Eustache Deschamps, qui avait apprécié sa traduction du Roman de la Rose en anglais, le considérait comme "le grand translateur, noble Geffroi Chaucier". […] / Avec Chaucer (1340-1400) et ses Contes de Cantorbéry, on peut dire que l’anglais acquiert d’emblée ses lettres de noblesse et entre dans la littérature par la grande porte. […] / Avec Chaucer, on s’aperçoit que c’est le dialecte de la région de Londres, où il est né et où, après son son séjour en Italie, il avait passé l’essentiel de sa vie, qui était en train de s’imposer à la fois comme la langue de la vie publique, du commerce et du savoir. L’université d'Oxford, crée au milieu du XIIe siècle, et celle de Cambridge, au XIIIe siècle, avaient été fondées à l’image de l’université de Paris et elles étaient devenues des pôles d’attraction pour les élites venues souvent de très loin. / Une nouvelle norme, fondée sur les usages de Londres et de ses environs, y fera graduellement son chemin. […] / Si l’on mesure le chemin parcouru entre la langue du vieil-anglais – représentée par le west-saxon de l’époque du roi Alfred – et celle du moyen-anglais telle qu’elle se manifeste chez Chaucer, on est étonné de l’étendue des nouveautés qu’on y constate. Elles concernent évidemment la prononciation et surtout le lexique, fortement marqué par l’influence du français. Mais ce qui frappe le plus, c’est peut-être le changement des formes grammaticales et de leurs emplois par rapport à celles du vieil-anglais. […] »
J’arrête là ma citation, en te conseillant, si tu ne l’a pas déjà lu, cet ouvrage qui se veut ludique, mais qui est très documenté. Il se lit facilement. On y apprends, par exemple, que le nom de Chaucer a pour origine un nom français de métier, car il provient du surnom "chaustier" (“chausseur”) qu’on lui avait donné parce que son grand-père habitait rue Cordwainer (“rue du cordonnier”).


Maglor >>> « Pourquoi un Anglais (ou un Anglo-Saxon à tout le moins) aurait une meilleure compréhension de la Terre du Milieu et de ce qui sous-tend la réflexion de l'auteur ? La culture "pré-invasion normande" de Tolkien serait-elle si répandue parmi ses compatriotes ?
Les modèles que véhiculent les Rohirrims et autres Numénoréens font-ils vraiment exclusivement partie de l'inconscient collectif britannique ?
Je crois que si lecture il y a, elle serait plutôt européenne. Les sentiments et les émotions dégagés (héroisme, sacrifice, dépassement de soi, rapports de sujétion, défense du sol natal) parlent peut-être davantage aux petit-fils du Moyen-Age que nous sommes tous.


Melilot >>> « Ces lecteurs - appelons les « étrangers » par facilité - perçoivent-ils dans l’œuvre tout ce que Tolkien y a injecté, de la même façon que lui-même le percevait? Probablement pas : leur propre culture, leur propre société les conditionne différemment. Mais quelle importance? Tolkien a écrit en tant qu’anglais, certes, et peut-être beaucoup pour les anglais (Cfr. son intention avouée de « créer une mythologie pour l’Angleterre »), mais certainement pas exclusivement pour les anglais. Nombres d’éléments des romans de Tolkien sont capables de faire vibrer des sensibilités très différentes - voire très étrangères - à la sienne. Qu’il l’ait voulu, ou qu’il s’agisse du résultat d’une véritable inspiration artistique, le résultat est là, concret et indéniable. »
Leilaney >>> « […] il est vrai que notre culture fait que nous appréhendons un livre, des situations de façon différente, et que donc notre compréhension des choses n'est pas la même. Mais c'est autant une histoire d'unicité des Hommes que de variété des cultures.
C'est ce qui se passe toujours lorsqu'un livre est écrit. L'auteur a voulu y mettre des choses, bien sûr, mais il n'écrit pas pour lui en définitive, et libre à ceux qui le lisent de s'en faire leur propre compréhension. »

Je suis évidemment d’accord avec vous deux là-dessus…


Melilot (suite) >>> « Comment un français perçoit-il l’univers de Tolkien? Personnellement, je n’en sais rien. Très probablement sous l’influence de l’imaginaire propre à la France (les œuvres médiévales épiques, les contes de fées et les romans initiatiques n’y manquent pas non plus). A vous de nous le dire. »

Certes, Melilot, le patrimoine littéraire français est riche, mais je serai tenté de rejoindre le point de vue de Anglin, à savoir :

Anglin (je me suis permis de corriger quelques mots pour plus de clarté :-)… )>>> « En tant que Francais […] je suis certes poussé (la première impression ...) quand je lis Tolkien de penser angleterre, légendes celtiques germaniques ou anglo-saxones. (Maintenant que je m'enfonce de plus en plus dans ces idées pour mes propres travaux j'y trouve encore [des références (?)] grecques, hébr[aïques] mais ceci est une parenthèse ...), je reviens donc à ces légendes qui manquent finalement cruellement aux racines francaises (ou de la Gaule comme certains le précisent ici ...) la France est un pays conquis qu'on se le dise enfin, (de qui se rappelle-t-on en Gaule ?? Vercingétorix et encore avant qu'il ne ploie devant César ?) elle est traversée régulièrement par des conquérants de toutes sortes et c'est bien connu aussi que l'intérêt se tourne souvent vers les vainqueurs et non les vaincus ... finalement quand on parcourt notre passé il n'est pas rare (je parle ici pour moi .. )de s'attacher aux légendes arthuriennes, aux contes germaniques, aux vikings ... en bref à beaucoup de sources arrachés par le Génie de Tolkien et réorganisés pour notre plus grand bonheur dans son oeuvres, mais qui parlent de vainqueurs. Le français que je suis lis des oeuvres comme celles écrites par Tolkien parce qu'elles tirent en partie leurs sources des légendes qui nous servent aussi à nous faussement de racines.(films de la table ronde, péplums romains, vikings ou oeuvres écrites, finalement ne parlent pas de nous ?) »

Tes propos, Anglin, renvoient à une question intéressante que peut se poser le lecteur français de Tolkien, lorsqu’il se penche sur les sources et à la genèse de son œuvre : avons-nous des racines « légendaires » spécifiquement françaises ?
Question difficile, parce que, comme tu l’a dit, 1° le territoire français, par sa position centrale en Europe occidentale, a été envahi plusieurs fois (avec les conséquences culturelles aléatoires que l’on devine), et 2° que la nation France est apparu telle que nous la connaissons finalement assez récemment, lorsque au moment de la période révolutionnaire (1789-1799) le peuple (ou, en tout cas, une partie de celui-ci) a voulu prendre en main son destin, décidé jusque-là par les rois.
Il est vrai que la nation française s’est paradoxalement constituée plus avec des défaites (1814-1815, 1870-1871, 1940, 1954…) qu’avec des victoires (cela est paradoxal, car effectivement, malgré cela, nous sommes toujours là !)… mais comme on dit, la défaite fait plus réfléchir que la victoire… Essayons d’en prendre notre partie, même s’il ne faut surtout pas oublier que notre Histoire compte tout de même quelques victoires militaires importantes : Bouvines (1214), Taillebourg et Saintes (1242), Formigny (1450), Castillon (1453), Marignan (1515), Rocroi (1643), Neerwinden (1693), Denain (1712), Fontenoy (1745), Chesapeake et Yorktown (1781), Valmy (1792), Fleurus (1794), Marengo (1800), Austerlitz (1805), Iéna (1806), Friedland (1807), Wagram (1809), Sébastopol (1854-1855), Magenta et Solferino (1859), Verdun (1916)… et j’arrête là le catalogue… ;-) On pourrait d’ailleurs également évoquer les réussites culturelles, politiques, économiques et sociales, qui sont peut-être moins apparentes que les batailles, et qui pourtant sont tout aussi réelles…

Au delà de l’histoire évènementielle (à ne pas confondre [surtout pas !] avec l’histoire politique), s’il nous faut trouver à la France des origines très anciennes, il faut alors considérer que ce pays a un héritage venue à la fois de Rome et des Germains (un livre paru récemment, La Fabrique d’une nation. La France entre Rome et les Germains de Claude Nicolet [Paris, Perrin, 2003] traite justement de cette question)…
Les Gaulois, les Romains et les Francs sont, en fait, les sujets d’une Histoire nationale qui a été, au fil du temps, sans cesse revisitée… et instrumentalisée (politiquement), soit pour légitimer une forme de gouvernement, soit pour renforcer la cohésion nationale.
Jusqu’à la Révolution (1789-1799), il n’y a pas véritablement d’Histoire de France. Jusque là, en effet, les « racines » de la France se confondent avec celles de ses souverains, les rois de France qui se disent descendants des Francs : ainsi, Louis XIV (1638-1715) laissait clairement entendre, ainsi qu’il l’a écrit dans ses Mémoires destinées a son fils (Année 1661, Livre second, deuxième section), que les rois de France, et donc lui-même, étaient les descendants de l’empereur Charlemagne et qu’à ce titre, il refusait de considérer l’Empereur (Habsbourg) du Saint-Empire Romain Germanique, dont la charge était élective et non héréditaire, comme l’héritier des empereurs romains ou des aïeux du roi de France (en fait, la dynastie des Capétiens Bourbons n’a aucun lien de parenté avec les Carolingiens, mais Louis XIV n’a sans doute fait que répéter ce qu’on lui avait appris…).
Cet héritage de Charlemagne porté par les rois de France finira d’ailleurs par être repris, au début du XIXe siècle, par Bonaparte : en 1806, Napoléon Ier (1769-1821), sacré Empereur des Français à Paris deux ans plus tôt par le pape Pie VII (2 décembre 1804, un peu plus de mille ans après le sacre de Charlemagne à Rome), et récent grand vainqueur des Russes et des Autrichiens à la bataille d’Austerlitz (2 décembre 1805), provoqua, à la suite de la paix de Presbourg, la disparition du Saint-Empire Romain Germanique, vieux de plus de huit siècles.
Plus encore que Charlemagne et les Francs, les souverains de France se voulaient continuateurs de Rome, successeurs de Jules César et des Empereurs romains, d’Auguste à Constantin. Au XIXe siècle, l’Empereur Napoléon III (1808-1873), neveu de Napoléon Ier, se passionne pour le personnage de César (véritable modèle politique pour lui) et, dans ce contexte, va jusqu’à écrire une Histoire de Jules César, ouvrage en deux volumes, achevé en 1866. Il fait effectuer les premières fouilles archéologiques sur le site d’Alésia (où César a vaincu Vercingétorix), en 1861-1865 (ce sont en effet ces fouilles faites à la demande de Napoléon III qui ont permis de découvrir le véritable site archéologique d’Alésia, n’en déplaise aux républicanistes bien-pensants…).
Parallèlement, à cette époque, alors qu’émerge l’Histoire de la Nation française, c’est-à-dire l’histoire du pays en tant que tel, distincte de celle des monarques qui l’ont gouverné, la France se redécouvre un passé, celui de la Gaule celtique, un héritage « gaulois », sur fond d’instrumentalisation politique (comme c’était déjà le cas auparavant ). En fait, les historiens du XIXe siècle vont chercher dans la fameuse Guerre des Gaules de César une définition de la Gaule qui répond à la quête identitaire française, caractéristique de cette époque où se construisent les Etats-nations. Ces historiens vont littéralement inventer des Gaulois sur mesure pour donner une origine et un cadre géographique, des frontières à la France. Cela a abouti à donner des Celtes une image presque caricaturale, très éloigné de la réalité, et, évidemment, au fameux « nos-ancêtres-les-Gaulois » si caractéristique de la propagande scolaire de la IIIe République, qui a trouvé en Vercingétorix son premier héros national.
C’est ainsi. Je suppose que la construction de l’unité nationale de la France était à ce prix…

Seulement voilà : que savons-nous de la culture des Gaulois, des Celtes de Gaule (je devrai dire plutôt des Gaules), d’avant la conquête romaine ? Pas grand-chose, et cela pour une raison simple : l’absence de documents écrits. Certes, il y a bien quelques inscriptions, mais elles sont apparues seulement au contact de la culture latine. On retrouve en français un certains nombres de mots d’origine celtique dans la langue courante, surtout dans le vocabulaire de la forêt et de la campagne (cf. le livre de H. Walter cité plus haut), ainsi que des noms de lieux, villes ou villages, d’origine celte (ou gauloise), mais le français est avant tout une langue d’origine latine (même chose d’ailleurs pour l’anglais, qui a, comme le français, bénéficié d’un apport celtique mais qui est, avant tout, une langue d’origine germanique). Dès lors, comment la culture française pourrait-elle avoir de profondes racines culturelles celtiques ?
La littérature écrite celtique n’est apparu que très tardivement, dans les îles Britanniques, après l’effondrement de ce que l’on appelle la romanité (les Romains sont contraints d’abandonner leur colonie de l’île de Bretagne, aujourd’hui appelé Grande-Bretagne, au début du Ve siècle).
Les langues celtiques actuelles (irlandais, gallois, breton, etc.) dérivent d’un quatrième « groupe » celtique distinct de trois autres, ceux, antiques, d’Italie du Nord, d’Espagne, et de Gaule.
D’une branche celtique commune (d’origine indo-européenne) , sont sorties deux rameaux linguistiques : le gaélique, dont sont issus l’irlandais et le manxois (de l’ île de Man), d’une part, et d’autre part, le brittonique dont sont issus le celtibère (disparu), le gaulois (disparu), le cornique, le gallois, et le breton (qui est une langue apportée en France aux Ve et VIe siècles par les populations celtes chassées du pays de Galles et de Corwall par les Angles et les Saxons venus du Continent). Ainsi, la langue et la culture bretonne n’a pas grand-chose à voir avec la langue et la culture gauloise aujourd’hui disparues, si ce n’est une lointaine origine linguistique et culturelle commune : les deux ensembles ont évolués dans des contextes (géographiques, historiques…) différents.
Que dire alors, par exemple, du fameux cycle d’Arthur, appelé aussi cycle breton ou cycle de la Table ronde, sinon qu’il n’a évidemment pas d’origine française, ses origines celtiques venant d’outre-Manche (Arthur, ou Artus, étant, je crois, un chef légendaire gallois) ? En fait, dans ce cas précis, il faudrait nuancer la réponse : la littérature arthurienne est originaire de Grande-Bretagne (N.B. : sans être pour autant, évidemment, anglaise), mais que dire alors de l’œuvre de Chrétien de Troyes (v. 1135 – v. 1183), l’initiateur, en France, de ce que l’on appelle la littérature courtoise ? Il n’était pas breton, il me semble (?), et a vécu à la cour de la comtesse Marie de Champagne, fille du roi de France Louis VII et d’Eléonore d’Aquitaine, puis à la cour du comte Philippe de Flandres. Chrétien de Troyes a écrit des romans (c’est à dire des œuvres écrites non plus en latin, mais en langue romane, l’ancêtre du français… sachant qu’à l’époque la France du Moyen Age est multilingue et que l’on y parle diverses variétés de dialectes romans issus du latin, notamment les langues romanes d’oïl dans la moitié nord du pays, et les langues romanes d’oc, dans la moitié sud). Ce sont des romans de chevalerie (Yvain ou le Chevalier au lion, Lancelot ou le Chevalier à la charrette, Perceval ou le Conte du Graal…), directement inspirés des légendes arthuriennes. Dès lors, on peut penser que, d’un certain point de vue, le cycle d’Arthur c’est un peu « francisé » grâce à Chrétien, et qu’il fait partie de notre patrimoine littéraire et culturel, compte-tenu de l’ancienneté des romans de Chrétien (vers 1170-1175). Je ne sait pas si on pourrait dire la même chose à propos de l’histoire de Tristan et Iseult, légende d’origine celtique, dont on connaît plusieurs versions médiévales des XIIe et XIIIe siècles…

A votre avis, je suis sur la bonne la voie ou pas ? Si je me « plante », dites le-moi ! ;-)

Après la culture celtique, il y a la culture gréco-romaine : en ce qui concerne la France, c’est, sans-doute, ce légendaire dit « classique », avec ses dieux, ses mythes et ses légendes bien connues qui a occupé, de très loin, la place la plus importante sur le plan culturel… Comment s’en étonner ? La région de Marseille a été colonisée par les Grecs de Phocée dès le VIe siècle av. J.-C. (Jésus-Christ, pas Jacques Chirac ;-))) oui, je sais, c’est facile… pardon, mais j’ai la tête en ébullition). Arrivée au Ier siècle avant J.-C., l’autorité romaine s’est maintenue en Gaule jusque vers la fin du Ve siècle de notre ère, mais entre tent la christianisation du pays a commencé (mais elle était loin d’être achevé à l’arrivée de Clovis !)… On notera que parmi les dieux, ou créatures mythiques, du « panthéon gaulois » (Taranis, Teutatès, Ogmios, Sequena, Cernunos, le Taureau aux trois grues, le Serpent à tête de bélier, etc.) dont on ne sait pas grand-chose, seule la déesse des chevaux Epona a été adopté par les Romains, alors que le panthéon des dieux gréco-romains s’est finalement, semble-t-il, rapidement imposé en Gaule (ces dieux de l’Olympe étaient-ils pour autant vénérés partout ? Des cultes celtes locaux n’ont-ils pas persistés jusqu’à l’arrivée du christianisme ?).
Par ailleurs, n’a-t-on pas prétendu que les Francs (dont les rois de France prétendaient descendre, comme je l’ai dit plus haut) étaient en réalité des descendants de Troyens de l’Antiquité, rescapés de la guerre racontée par Homère dans l’Iliade et l’Odyssée ? Je ne me rappelle pas très bien…

Quant à la culture nordique scandinave, elle n’a pas eu, il me semble, beaucoup d’influence sur la France (à l’inverse de l’Angleterre), même pendant les invasions normandes du IXe siècle, les envahisseurs vikings s’étant vraisemblablement assez vite mêlés à la population locale (de langue romane) des régions où ils s’installèrent…

Bref, tout cela pour dire que, s’il n’y a pas, a priori, de « racines » légendaires spécifiquement françaises (la christianisation a peut-être joué un rôle de ce point de vue), la France peut apparaître comme une sorte de carrefour culturel… Mais il est vrai qu’il n’existe pas, hélas, de mythologie propre à la France… A moins que l’on considère comme un mythe « français », par exemple, la célèbre Chanson de Roland, composée à la fin du XIe siècle, qui est considéré comme la plus ancienne chanson de geste française…


Mj du Gondor (suite) >>> « J’imagine que la jeunesse de Tolkien a certainement été influencée par cette vieille tradition anti-française qui a perduré jusqu’au traité de Francfort et n’a commencé à se dissiper légèrement je crois qu’avec la 1ère guerre mondiale, et l’engagement de l’Angleterre. »

Sans vouloir faire de leçon d’histoire, car je suis plus jeune que toi Mj du Gondor (je ne crois pas pour autant que tu ai connu Chaucer ! ;-))) ), je penses que « cette vieille tradition anti-française » dont tu parles a sans doute un peu perduré jusqu’à aujourd’hui, vu le flot d’inepties francophobes qui a inondé les journaux anglais et en particulier les torchons démagogiques (type « The Sun ») d’outre-Manche, au moment de cette lamentable guerre d’Irak, l’année dernière !
Plus sérieusement, après la bataille de Waterloo (18 juin 1815) qui a mis fin à ce que l’on a appelé la « 3e guerre de Cent Ans », commencée en 1688 avec les rois Louis XIV et Guillaume III (après les rivalités franco-angevines dites « 1re guerre de Cent Ans » (1159-1299) et la [“2eme ”] Guerre de Cent Ans (1337-1453) proprement dite) , les relations franco-anglaises ont connus des hauts et des bas : sous la Monarchie de Juillet (1830-1848) une Entente cordiale a vu peu à peu le jour entre la France du roi Louis-Philippe Ier et l’Angleterre de la reine Victoria 1re , bien que les deux pays soient en concurrence notamment pour la domination de l’océan Pacifique (1838-1840 : conquête de la Nouvelle-Zélande par les Anglais, qui ont pris les Français de vitesse ; 1842-1844 : conquête de la Polynésie par les Français, aux dépends de l’Angleterre).
Par la suite, sous le Second Empire (1852-1870), la France de l’Empereur Napoléon III et l’Angleterre de Victoria se rapprochent davantage, au point de conclure une alliance contre la Russie et de combattre ensemble cette dernière dans le cadre de la guerre de Crimée (1854-1855). Par la suite, les deux pays prendront peu à peu de la distance (le traité de Francfort de 1871, qui consacre la défaite de la France face à l’Allemagne unifiée autour de la Prusse, ne concerne pas directement l’Angleterre, mais il inaugure une ère nouvelle pour l’Europe, désormais dominée par l’Allemagne), au point de se retrouver à nouveau au bord du conflit à la fin du XIXe siècle, cette fois encore pour des questions de rivalités coloniales, avec l’affaire Fachoda (1898). Cette grave crise, qui enflamma les opinions des deux côtés de la Manche, aurait pu déboucher sur une guerre mondiale (l’Angleterre et la France possédaient alors les deux plus vastes empires coloniaux du monde), mais finalement il n’en fut rien, et les deux pays, confrontés à la politique expansionniste de l’Allemagne, finissent par rétablir l’Entente cordiale en 1904, et combattent à nouveau ensemble durant la Grande Guerre (1914-1918).
En septembre 1939, c’est conjointement qu’ils déclarent la guerre à l’Allemagne nazie, mais la débâcle française de mai-juin 1940, l’attitude défaitiste et lâche du gouvernement de Vichy provoque une sorte de malentendu avec l’épisode malheureux de Mers-el-Kébir qui ravivera les sentiments anglophobes en France. L’entente entre Churchill et de Gaulle finira par permettre de sauver les meubles, et de remporter une victoire commune en 1945.
Les deux pays seront à nouveau alliés au moment de la crise de Suez, en 1956, et malgré les réticences de de Gaulle vis-à-vis de l’entrée de la Grande-Bretagne dans la Communauté européenne (il rejette la candidature anglaise au Marché commun en 1963), l’année 1962 verra la conclusion d’un accord franco-britannique pour construire un avion supersonique, le Concorde, événement que n’a pas du tout apprécié un certain… J.R.R. Tolkien, puisque j’ai lu quelque part que, vers la fin de sa vie, l’auteur de The Lord of the Rings écrivait sur ses chèques destinés à payer ses impôts : « Pas un sou pour Concorde ! »
Je ne me rappelle plus qui à rapporté cette anecdote que je trouve, du reste, un peu pathétique, il faut bien le dire… Comme je l’ai dit dans mon premier message, en y faisant brièvement allusion, ce genre de « haut fait » de la vie de Tolkien n’est pas très significatif…


lambertine >>> « Pour en revenir à la francophobie de Tolkien, peut-être doit on surtout la voir comme une francophobie "historique", conséquence de Hastings, de la destruction de la culture anglo-saxonne et de la "récupération" française de la culture bretonne. »

D’accord avec toi, Lambertine, pour les deux premières causes de cette francophobie “historique”, mais pour ce qui est de la “récupération” française de la culture bretonne, j’ai un doute :-) : il me semble, si je me souviens bien, que Tolkien, au cours de son fameux voyage en France, en 1913, est allé en Bretagne, à Dinard notamment, et qu’il a été très déçu de ne pas y voir les réminiscences celtes qu’il espérait trouver dans cette région… Mais là encore, je me fis à ma mémoire : il faudrait vérifier en détail dans la biographie de Carpenter…


Laegalad >>> « L'important n'est pas, je pense, la réalité "objective" du SdA - dans le sens où l'on peut la prouver par A+B -, mais sa réalité "subjective" - ce qu'il nous révèle de nous même, des notions philosophiques, psychologiques, théologiques en même temps que la simple envie de se promener dans un monde immense et prometeur, avec pour seul guide - et quel guide ! - une étoile sur le front.
Oui, il est intéressant d'étudier ce que chaque individu, au contexte sociologique différent, pourrait mésinterpréter. Mais j'aurais personnellement du mal à "intégrer" cette étude - je veux dire, chaque fois que je relis Tolkien, et c'est plus fort que moi, je suis EN Terre du Milieu... pas en train de me dire "j'interprête ça comme ça parce que je suis née à tel endroit de tels parents...". »

Ce n’est pas non plus ce que je suis en train de me dire lorsque je relis un roman de Tolkien ! :-) Ce genre de réflexion pourrait par contre, éventuellement, avoir sa place dans la lecture (ou relecture) du Silmarillion et, surtout des H.O.M.E., qui sont des publications posthumes, et dont la structure interne est bien différente de celle de The Hobbit et de The Lord of the Rings. Cela dit, le Silmarillion peut très bien être lu sans se poser de questions ! Mais ce n’est pas la même chose que de lire The Hobbit, par exemple… Quant aux H.O.M.E., elles doivent être d’abord lues, je penses, pour ce qu’elles sont : des livres consacrés au travail d’écriture d’un auteur et à la création de son légendaire… Libre à nous ensuite, suivant les tomes, de nous plonger dans un fragment d’histoire, un passage modifié ou supprimé, ou une œuvre inédite (hélas, le plus souvent inachevée !)…

Laegalad (suite) >>> « Tant que je ne lis pas Tolkien, oui, je peux chercher à le comprendre. A partir du moment où je vais le lire en acceptant de m'imprégner de l'histoire au plus possible ("devenir Hobbit", même si ce n'est pas évident), toute cette recherche sera oubliée - mise en parenthèse, du moins - pour ne plus faire que profiter de la simple joie d'errer sur les chemins d'Arda.
Accepter cela n'est pas se couper de la réalité. Je penserai plutôt que c'est l'enrichir :o) »

Tout à fait d’accord !

lambertine >>> « Devenir Hobbit ? Certes. je n'ai pas très dur à le faire lorsque je relis la traduction du Livre Rouge de Messieurs Baggins par le Professeur Tolkien. Il n'empêche que cette culture Hobbit ressemble très fort à la culture campagnarde anglaise ( et même campagnarde belge, si j'en crois mes souvenirs d'enfance ). Faerie ou non, monde secondaire ou non, le Seigneur ( et toute la partie cachée de l'iceberg que représentent les Home ) sont bel et bien l'oeuvre d'un anglais pétri de littérature médiévale européenne et de religion chrétienne.

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