Aerthil> « Manifestation artistique : la j’avoue n’avoir aucune idée… Les Vandales étaient-ils de bons forgerons comme les Celtes ? J’en doute fortement. »
Tu soulèves un point très intéressant sur lequel de nombreux spécialistes de la question barbare se sont penchés. D’où provenaient les armes des guerriers ayant participé aux grandes invasions ?
L’idée que les Vandales aient pu atteindre les rivages de l’Afrique avec des armes obtenues par le troc ou les pillages est absurde. De plus, les cultures germaniques tenaient en grand respect les forgerons (cf « Welandes Weorc », un cycle anglo-saxon évoquant les talents d’un forgeron-magicien appelé Weland) et l’archéologie a confirmé à de nombreuses reprises qu’il existait tant chez les Francs de Germanie puis de Gaule, chez les Gépides de Hongrie, des forges de taille appréciable. On a retrouvé dans des tombes d’Europe centrale des outils évolués de forgerons et d’orfèvres.
La nomadisation de certains peuples et les grands déplacements vers l’ouest rendait cependant probablement difficile l’établissement durable de forges pour la fabrication massive des armes. C’est un sujet intéressant que le Russe Lebedynsky développe dans « Armes et Guerriers barbares au temps des Grandes Invasions » (Errance, 2001)
Et les orfèvres, justement ! L’orfèvrerie barbare était réputée et délicieuse de finesse, d’entrelacs et de figurations animalières naïves. Les élites barbares portaient des fibules, des broches, des épées décorées d’incrustations polychromes caractéristiques. Et plus le rang était élevé, plus la décoration était chargée… c’est en tout cas se que laisse supposer l’archéologie des sépultures.
Le fond culturel commun qu’on retrouvait chez tous les peuples germanique ne laisse pas de doutes sur l’existence d’un art d’orfèvrerie chez les Vandales. Il ne reste que peu de traces, hélas. Même à Carthage où les objets retrouvés sont difficilement rattachables à telle ou telle origine (comme tu le dis, Aerthil, « 100 ans de pillages et de razzias à travers la Méditerranée, c’est quelque chose d’atroce » oui, et ça rapporte gros ;o)
Un indice peut nous permettre de supposer la richesse de l’orfèvrerie Vandale : Un diptyque d’Ivoire sculpté vers 417 et se trouvant dans la Cathédrale d’Halberstadt (Allemagne) nous montre des prisonniers dits vandales aux vêtements riches (dont le pantalon typiquement germanique), décorés de bijoux et d’ornements de broderies élaborés. On peut y voir aussi deux boucliers ornés de croix chrétiennes (ariennes ?) richement travaillées. Certes, ce n’est qu’un indice…
En parlant d’aristocratie, ça me donne l’occasion d’évoquer un point fondamental de la structure sociale des peuples germaniques. Les hommes libres étaient tous susceptibles déporter les armes et de partir à la guerre sous la conduite de chefs nobles. Ces nobles (aristocrates ou rois) s’entouraient d’une suite de guerriers fidèles (parfois jusqu’à la mort !) qui lui prêtaient serment (le serment avait une valeur sacré chez les germains, qu’on retrouve édulcorée au Moyen Age).
Le chef entretenait sa suite, qui le distinguait du commun des guerriers en temps de paix et qui assurait sa protection en temps de paix. Il la récompensait en partageant les butins, et plus le butin était important, plus la réputation et le prestige de la suite augmentait. Une activité militaire régulière était donc nécessaire. Soit chez les tribus voisines, soit au-delà de la frontière romaine. Les attaques à ce moment prenaient la forme de razzias. Plus le succès était au rendez-vous des razzias, plus le recrutement de la suite du chef était facile. Le chef victorieux était alors supposé détenir le Mund, la puissance, et plus rien ne pouvait lui résister.
Ainsi, au temps de César, Arioviste le Suève avait une clientèle de guerriers germains et gaulois impressionnante des deux côtés du Rhin. Et certaines grandes cités gauloises lui payaient même de lourds tributs (César, De Bello Gallico). Même chose au Vème siècle. Le prestige d’Alaric le Wisigoth après la prise de Rome (410) était sans égale chez les barbares. Hélas pour lui, il ne put en profiter longtemps puisqu’il mourut dans l’année. Mais ses Wisigoths et les vassaux qui les accompagnaient (Ostrogoths, Taïfales…) étaient prêts à conquérir la Sicile et la Méditerranée à ses côtés. Les succès du Skyre Odoacre lui permirent de s’emparer du trône de Ravenne en 476, il avait à sa suite une bande hétéroclite de germains, de Huns, d’Alains, imprégnés de cette forme de relation sociale : fidèles jusqu’à la mort. Et avec l’arrivée de Théodoric et de ses Ostrogoths, la mort fut au rendez-vous (493) !
Inversement, puisqu’on parle des Ostrogoths, la défaite pouvait défaire ces liens particuliers : ainsi la victoire des Huns de Balamber sur les Ostrogoths (370) entraîna le suicide (ou le meurtre ?) du grand roi Ermanaric et la dislocation quasi instantanée de son Empire.
La défaite explique aussi la défection des Ostrogoths et des Gépides qui se soulevèrent contre les successeurs maladroits du défunt Attila et la dislocation également subite de l’empire des Huns (bataille de Nedao, 455)
J’en viens à Genséric et ses affreux Vandales de Carthage.
Aerthil> « Les nouveaux dirigeants ont moulé leur mode de vie sur celui des romains, si raffiné. Les thermes impériaux reçurent les nobles, ils y apprenaient l’art d’entretenir leur corps. Les femmes Vandales ont adopté le costume carthaginois. La bonne société vandale a pris goût aux jeux du stade et les gradins ne désemplissent pas. Conservation du mode de vie ? Je ne vois pas. »
Certes les aristocrates Vandales se sont emparés des richesses, des domaines et du mode de vie des Romains d’Afrique. Abandonnèrent-ils leur codes sociaux traditionnels ? Absolument pas ! La piraterie et l’extension brutale du Royaume Vandale vers Baléares, Sardaigne et Corse, le sac de Rome en 455 s’inscrivent dans le cadre de l’activité guerrière (à grande échelle) nécessaire à la survie de ces liens ancestraux (Je précise au passage que ça n’excuse rien, mais ça permet de comprendre).
Aux liens ancestraux germaniques des Vandales s’ajoutent la particularité de la conservation de coutumes héritées de leur long contact avec les peuples Sarmates et Alains des steppes Ukrainiennes (et non pas Caucasiennes, merci Melilot). Ce détail important les différencie grandement de leurs cousins Goths dont l’attitude plus policée convenait sans doute mieux aux élites romaines et aux lettrés qui décrivaient leur époque.
Ainsi, la symbiose étonnante entre les deux peuples Vandales/Alains lors de la traversée de l’Europe et de l’arrivée en Afrique romaine s’explique par de nombreux points communs. Tout comme les Alains, les Vandales étaient d’habiles cavaliers. L’Historien Procope précise d’ailleurs que les Vandales ne combattaient exclusivement qu’à cheval. Ils se différenciaient alors dans la mêlée par leur préférence pour la longue épée, la spatha, tandis que les Alains maniaient le contus, la grande lance tenue à deux mains, et l’arc.
La célèbre mosaïque vandale (tiens, ces incultes maîtrisaient l’art de la mosaïque ?) de Bordj Djedid en Tunisie, montrent deux cavaliers Vandales en promenade équestre. Les deux chevaux sont marqués d’un signe typique des cultures des steppes : des Tamgas c’est à dire des marques au fer rouge (comme au Far-West) permettant de reconnaître le propriétaire du cheval. Pas mal pour un peuple qui n’a pas su conserver son mode de vie...
Dans le cas des Vandales d’Afrique s’ajoute la conservation obstinée de leur foi religieuse. Tandis que les Burgondes, les Wisigoths et les Suèves de Galice mettent plus ou moins rapidement de l’eau dans leur vin (de messe, bien entendu), les Vandales, à leur violente carte de visite, ajoutent le phénomène des persécutions religieuses. Car les Vandales étaient Ariens et l’Eglise orthodoxe locale refusait obstinément de se soumettre à un prince arien. La plus célèbre victime ecclésiastique des Vandales fut Saint Augustin, mort pendant le long siège d’Hippone (430). Les biens des Orthodoxes furent confisqués et redistribués au cadres de l’Eglise arienne.
Mais les persécutions ne devinrent systématiques que sous le règne de Huneric, le tyrannique fils de Genseric. Enfin ces persécutions cessèrent après une épidémie de peste en 484 qui emporta –ô divin hasard ;o) quelques figures du fanatique parti anti-orthodoxe, dont Huneric.
Les rois Vandales suivants (Gunthamund et Thrassamund) furent beaucoup plus tolérants et les coutumes Vandales se diluèrent dans le luxe paresseux des riches demeures de Carthage et la langue Vandale ne fut plus utilisée que pour les cérémonies religieuses, tandis que le latin s’imposait chez les élites barbares.
Les traditions de la culture germanique et les modes de vie traditionnels des Vandales se dissipèrent donc lentement. Mais il y eut quelques indices de la continuité des liens sociaux germaniques, en particulier lorsque le vieux roi Hilderic fut abandonné par sa suite après la défaite contre les tribus maures révoltées et remplacé par un chef plus ambitieux, Gelimer (530).
Pour terminer, je rappellerai une fois de plus que les Grandes invasions des Barbares germaniques, quels qu’ils soient, furent avant tout motivées par la recherche de terres où s’établir. Il n’y eut pas d’action concertée ou de haine commune pour un ennemi romain.
Du coup, vouloir absolument comparer les ennemis du Gondor de Tolkien aux barbares historiques de l’antiquité tardive me paraît hasardeux.
Tolkien maîtrisait aussi bien les langues germaniques que l’histoire de leurs peuples et s’il s’est inspiré de quelque chose pour ses Balchoth, Easterlings et autres Gens-des-Chariots, c’est plutôt de l’imagerie populaire des barbares que des Barbares eux-mêmes.
Haem...Ceci dit, l’état des recherches sur le sujet est beaucoup, beaucoup plus avancé en 2004 que dans les années 40-50 du siècle précédent... Et Tolkien faisait peut-être beaucoup plus confiance, en tant que Catholique, aux descriptions subjectives de Sidoine Apollinaire, qu’aux études des archéologues soviétiques sur les tombes des princes Sarmates de la Steppe ;o)
Bien à vous tous !
I.Pibrac 2, le retour.... ;o)

