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La francophobie de Tolkien
#82
Je n'entrerai pas dans la discussion historique qui ne me paraît pas très pertinente pour notre propos. Je ne suis notamment pas convaincu par toutes ces dates batailleuses, qui me font bien pour le coup penser à l' "histoire" façon IIIe République ;) Il ne faut pas confondre légende et histoire, comme ce fut la tendance au XIXe siècle.

> Par ailleurs, n’a-t-on pas prétendu que les Francs (dont les rois de France prétendaient descendre, comme je l’ai dit plus haut) étaient en réalité des descendants de Troyens de l’Antiquité, rescapés de la guerre racontée par Homère dans l’Iliade et l’Odyssée ? Je ne me rappelle pas très bien…

Dans la Henriade de Ronsard, je crois - l'idée était de créer une épopée pour la France sur le modèle de l'Énéide. Une imitation du modèle des Anciens, typique de la Renaissance, et... un échec :) (Cela dit, je n'en ai jamais lu un vers)
> au delà de ce « rationalisme » que l’on suppose hérité des Lumières du XVIIIe siècle et de la Révolution française (sans parler de Descartes, dont beaucoup de Français se réclament aujourd’hui…), quelle est la véritable identité culturelle française ? Tolkien avait-il raison de se méfier d’elle ? Avons-nous, existe-t-il, des racines « légendaires » spécifiquement françaises, que nous aurions « reniés » ? Existe-t-il un « folklore » français oublié ?
Le terme de folklore est dangereux :) S'il s'agit au sens strict d'un répertoire de croyances et d'usages collectifs, bien évidemment, je vois mal une société exister sans, où qu'elle soit. S'il est fait référence aux us et coutumes du passé, nous en avons aussi - oubliés est trop fort, peut-être plutôt considérés comme anecdotiques parce que précisément du passé.
En ce qui concerne un "légendaire français", le romantisme l'a recherché aussi chez nous :) et tu as fait toi-même allusion aux chansons de geste et à la littérature arthurienne. Certes cette dernière est clairement d'origine bretonne (au sens large) mais le fait est qu'elle s'est largement développée en France (et a ensuite essaimé en Europe) et fait partie de son patrimoine littéraire. De même que les sources finnoises, norroises et anglo-saxonnes du légendaire de Tolkien n'empêchent pas qu'il ait sa nature propre et son originalité. Pour reprendre son commentaire dans On Fairy Stories, c'est la saveur de la soupe qui importe et non les os desquels elle a été bouillie :-)
> Je relis un passage de l’article de Philippe Garnier intitulé « La tradition textuelle des Jours anciens » (La Feuille de la Compagnie, automne 2003, 2, p.283-311) : « Lorsqu’il jeta les bases de son légendaire, Tolkien avait le désir selon ses propres mots, d’“offrir aux Anglais (…) une mythologie qui leur fût propre”. Il regrettait profondément que rien ou presque ne substitât des légendes de l’Angleterre et des Anglo-Saxons. La christianisation, puis la conquête normande, avaient tout balayé… » (p.286)
Après ce que j’ai dit plus haut, que devrait-t-on dire des « légendes de la France et des Franciens occidentaux » ! Le territoire français a lui aussi connu la christianisation et les invasions ! Si Tolkien avait été français, sans doute aurait-il été confronté aux mêmes problèmes que ceux qu’il a connu vis-à-vis des lacunes du légendaire anglo-saxon…voire même des problèmes plus importants encore…
Cependant, dans la fameuse lettre n° 131 à Milton Waldman, qui sert de préface à la seconde édition du Silmarillion, et traduite dans la Feuille de la Compagnie n°2, il considère que le monde roman possède ses propres légendes :" There was Greek, and Celtic, and Romance, Germanic, Scandinavian, and Finnish (which greatly affected me); but nothing English, save impoverished chap-book stuff. Of course there was and is all the Arthurian world, but powerful as it is, it is imperfectly naturalized, associated with the soil of Britain but not with English; and does not replace what I felt to be missing. For one thing its 'faerie' is too lavish, and fantastical, incoherent and repetitive. For another and more important thing: it is involved in, and explicitly contains the Christian religion."

Il ajoute : "For reasons which I will not elaborate, that seems to me fatal. Myth and fairy-story must, as all art, reflect and contain in solution elements of moral and religious truth (or error), but not explicit, not in the known form of the primary 'real' world. (I am speaking, of course, of our present situation, not of ancient pagan, pre-Christian days. And I will not repeat what I tried to say in my essay, which you read.)".

Pour des raisons historiques manifestes, toute notre littérature est postérieure à la christianisation, et les traces plus anciennes y sont très pâlies, alors qu'elles affleurent dans par exemple les Eddas, le Kalevala, et dans une certaine mesure Beowulf (bien que rédigé sous un éclairage chrétien). Peut-être faut-il y voir une autre raison de distance...

Melilot :
> Tiens, toujours à propos de folklore, je me demande si l'une des origines possible de ce mépris dont parle Moraldandil n'est pas liée au fait que l'on associe le "folklorique" à tout ce qui relève de la tradition orale, dans une culture qui attache une grande importance à la tradition écrite, à la chose écrite en général.
Il y aurait d'intéressants développements à faire au sujet des relations entre transmission du savoir par écrit et oralement, mais j'ai l'impression qu'on sort à nouveau du sujet.

Pas forcément. Et puis l'on peut toujours ouvrir un nouveau fuseau si nécessaire ;-) Samedi dernier à la BNF, Leo Carruthers a suggéré un peu la même chose : une différence de perception entre cultures de tradition écrite très ancienne, d'héritage latin, ou plus récentes, en Europe du Nord. Dans les premières, ce qui n'est pas de transmission écrite - donc, d'une certaine manière, savante - serait perçu avec moins de chaleur, sinon avec suspicion.

B.

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