Melilot : << Mais sur la "fierté nationale", je suis moins enthousiaste, tu touche à un phénomène ambigü dont je me méfie énormément (je dirais même plus : qui me flanque une sacrée pétoche jusqu'au tréfond de mes fibres!). On peut aimer le pays où l'on est né, certainement, pour toutes les raisons possibles. On peut aimer la France, qu'on soit français ou non, parce que c'est une pays de grande culture, ou bien pour ses paysages et son climat, ou pour sa tradition culinaire, (ou son équipe de rugby, hein Silmo et Elwe ;-P ?), ou pour ses écrivains et philosophes qui ont inspiré les démocrates du monde entier, c'est vrai. On peut bien aimer d'autres pays pour les mêmes - ou un tas d'autres - raisons, c'est vrai aussi.
[...]
A part ça, je t'approuves tout à fait, parce que là, c'est un autre problème : tu as parfaitement le droit de ne pas aimer qu'on dénigre le pays que tu aimes et dont tu fais partie. C'est une sentiment absolument normal, et j'ajoute, normal dans le monde entier. >>
Chère Melilot, je comprends tes craintes vis-à-vis des nationalismes de tout bord, et je les partage sincèrement... En te lisant, je constate que nous sommes bien d'accord sur tout ce que tu dis dans ton dernier message en date...
Je me suis peut-être mal exprimé : lorsque j'ai parlé d' "être fier d'être Français", je voulais dire que l'on avait pas à avoir honte d'aimer son pays, la France ici en l'occurence (cela vaut évidemment pour les autres)...
Que les choses soient claires : il ne s'agit pas d'être fier de son pays en supposant par là que ce pays est supérieur aux autres... Il s'agit plutôt de ne pas avoir honte d'être content de vivre dans ce pays, d'y être attaché, pour ce qu'il représente et ce qu'il nous apporte, et de ne pas avoir honte de l'aimer pour cela. Je ne sais pas si je suis clair... Disons donc, pour conclure, que j'aime le pays où je suis né, où j'ai grandi, où j'ai mes racines, où je vis, et où, de fait, je suis finalement toujours content de revenir lorsque je rentre d'un voyage à l'étranger... Et parce que je suis attaché à mon pays, la francophobie, surtout lorsqu'elle n'est pas vraiment justifiée, ne peux que me contrarier, même si je m'efforce de ne pas lui accorder trop d'importance...
Du reste, je suis aussi très attaché à ma liberté, notre liberté, de penser, de voir, d'écrire, de lire, de voyager, de rêver, etc... Et les croisades nationalistes, et autres fanatismes ou sectarismes manichéens à la W. Bush ou à la Ben Laden, forcément TRES dangereux, ne sont PAS ma tasse de thé... Mais cela, je le vois en te lisant, tu t'en doute certainement, n'est-ce-pas ? :-)
J'espère que ma réponse te paraîtra assez claire... Sur ce forum, je l'espère, nous sommes entre démocrates, libres et tolérants ! :-)
Revenons, si vous le voulez bien :-), aux questions évoquées plus haut sur ce fuseau...
Dans mes précédents messages, j’ai plusieurs fois fait allusion, sans entrer dans les détails, au fait que l’on pouvait deviner la "francophobie" de Tolkien en lisant son essai sur les contes de fées publié dans "Faërie", notamment lorsque Tolkien évoque les "Contes de ma mère l’Oye" (1697) de Charles Perrault (1628-1703). Voici donc quelques citations tirées de "Faërie et autres textes" (nouvelle édition, traduction de Francis Ledoux, Christian Bourgois éditeur, 2003) :
<< L’être minuscule, elfe ou fée, est en Angleterre, à mon avis, un produit perverti de la fantaisie littéraire. Il n’est peut-être pas anormal qu’en Angleterre, pays ou l’amour de la délicatesse et de la finesse a fait de fréquentes apparitions dans l’art, la fantaisie en cette matière se tourne vers le mignon et le minuscule, comme en France elle s’est portée vers la Cour, arborant poudre et diamants. >> ("Faërie", "Du conte de fées", Le conte de fée, p.57)
<< Les recueils de contes de fées sont maintenant très nombreux. En anglais, aucun ne saurait sans doute rivaliser, pour ce qui est de la popularité, de l’exhaustivité et du mérite général, avec les douze livres de douze couleurs que nous devons à Andrew Lang et à sa femme. Le premier parut il y a plus de cinquante ans (1889), et il n’a cessé d’être réédité. La plupart des contes qui s’y trouvent soutiennent plus ou moins clairement l’épreuve. Je ne les analyserai pas, encore qu’une analyse ne manquerait pas d’intérêt général, mais je ferai remarquer en passant que, parmi les contes du "Blue Fairy Book", aucun ne concerne essentiellement « les fées », et peu s’y rapportent. La plupart sont tirés de sources françaises : choix judicieux sous certains rapports à cette époque, et qui le serait peut-être encore (bien que pas pour mon goût, à présent comme dans mon enfance). En tout cas, l’influence de Charles Perrault depuis que ses "Contes de ma Mère l’Oye" furent traduits, pour la première fois, en anglais au XVIIIe siècle, ainsi que des autres extraits de la vaste réserve du "Cabinet des Fées" qui ont été largement répandus depuis, cette influence, dis-je, a été si puissante qu’aujourd’hui encore, je suppose, si l’on demandait à quelqu’un de nommer au hasard un « conte de fées » typique, il citerait probablement une des productions françaises, telles que "Le Chat Botté", "Cendrillon" ou "Le Petit Chaperon Rouge". Les "Contes" de Grimm viendraient peut-être d’abord à l’esprit de certains. >> ("Faërie", "Du conte de fées", Le conte de fée, p.63-64)
On n’est assez éloigné, ici, de l’esprit relativement mesquin qui transparaît dans les anecdotes sur la cuisine française ou le Concorde. Tolkien semble néanmoins manifester une certaine réserve vis-à-vis de la culture française (représentée sous les traits d’une grande Cour maquillée et clinquante, bien différente de la délicatesse et de la finesse anglaises ?), tout en reconnaissant objectivement sa forte influence sur la culture anglaise en ce qui concerne les contes de fées. Une chose est certaine : les contes français, ceux de Charles Perrault, n’ont jamais eu sa préférence, ni dans son enfance ni à l’âge adulte, au contraire. Pourquoi cette réserve ? La réponse, si réponse il y a, n’est pas évidente, même si des éléments, des débuts de pistes, ont été déjà apportés, sur ce fuseau, dans des messages précédents...
Le hasard a voulu que soit publié tout récemment une série d’articles dans la "Revue des Deux Mondes", susceptible d’apporter en quelque sorte du « grain à moudre » pour notre réflexion, puisqu’on y parle notamment de la relation qu’entretient la France avec la "Faërie".
Dans son numéro de mars 2004, la fameuse "Revue des Deux Mondes", fondée en 1829, dans le cadre de son dossier sur "Les Rois de l’Imaginaire" (p.85-151), reproduit des extraits d’un article d’Emile Montégut, intitulé "Des fées et de leur littérature en France", publié dans cette même "Revue des Deux Mondes" en avril 1862 (première quinzaine du mois ; 38e volume de la Revue), sous le règne de l’Empereur des Français Napoléon III, à l’occasion de la parution d’une édition des "Contes" de Charles Perrault illustrée par Gustave Doré. A la suite des extraits reproduits de l’article de Montégut (p.85-99), on trouve un article de Jean-Maurice de Montremy, intitulé "Retour vers Perrault" (p.100-108), dans lequel on peut lire ceci :
<< […] Emile Montégut constate [dans son article de 1862] avec un rien de mélancolie : "Les fées sont françaises et pourtant leur véritable littérature est à l’étranger." Montégut (1825-1895) avait succédé en 1857 [comme responsable de la critique littéraire à la "Revue des Deux Mondes"] à l’atrabilaire Gustave Planche, qui détestait uniment tous les grands écrivains de l’époque. D’humeur plus douce, discrètement élégiaque, Montégut connaissait bien les littératures étrangères. Il s’efforça de les faire découvrir. Son cœur restait romantique. Il observait avec circonspection le tour "réaliste" que prenait désormais la nouvelle génération. Montégut aimait Victor Hugo […] mais plus encore George Sand, la "bonne dame de Nohant", elle-même amie des fées et des contes.
En ce mois d’avril [1862], donc, Montégut profite de la parution chez Hetzel [futur éditeur, notamment, des grands romans de Jules Verne] d’un grand volume in-folio des "Contes" de Perrault, avec les illustrations de Gustave Doré. Il consacre une trentaine de pages à la "littérature des fées" Pourquoi, se demande-t-il, n’avons-nous pas le génie des Allemands chez qui l’aventure et la légende font bon ménage ? "La France n’est décidément pas le pays du merveilleux, observe-t-il. A part quelques places privilégiées ou maudites, le sol français est peu hanté par ces populations invisibles qui pullulent en d’autres contrées […] Ces êtres aimés de toutes les classes de notre société n’ont jamais pu trouver en France un poète digne d’eux." Tout épris qu’il soit de Perrault, Montégut juge en effet que celui-ci reste sur le seuil, dans le "vestibule" des "véritables royaumes de la féerie".
Montégut fréquente de longue date la littérature anglaise. Il distingue la "merveille" de la littérature "gothique". "Les Mystères d’Udoplhe", "le Moine" et autres "Melmoth" ont, dans la France des années 1860, leurs admirateurs et leurs imitateurs. Ce n’est pas de cette littérature-là que le critique regrette la faiblesse.
Il déplore, en revanche, l’absence de l’aventure légendaire. Rien, chez nous, ne se compare, écrit-il, au "Fidèle Eckart" ou au "Blond Eckbert" d’un Ludwig Tieck (1773-1853), malgré les efforts de Charles Nodier – auquel il rend hommage – et malgré la "révolution radicale" opérée dans le "merveilleux français" par Victor Hugo, "ce grand révolutionnaire poétique". La littérature française semble pour de bon "empêchée" dès qu’elle aborde ce domaine que Tolkien nommera plus tard "faërie". Notons, au passage, que Montégut aurait sans doute classé "le Seigneur des anneaux" dans le monde "fée" plutôt que dans l’ "heroic fantasy" ou dans le fantastique comme on s’y laisse trop souvent aller depuis le film de Peter Jackson. Et sans doute se désolerait-il en voyant qu’un siècle après son article "Des fées et de la littérature en France", aucun auteur français n’a suivi ce chemin. "Harry Potter" nous vient d’Angleterre et – dans un registre supérieur – nul Clive Staples Lewis n’a chez nous signé de "Chroniques de Narnia".
La France, pourtant, n’a pas toujours été indifférente aux "poésies galliques", aux épopées ou autres "faëries". Le mot "saga" apparaît dès 1721 dans le dictionnaire de Trévoux. Lointains ancêtres de Tolkien, les fameux chants d’ "Ossian" de l’Ecossais MacPherson sont traduits dès 1777 pour connaître la fortune que l’on sait. La France sera résolument ossianique en peinture, en littérature et en musique. La harpe du "chantre sauvage" arpège dans les meilleurs salons. Chacun rêve aux fantômes du Lora, au vaillant Fingal, roi de Morven, aux amours de la belle Comala, et l’on s’enflamme pour la grande bataille de Temora, où s’affrontent les preux de la verte Erin.
"Qui sera l’Alexandre de ce nouvel Homère ?", demande l’un des traducteurs, rappelant la passion du Macédonien pour l’œuvre du poète aveugle. Le jeune Bonaparte [futur Napoléon Ier] répond présent…
Lecteur passionné de "Werther", Bonaparte vibrait comme toute l’Europe aux quelques stances d’ "Ossian" que traduit chez Goethe, le malheureux héros – et qui vont droit au cœur de Charlotte. En 1800, le Premier consul [Napoléon Bonaparte] commande à Gérard et Girodet, pour la Malmaison, deux grands tableaux inspirés d’ "Ossian", dont le plus spectaculaire est celui de Girodet. On y voit Ossian accueillir les généraux de la République [française] morts au combat pour les introduire "au paradis d’Odin". Le Corse installe le Calédonien dans le Walhala ! La mise en scène, à force d’ondines, de jeunes héros, de casques et de barbes mythologiques, anticipe les productions les plus pompières que le wagnérisme – une autre passion française – verra fleurir un siècle plus tard.
A cette France potentiellement "faërique" manquait l’indispensable superproduction. En un temps où le cinéma n’existe pas, ce genre de grand spectacle ne pouvait survenir qu’à l’opéra, seule "machine à rêves" susceptible d’allier la musique aux décors, les images aux paroles, avec cortèges, effets spéciaux, apothéoses, etc. Le 21 messidor de l’an XII (10 juillet 1804), Jean-François Lesueur – maître de chapelle des Tuileries – inaugure la toute nouvelle Académie impériale de musique par une œuvre qui fit sensation : "Ossian ou les Bardes", épisode de la lutte des inusables Calédoniens contre les Scandinaves. Tous les moyens sont bons, y compris douze harpes, sept groupes de danseurs, des chœurs doubles ou triples et un tam-tam "bardique". L’affaire émeut le continent, lançant la vogue des grands tableaux panoramiques. Morceau de choix, "le songe d’Ossian", à l’acte IV, en fit chavirer plus d’un. Emprisonné le barde rêve que les murs s’écartent et que son âme retourne dans les cieux "au séjour aérien de ses ancêtres".
Stendhal se déclare "au bord de l’émotion". Plus tard, admirant un lever de soleil en Bourgogne, il y retrouve les lumières bleues du décor d' "Ossian". […]
A l’orée du XIXe siècle, "le Songe d’Ossian" annonce une autre révolution. Une porte nouvelle s’ouvre sur l’espace imaginaire. Le rêve change de nature et de signification. Il devient une idée neuve en Europe. Du barde gallique, écrivains ou poètes retiendront, chez nous, ce paysage intérieur. Peu se risqueront au jeu du grand récit et des intrigues magiques. La merveille cheminera souterrainement jusqu’au symbolisme, nourrissant des "mythes personnels" – ainsi Nerval – bien plus que des aventures légendaires. Les premières grandes éditions et traductions de la littérature arthurienne française n’y changeront rien : on retient des chevaliers la courtoisie, la vaillance ou l’élégance "bien de chez nous" plus que les prodiges de Merlin ou les inquiétants dragons ruminant leur trésor.
Parvenus à ce point, il vaut la peine de revenir aux observations d’Emile Montégut. Car son article s’ouvre sur la nostalgie. Se comparant à l’Ariel de "la Tempête" [de Shakespeare], le critique se souvient des émotions ressenties, enfant, quand il vivait dans les contes comme on séjourne chez Prospero. "Pendant des années, le plus brillant souvenir que nous eussions conservé de nos lectures d’enfance, confie-t-il, était celui d’un conte de fées dont nous avions oublié le nom, l’auteur et même le sujet. Tout ce que nous en pouvions dire, c’est qu’il nous avait fait éprouver des émotions qu’aucun autre conte ne nous avait données, des émotions d’un genre grave, dramatique, pleines d’une poésie sombre et presque religieuse."
Ne perdons pas de vue ce dernier mot. Toute littérature des fées, digne de ce nom, se doit d’exprimer, selon Montégut, une "poésie presque religieuse". Les bizarreries, cocasseries et autres prestidigitations ne suffisent pas. Cet homme qu’irritent les pirouettantes mascarades d’une Mme d’Aulnoy ou d’une Mme Leprince de Beaumont [l’auteur de "la Belle et la Bête"] n’aurait pas aimé Walt Disney.
Montégut, malheureusement pour lui – il le raconte très bien dans son article – retrouve un jour le titre du conte enchanteur et le nom de son auteur : le funeste Ducray-Duminil, "auteur des platitudes morales les plus insupportables qui se puissent imaginer". Le livre lui tombe des mains. La cage de cristal des souvenirs éclate. Le parfum s’évapore. "A cette place où s’élevait dans notre mémoire un palais enchanté, il n’y a plus rien qu’un sable aride. Voilà les blessures d’Ariel et les mécomptes qui l’attendent lorsqu’il veut revoir les lieux où sa vie s’écoula autrefois."
Par cette confidence, Montégut suggère déjà les réponses qu’il donnera à sa question de l’impossible réenchantement féerique en France. "Lorsque vous lisez les contes allemands, à quelque âge que vous soyez arrivé, vous y prenez le même plaisir que l’enfant. L’auteur semble avoir cru que l’enfant se conservait en l’homme […]. Les portes des royaumes merveilleux se ferment sans retour pour le Français dès qu’il est arrivé à l’adolescence. Les contes étrangers sont des œuvres d’art et de poésie, les contes français sont presque toujours des œuvres d’éducation."
On retrouve, en passant, le paradoxe initial : les fées sont françaises mais leur littérature est à l’étranger. Montégut s’enferme toutefois lui-même dans une impasse.
Il décrit longuement les qualités de la vraie féerie française, qui serait en fait l’expression de notre "sociabilité". Fées et magiciens forment une sorte de Cour dont les conteuses seraient Mme de La Fayette narrant le temps d’Henri II. Car tout, pour Montégut, semble culminer au XVIe siècle – mais un XVIe siècle introuvable, à la fois "démocratie aristocratique et aristocratie démocratique".
Curieusement, pas un mot sur Rabelais. Les vrais maîtres sont l’Arioste, Shakespeare et Spenser, l’auteur de "la Reine des fées" (1591-1596) avec leurs fabuleux personnages, leurs décors prodigieux et leurs rebondissantes intrigues. Philippe Beaussant, dans son très beau conte "la Belle au Bois" (1990) observe lui aussi que la Belle, se réveillant au baiser du Prince sous le règne de Louis XIV, s’était donc endormie cent ans plus tôt, du temps d’Henri IV quand la langue française était encore magique.
Evidemment, Montégut s’agace. Seuls un Italien et deux Anglais sont, au bout du compte, les bons génies de littérature des fées – dont l’essence est pourtant française, s’acharne-t-il à répéter, toujours sans citer d’auteurs. Il hésite alors et l’on peine à l[e] suivre. La faute, dit-il, en incombe à l’équilibre et la raison, qui sont néanmoins nos plus éminentes et inimitables qualités. Un excès de bon sens et de cartésianisme se sentent déjà, poursuit-il, chez "Ma Mère l’Oye", dernière grande œuvre féerique française. Et, pour se tirer d’affaire, vient sa grande intuition : les contes de Perrault ne sont eux-mêmes "que des fragments et des documents d’une histoire poétique qui n’a pas été écrite".
L’idée aurait plu à Mallarmé. Nous sommes en 1862 : c’est un peu trop demander à Montégut que de l’embarquer dans le livre à venir. Le propagandiste du merveilleux à la française se contente de suggérer qu’il subsiste peut-être encore dans nos campagnes, et dans de sommeillants bourgs épiscopaux, les descendants de ces grands narrateurs chez qui l’Arioste et Shakespeare puisèrent leur inspiration. Il est cependant contraint de s’embrouiller encore un peu plus. Car, partout en France, ce sont désormais surtout des Allemands, des Serbes, des Russes, des Bohémiens et le long cortège des Orientaux qui occupent le terrain. Il dénonce l’"anarchie dans le merveilleux et l’invasion des fées étrangères", dont il vient pourtant de venter les charmes.
Montégut retrouve ensuite son sens de la formule : "Avec le XVIIe siècle expire définitivement le règne des vraies fées françaises. Effarouchées au XVIIIe siècle par le règne de la révolution philosophique, elle disparaissent et redeviennent mystérieuses et clandestines […]. Un merveilleux plus coupable commence, et à leur bienfaisante magie blanche succède le règne de la magie noire des associations politiques secrètes, des formules occultes et des conjurations nécromantiques […]. Mises en fuite par le XVIIIe siècle et la Révolution, les fées françaises émigrèrent et n’ont jamais reparu." A l’image du grand livre dont Perrault n’a capté que des fragments, le "monde enchanté national" est un texte original perdu dont nous n’avons que des adaptations en langue étrangère.
On ne peut demander à cette chronique d’avril 1862 plus qu’elle ne peut donner – et plus que son auteur n’envisageait d’écrire. Il s’agissait d’abord pour lui d’évoquer sa "blessure d’Ariel" et de mettre en garde contre l’orientation toujours plus réaliste prise, selon lui, par la littérature de son temps. Le critique de la "Revue des Deux Mondes" se trouve, en effet, au cœur d’une France des illusions perdues et des grandes espérances désenchantées. […]
Montégut voyait juste lorsqu’il sentait se fermer sur l’adolescence française les portes des royaumes merveilleux. Les grands succès pour la jeunesse sont, au XIXe siècle, les livres didactiques – la comtesse de Ségur restant évidemment la plus rusée des moralistes. Mais elle était russe, et nourrie d’histoires effrayantes.
On ne doit pas pour autant négliger la métamorphose que commençaient à subir les vieux enthousiasmes "ossianiques". Le critique de la "Revue des Deux Mondes" ne pouvait encore pleinement la percevoir. […] >>
La dernière partie de l’article de Jean-Maurice de Montremy – je ne vais tout de même pas recopier cet article en entier ! ;-) – évoque "Une génération d’artistes wagnérienne" en France, apparue à la suite de la représentation à Paris, sur ordre de Napoléon III, de l’opéra "Tannhäuser" de Richard Wagner, en mars 1861 (saluée par Baudelaire), qui ne retient presque pas l’aspect métaphysique présent dans les œuvres de Wagner, mais est davantage influencée, par exemple, par les décors, et surtout par la technique musicale wagnérienne (leitmotive, etc.). De Montremy évoque le cas d’un compositeur français, Ernest Reyer (1823-1909), auteur de l’opéra "Sigurd" (du nom de la version occidentale de Siegfried), achevé en 1872 (crée en 1884 à Bruxelles) sans aucune influence wagnérienne directe, les opéras de Wagner "Siegfried" et "le Crépuscule des dieux" ayant été crées en 1876 : les deux compositeurs ont travaillés, chacun de leur côté, en puisant dans "le matériau septentrional", celui des sagas du Nord – comme Tolkien en littérature proprement dite –, mais c’est surtout "la Tétralogie" de Wagner qui a été retenue. "Pour l’heure, quoi qu’il en soit – Siegfried contre Sigurd – on retrouve la nostalgie Montégut : les fées ne sont pas rentrées de l’émigration." De Montremy compare ensuite, assez brièvement, Wagner et Tolkien, notamment dans la différence du traitement réservé, chez ces deux auteurs, à... un certain Anneau...
Je ne peux que conseiller de lire l’ensemble des textes d’Emile Montégut et de Jean-Maurice de Montremy, ainsi d’ailleurs que les autres articles du dossier "Les Rois de l’Imaginaire" – il a été question de l’un d’entre eux ailleurs sur ce forum – proposé dans ce numéro de mars 2004 de la "Revue des Deux Mondes" : tout cela est vraiment très intéressant.
La fatigue commençant à se faire sérieusement sentir, il vaut mieux que je m’arrête ici. :-) Je ne sais si j’ai bien fait de citer d’aussi longs extraits mais, en tous les cas, je m’excuse pour la longueur de ce message et j’espère pouvoir revenir prochainement pour continuer la discussion.
Cordialement,
Hyarion.

