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La Maîtrise des Destinées
#1
Bonjour

Pour cette rentrée, je propose à tous une petite révision sur un sujet déja discutée mainte fois :-) Blague à part, voici un brouillon sur le destin que j'ai commencé à pondre il y a plus d'un an déjà... Avant de le finaliser, je souhaiterais en discuter avec tout le monde, tous les avis, même les plus négatifs sont les bienvenues.
Je traduirai les citations à la finalisation, désolé pour les passages en VO pour l'instant.

(Je ne maîtrise pas trop les tags html ici, ne vous étonnez pas si la mise en page merdouille complètement, j'espère que ce sera lisible)

La maîtrise des destinées

And Ulmo warned Turgon that he also lay under the Doom of Mandos, which Ulmo had no power to remove. 'Thus it may come to pass,' he said, 'that the curse of the Noldor shall find thee too ere the end, and treason awake within thy walls. Then they shall be in peril of fire. But if this peril draweth nigh indeed, then even from Nevrast one shall come to warn thee, and from him beyond ruin and fire hope shall be born for Elves and Men. Leave therefore in this house arms and a sword, that in years to come he may find them, and thus shalt thou know him, and not be deceived.' And Ulmo declared to Turgon of what kind and stature should be the helm and mail and sword that he left behind.
Chapter 15, Of the Noldor in Beleriand, Quenta Silmarillon

C'est par ces mots qu'Ulmo avait prévenu Turgon de l'arrivée à venir de Tuor, il avait même précisé la taille de Tuor afin que Turgon puisse préparer une cotte de mailles et un casque qui lui iraient parfaitement. Il semble donc que Tuor était prédestiné à être le messager d'Ulmo.
La mythologie de J.R.R Tolkien présente plusieurs autres prédestinations. On peut citer celle de Námo Mandos qui avait prédit l'arrivée d'Earendil en Aman, avant même le mariage de Finwe avec Indis :

When he that shall be called Eärendil setteth foot upon the shores of Aman, ye shall remember my words.
Statute of Finwe and Miriel, Morgoth's Ring

Un autre passage parle de noms spéciaux pour les Elfes qui sont choisis suivant un trait de caractère des enfants ou de leurs destinées :

Mothers often gave to their children special names of their own choosing. The most notable of these were the 'names of insight', essi tercenye, or of 'foresight', apacenye.
In the hour of birth, or on some other occasion of moment, the mother might give a name to her child, indicating some dominan feature of its nature as perceived by her, or some foresight of its special fate.'

OF NAMING., OF THE LAWS AND CUSTOMS AMONG THE ELDAR…, Morgoth's Ring

La connaissance de l'avenir d'Arda qu'ont les Valar vient de leur vision de son histoire ainsi que de leurs souvenirs de la Grande Musique.
A première vue, on pourrait supposer que l'Histoire d'Arda est écrite d'avance et que toute chose semble avoir une prédestination. Cependant, dans le texte présent, je vais essayer de proposer une autre façon de considérer la destiné dans l'oeuvre. Ce texte, bien sûr, n'a pas la prétention d'être la vision de J.R.R. Tolkien, ni expliquer le sens qu'il voulait donner à son oeuvre mais il tente de proposer une interprétation qui soit cohérente.

Définitions

Afin d'éviter les malentendus et les approximations, il faut tout d'abord définir les termes. Pour cela, nous nous référons aux définitions données par le site du Trésor de la Langue Française Informatisée, http://atilf.atilf.fr/tlfv3.htm. (les exemples sont omis ici afin de ne pas surcharger le texte)

DESTIN, subst. masc.
A. Puissance extérieure à la volonté humaine, qui, selon certaines croyances, régirait l'univers, en fixant de façon irrévocable le cours des événements. Synon. fatalité
Rem. S'emploie souvent au plur. et avec une majuscule dans ce sens, en prenant une valeur allégorique de personnification : destins éternels, favorables.
B. Enchaînement nécessaire et imprévu des événements qui composent la vie d'un être humain indépendamment de sa volonté. Synon. chance, hasard.
1. Sort spécial réservé à un être humain ou à une chose, conditionné par un fait inéluctable, notamment par sa nature propre. Synon. avenir, destination, destinée, mission, vocation.
2. En partic. Aboutissement, issue fatale, mort.
C. Par affaiblissement. Existence d'un être humain, favorisée ou non par les événements extérieurs, et pouvant être modifiée par sa propre volonté.

DESTINÉE, subst. fém.
A. Puissance (souvent personnifiée) qui selon certaines croyances, réglerait le déroulement inéluctable des événements et les lois régissant l'univers. Destinée cruelle, irrévocable. Synon. destin, fatalité.
Rem. S'emploie fréquemment au plur. et avec une majuscule, dans ce sens, en prenant une valeur allégorique.
B. Sort spécial réservé à quelqu'un ou quelque chose et prédéterminé par sa nature propre ou les événements extérieurs, généralement en dehors de toute volonté humaine. Synon. avenir, destination, fortune, mission, sort, vocation.
En partic. Aboutissement, issue fatale.
C. Par affaiblissement. Existence d'un être humain, pouvant être modifiée par sa propre volonté. Influence sur sa destinée; conduire, lier les destinées; décider de, manquer sa destinée. Je devais séparer ma destinée de la sienne (SAND, Hist. vie, t. 4, 1855, p. 379) :
Rem. 1. Destin impliquerait essentiellement une idée de cause, dont les effets constitueraient la destinée. L'usage a quasiment confondu les 2 mots et en a fait plus ou moins des synon. 2. De façon inattendue, on remarque une certaine fréq. du plur. dans les catégories B et C. Le plur. insiste sans doute sur les particularités du sort de chaque individu.

PRÉDESTINÉ, -ÉE, part. passé, adj. et subst.
I. Part. passé de prédestiner*.
II. Adjectif
A. Fixé à l'avance.
B. Prédestiné à, pour. Qui est ou semble destiné à, qui convient parfaitement.
III. Substantif
A. THÉOL. Personne élue par Dieu de toute éternité pour jouir de la gloire céleste.
B. P. ext. Personne désignée d'avance pour un destin particulier.

PRÉDESTINATION, subst. fém.
A. THÉOL. Doctrine selon laquelle Dieu a déterminé, de toute éternité, le destin de l'humanité et de l'univers.
HIST. (Double) prédestination. Doctrine selon laquelle Dieu aurait par avance destiné certaines créatures à la béatitude, par le seul effet de sa grâce, et sans considération de leurs oeuvres, vouant les autres à la damnation. Prédestination augustinienne, manichéenne. C'est, en bref, la doctrine de la prédestination et de la réprobation au sens des écoles protestantes, la théologie de la grâce sans la liberté. Le calvinisme en est l'illustration la plus connue (MARITAIN, Human. intégr., 1936, p.25). C'est surtout Calvin qui reprend les thèmes augustiniens sur la double prédestination, les élus manifestant la miséricorde gratuite de Dieu et les réprouvés témoignant de la réalité de sa colère vengeresse contre le péché (Encyclop. univ. t.13 1972, p.486). V. augustinisme ex. 2.
B. P. ext.
1. Détermination préalable d'événements, ayant un caractère de fatalité, d'origine divine ou non. Synon. destinée, prédéterminisme.
2. Détermination préalable du destin individuel de chaque personne.

Nous tiendrons compte de la remarque dans la définition du mot « destinée » pour distinguer destin et destinée. Ainsi, pour destin, nous garderons la définition A (destin, en tant que cause) et pour le mot destinée, nous considérerons les définitions B et C (destinée, en tant que conséquence du destin).
Prédestiné, lui, s’utilise en tant qu’adjectif ou pour désigner une personne ayant une destinée. Nous ne l’emploierons pas en tant que synonyme du mot « sort ».
Enfin, nous utiliserons « prédestination » dans le sens étendu, c'est à dire suivant la définition B.

Destinée et liberté

Dans la mythologie de Tolkien, nous pouvons déjà dégager deux catégories de destinée: les destinées des peuples (celle de Elfes, des Hommes, etc.) et les destinées personnelles de chaque être vivant.
L'existence des premières est clairement posée: les Elfes sont destinés à être « immortels », à vivre tant qu'Arda existera et les Hommes sont destinés à mourir, c'est à dire à quitter Arda. Ce sont ces deux destinées qui distinguent la "race" des Elfes et des Hommes.
Ces destinées sont décidées par Eru. (cf Quenta Silmarillon, Chapitre 1)

Nous nous intéresserons ici aux destinée personnelles, que nous appellerons, par la suite, « destinée » tout simplement. Et pour désigner la destinée propre à chaque peuple, nous écrirons "Destinée" (avec une majuscule).

Les Ainur ont eu une vision de l’Histoire d’Arda et Ilúvatar leur a parlé des choses qui sont à venir sans pour autant tout leur révéler, il a réservé des choses nouvelles qui ne peuvent être prévues.

And he showed to them a vision, giving to them sight where before was only hearing; arid they saw a new World made visible before them, and it was globed amid the Void, and it was sustained therein, but was not of it. And as they looked and wondered this World began to unfold its history, and it seemed to them that it lived and grew.
[...]
And many other things Ilúvatar spoke to the Ainur at that time, and because of their memory of his words, and the knowledge that each has of the music that he himself made, the Ainur know much of what was, and is, and is to come, and few things are unseen by them .
[...]
or to none but himself has Ilúvatar revealed all that he has in store, and in every age there come forth things that are new and have no foretelling, for they do not proceed from the past.

Ainulindalë , Quenta Silmarillon

L’existence même de la vision des Ainur semble être la prédestination d’Arda, la suite des événements qui s’y dérouleront. Ces événements étant parfois les résultats d'actes des êtres vivants, on pourrait en déduire qu’il y a aussi une prédestination pour les enfants d’Ilúvatar, acteurs d'Arda.

Pourtant, les Enfants d'Ilúvatar, appelés les Eruhíni, sont dotés d'une volonté libre :

Therefore when they [the Valar] beheld them, the more did they love them, being things other than themselves, strange and free,…
Ainulindalë, Quenta Silmarillon

According to the fable Elves and Men were the first of these intrusions, made indeed while the 'story' was still only a story and not 'realized' ; they were not therefore in any sense conceived or made by the gods, the Valar, and were called the Eruhíni or 'Children of God', and were for the Valar an incalculable element: that is they were rational creatures of free will in regard to God, of the same historical rank as the Valar, though of far smaller spiritual and intellectual power and status.
Extrait de la lettre 181

Notons la précision "for the Valar an incalculable element" : Les Enfants d'Eru sont pour les Valar imprévisibles mais pour Eru ? Si la précision est faite pour les Valar, on peut supposer qu'elle n'est valable que pour eux et par conséquent, si les Eruhíni sont des créatures rationnelles, dotées d'une volonté libre, ils ne sont peut être pas moins prévisibles pour Eru.

Therefore he willed that the hearts of Men should seek beyond the world and should find no rest therein; but they should have a virtue to shape their life, amid the powers and chances of the world, beyond the Music of the Ainur, which is as fate to all things else; and of their operation everything should be, in form and deed, completed, and the world fulfilled unto the last and smallest.Ainulindalë, Quenta Silmarillon

D'après ce passage, les Hommes semblent avoir reçu la vertu de « forger leur vie, parmi les pouvoirs et les hasards du monde, au-delà de la Musique des Ainur, qui est le sort de toutes les autres choses. »
Il y a au moins deux interprétations possibles:
- Puisque la Musique des Ainur est l'Histoire d'Arda, dire que les Hommes peuvent forger leur vie au-delà d'elle peut être une façon de dire que les Hommes ont une vie au delà d'Arda, après leur existence terrestre.

The fate of Men after death, maybe, is not in the hands of the Valar, nor was all foretold in the Music of the Ainur.
Chapitre 12, Of Men, Quenta Silmarillon

- "Vie" peut aussi signifier "vie terrestre". Dans ce cas, cela pourrait dire que les Hommes ont une forme de liberté (qu'il reste à définir) que les Elfes n'auraient pas. Personnellement, je comprends le passage de cette manière. Essayons donc de définir cette liberté propre aux Hommes et de savoir si les Elfes sont "prisonniers" de quelque façon de la Musique des Ainur.

Il y a un passage qui n'existe pas dans la version publiée en 1977 :

Lo! even we, Elves, have found to our sorrow that Men have a strange power for good or ill, and for turning things aside from the purpose of Valar or of Elves; so that it is said among us that Fate is not master of the children of Men; yet are they blind, and their joy is small, which should be great.
Ainulindalë, Morgoth's Ring

Ce passage nous apprend que les Elfes disent que le Destin (Fate) n'est pas le maître des enfants des Hommes, cela sous entend-t-il qu'il l'est pour les Elfes? Et quelle est ce pouvoir, cette liberté qu'ont les Hommes et non les Elfes?

La Musique des Ainur

La compréhension immédiate qui vient à l'esprit est que la Musique des Ainur serait l'Histoire complète d'Arda (...the Music of the Ainur, which is as fate to all things else). Or, si celle-ci est écrite d'avance et comme elle dépend des actes des habitants d'Arda et sachant que même un geste qui paraît anodin peut avoir une répercussion importante (ex: un battement d'aile de papillon peut provoquer une tempête), nous pouvons penser que tous les actes des habitants d'Arda sont inscrits dans la Grande Musique.

(Certains diront peut être que celle ci n'a pas eu lieu « avant » l'Eä puisqu' elle a eu lieu en dehors du temps, ce dernier n'ayant commencé qu'au moment où Eru a dit « Eä ». Mais si on se met à la place des Valar, il y a bien un temps précédant l'Eä, le début du temps d'Arda. On peut dire que les faits et gestes d'Eru et des Ainur sont inscrits dans un « méta temps ».)

Dans les notes des commentaires de l'Athrabeth, Tolkien avait résumé les cinq étapes de la création et il avait parlé de « préfiguration » de possibilités pour désigner la vision qu'ont eu les Ainur. Non seulement cette vision est incomplète, mais en outre Eru est libre d'ajouter des choses nouvelles et ces nouveautés sembleront procéder naturellement du cours des choses existantes.

According to the Ainulindale' there were five stages in Creation.
a. The creation of the Ainur.
b. The communication by Eru of his Design to the Ainur.
c. The Great Music, which was as it were a rehearsal, and remained in the stage of thought or imagination.
d.The 'Vision' of Eru, which was again only a foreshowing of possibility, and was incomplete.
e. The Achievement, which is still going on.

Author's Notes on the 'Commentary', Adrabeth Finrod Ah Andreth, Morgoth's Ring

Si on revient à la définition de la destinée, on peut se poser la question suivante :
La destinée est le sort réservé à quelqu'un mais réservé par qui ? (Je rappelle qu'ici, nous ne parlons pas de la Destinée)

Si les destinées étaient décidées par Eru :

- Soit elles sont des fatalités (définition B), cela voudrait dire que les enfants d'Eru ne peuvent y échapper.
Notons qu'être libre n'est pas en contradiction avec le fait d'être prédestiné car être libre signifie pouvoir choisir sans contrainte, sans pression extérieure. Si une destinée prévue est choisie librement, on est libre tout en étant prédestiné. Mais si elles sont choisies, elles peuvent être refusées.

- Soit elles peuvent être refusées (Sens affaibli suivant la définition C). Dans ce cas, la destinée n'est qu'une possibilité parmi d'autres et perdrait son caractère absolu, elle n'est pas inéluctable (elle peut être évitée). Dans le sens affaibli, la destinée est désignée à posteriori. Tant qu'elle n'est pas accomplie, cette destinée n'est qu'une possibilité parmi d'autres.
Si les destinées que contiennent la Grande Musique ne se réalisaient pas, celle ci perdrait alors son sens (l'Histoire qu'elle contient devient une vision à part, coupée de la réalité, de la vraie Histoire d'Arda) et les connaissances de l'avenir des Valar n'auraient pas plus de valeur que des déductions des simples mortels soumis aux erreurs.
On pourrait, par exemple, se demander ce qu'il se serait passer si Tuor avait ignoré les signes d'Ulmo ? Tuor et Idril ne se serait pas rencontrés, Eärendil ne serait pas né, Ulmo aurait fait faire une armure sur mesure pour Tuor en vain et Mandos se serait finalement trompé sur l'arrivée d'Eärendil en Aman avec le Silmaril. Est ce concevable ?

De plus, si une destinée, prévue par Eru, est refusée par la personne concernée, celle ci s'écarterait de la voie tracée par Eru, ce refus serait donc un pêché. L'attitude à suivre consisterait donc à accepter systématiquement la destinée proposée par Eru, il n'y aurait donc plus de choix et Arda ne serait qu'une vaste scène de théâtre où les habitants ne sont que des acteurs avec chacun un rôle prédéterminé.

Les destinées possibles d'Arvedui, quinzième et dernier roi du royaume d'Arthedain, étaient prédites par Malbeth le Voyant: ce dernier avait annoncé qu'Arvedui aurait un choix à faire et que s'il choisissait celui qui semblait apporter le moins d'espoir, il deviendrait roi d'un grand royaume mais sinon, il faudrait attendre plusieurs générations d'hommes avant que les Dúnedain soient réunis.

Arvedui was indeed the last king, as his name signifies. It is said that this name was given to him at his birth by Malbeth the Seer, who said to his father : "Arvedui you shall call him, for he will be the last in Arthedain. Though a choice will come to the Dúnedain, and if they take the one that seems less hopeful, then your son will change his name and become king of a great realm. If not, then much sorrow and many lives of men shall pass, until the Dúnedain arise and are united again."
GONDOR AND THE HEIRS OF ANÁRION, THE NÚMENOREAN KINGS, APPENDIX A

L'histoire nous apprend qu'effectivement, Arvedui fit un mauvais choix en ignorant le conseil du chef des Lossoth et mourut dans la mer du nord. A présent, si on considère l'histoire d'Aragorn II, fils d'Arathorn, certains diront qu'il était destiné à être le roi du Gondor et de l'Arnor. Pourtant, durant sa jeunesse, Elrond lui avait fait prédiction similaire à celle de Malbeth :

"Aragorn, Arathorn's son, Lord of the Dúnedain, listen to me ! A great doom awaits you, either to rise above the height of all your fathers since the days of Elendil, or to fall into darkness with all that is left of your kin. Many years of trial lie before you. You shall neither have wife, nor bind any woman to you in troth, until your time comes and you are found worthy of it."
here follows a part of the tale of Aragorn and Arwen

Ce n'est qu'à posteriori qu'Aragorn semblait avoir une destinée (dans le sens B) mais a priori, il aurait pu connaître une fin tragique comme Arvedui. Si destinée il y a, elle n'existe que dans le sens affaibli (sens C).

Un autre cas: Bien que Námo eût prédit les actes d'Eärendil avant sa naissance, il avait gardé Beren (son grand père) dans les cavernes de Mandos et ne l'avait libéré qu'après les supplications de Luthien. C'est par la suite que Manwë avait décrété que Luthien pourrait choisir sa Destinée. La naissance d'Eärendil dépendait du choix de Luthien, choix qu'elle a fait seule.

L'auto prédestination des Eruhíni

Une façon de voir les choses consiste à supposer que ce n'est pas Eru qui décide des destinées de ses enfants mais ce sont ces derniers qui le font, en toute liberté.
En d'autres termes, posons qu'il n'y a pas de prédestination (suivant la définition A, celui qui prédestine étant Eru). Dans ce cas, chacun choisit sa propre destinée (en fonction du contexte qui limite les possibilités: on peut toujours, par exemple, choisir de voler en battant des bras. Cet acte est impossible par nature, ce choix n'a donc pas de sens. On dit alors, par abus de langage, qu'on ne peut pas faire ce choix mais on n'est pas moins libre).

Leurs choix, et le résultat de ces choix, sont alors inscrits dans la Grande Musique. Ces décisions, ils les prennent sans aucune contrainte de la part d'Eru.
Il n'y a pas d'effet « rétro actif » des actions sur la Grande Musique car cette dernière a lieu hors du temps, ainsi que la vision des Ainur. De plus, n'oublions pas que les Enfants d'Ilúvatar ne sont peut être pas imprévisibles pour Ilúvatar. Les thèmes proposés par Eru pouvaient donc contenir ses prévisions (qui ne sont pas ses décisions).

Les Hommes et les Elfes sont libres, ils ont tous la capacité de forger leurs vies suivant leurs propres volontés et non suivant celle d'Eru. La différence est que celles des Elfes sont entièrement inscrites dans la Grande Musique alors que celles des Hommes ne sont présentes que partiellement. Et la phrase « Fate is not master of Children of Men » signifie que les Hommes ont la capacité de réaliser des choses qui ne sont pas contenues dans la Grande Musique. Cette capacité d'aller au delà de cette dernière serait apparemment impossible pour les Elfes.
Les Hommes, dans ce cas, seraient les instruments d'Eru pour introduire ces choses nouvelles qu'il est impossible de déduire du passé :

And many other things Ilúvatar spoke to the Ainur at that time, and because of their memory of his words, and the knowledge that each has of the music that he himself made, the Ainur know much of what was, and is, and is to come, and few things are unseen by them. Yet some things there are that they cannot see, neither alone nor taking counsel together; for to none but himself has Ilúvatar revealed all that he has in store, and in every age there come forth things that are new and have no foretelling, for they do not proceed from the past. And so it was that as this vision of the World was played before them, the Ainur saw that it contained things which they had not thought.
Ainulindalë, Quenta Silmarillon

Melkor avait commencé sa révolte lorsque le premier thème de la Musique était proposé par Ilúvatar. C'est dans le troisième thème qu'ont été créés les Enfants d'Eru, ces derniers sont des êtres libres et imprévisibles pour les Valar qui connaissent la Grande Musique ainsi que, partiellement, l'avenir d'Arda via la vision qu'Eru leur avait montrée. Melkor aussi avait eu cette vision. Si on considère l'Histoire d'Arda comme une partie d'échec, les premiers coups sont connus des deux camps. Pour vaincre Melkor (il savait qu'il avait perdu d'avance mais la partie reste à être terminée), il faut donc pouvoir le surprendre. Les Elfes ont une Destinée liée avec celle d'Arda, leurs actes et destinées, bien que choisis librement, ne peuvent pas échapper à la Grande Musique, source d'Arda.
La liberté des Hommes (dont la Destinée n'est pas liée à Arda) de transcender la Grande Musique n'est elle pas une façon de créer des choses imprévues dans ce qui est prévu et connu des Valar (et donc de Melkor)? La liberté des Hommes d'agir au delà de la Grande Musique est-elle une condition nécessaire pour guérir Arda de son Marrissement?

Place de la prédestination

Les Eruhíni sont bien libres et sont chacun maître de leur destinée mais il y a quand même des prédestinations. A commencer par celle d'Arda et des objets liés et elle comme les Silmarils ou l'Anneau Unique (qui était "destiné" à être trouver par Bilbo).

On peut considérer qu'Arda était aussi "prédestinée" à être immarrie puisque sa guérison est la volonté d'Eru.
Donc on peut parler pour certains objets (avec lesquels le sort d'Arda est lié) de Destinée (avec un D majuscule) au même titre que celles des Elfes et des Mortels: décidées par Eru et irrévocables sauf par ce dernier même, dans des cas d'exception.

Dans le cas de Frodo, au lieu de considérer qu'il était désigné par Eru pour être le porteur de l'Anneau et qu'il devait accepter ce rôle pour accomplir sa destinée (en d'autres termes, la destinée était choisie pour Frodo), il serait peut être plus précis de dire que, parce qu'Eru savait que Frodo accepterait de plein gré ce fardeau, il l'avait mis en position de pouvoir choisir cette destinée (Frodo avait choisi sa destinée).
Frodo aurait pu refuser la quête de l'Anneau et dans ce cas, la Grande Musique des Ainur aurait été différente et on aurait connu l'histoire d'un autre porteur de l''Anneau tout simplement.

Then I [Frodo] said: "I understand you a little better now, Gandalf, than I did before. Though I suppose that, whether meant or not, Bilbo might have refused to leave home, and so might I. You could not compel us. You were not even allowed to try. But I am still curious to know why you did what you did, as you were then, an old grey man as you seemed."
Note on the texts of "The Quest of Erebor", Unfinished Tales

Ceci dit, il semble que dans certains cas particuliers, Eru manipule plus ou moins directement des Eruhíni afin que ces derniers réalisent ses plans. Prenons par exemple Beren : Personne ne pouvait traverser l'anneau de Melian contre sa volonté et celle de Thingol et pourtant, Beren l'avait fait. Il semblait avoir été guidé vers le Doriath et à travers l'anneau. De plus, cet exploit était prophétisé par Melian elle même.

There it was put into his heart that he would go down into the Hidden Kingdom, where no mortal foot had trodden.
[...]
And he passed through the mazes that Melian wove about the kingdom of Thingol, even as she had foretold; for a great doom lay upon him.

Chapitre 19, Of Beren and Lúthien, Quenta Silmarillon

Le destin semble être un sujet omniprésent dans l'histoire de Beren et Luthien. Beren lui même affirmait avoir été guidé par le destin :

Then Beren looking up beheld the eyes of Lúthien, and his glance went also to the face of Melian and it seemed to him that words were put into his mouth. Fear left him, and the pride of the eldest house of Men returned to him; and he said: 'My fate, O King, led me hither, through perils such as few even of the Elves would dare.

Si cette apparente prédestination peut provenir d'une interprétation non objective des événements à posteriori, il n'en fallait pas moins un pouvoir supérieur à celui de Melian pour permettre la traversée de son anneau par Beren.

Si nous faisons appel à des informations externes à cette histoire, nous savons que l'union des Elfes et des Mortels faisait partie d'un plan divin.

'Nay, adaneth, if any marriage can be between our kindred and thine, then it shall be for some high purpose of Doom. Brief it will be and hard at the end. Yea, the least cruel fate that could befall would be that death should soon end it.'
Adrabeth Finrod Ah Andreth, Morgoth's Ring

The entering into Men of the Elven-strain is indeed represented as part of a Divine Plan for the ennoblement of the Human Race, from the beginning destined to replace the Elves.
Extrait de la lettre 153

On peut alors en déduire que c'était Eru qui poussait Beren à rencontrer Luthien. En d'autres termes, Eru avait une prédestination pour Beren et Luthien.
C'était le choix de Beren d'accomplir la quête du Silmaril et le choix de Luthien de partager le sort de Beren, ces êtres étaient libres et ils servaient en même temps la volonté d'Eru. Ils étaient prédestinés à s'aimer et à s'unir. Sans le savoir, ils avaient accepté leurs prédestinations, voulues par Eru.

Aller à l'encontre des prédestinations ne semble pas possible: Beren voulait récupérer les deux autres Silmarils mais il n'a pas réussi, ce n'était pas leur destinées: la dague de Beren se brisa dans cette tentative ce qui mit en péril la quête.

It came then into Beren's mind that he would go beyond his vow, and bear out of Angband all three of the Jewels of Fëanor; but such was not the doom of the Silmarils. The knife Angrist snapped, and a shard of the blade flying smote the cheek of Morgoth. He groaned and stirred, and all the host of Angband moved in sleep.
Chapitre 19, Of Beren and Lúthien, Quenta Silmarillon

Les combats de Huan montrent aussi qu'on ne peut forcer le destin: Sauron connaissait la destinée de Huan, ce dernier devait mourir face au plus grand des loups, il prit donc la forme d'un grand loup mais ne vainquit Huan pour autant, son heure n'était pas venu. Morgoth fit la même tentative, il avait envoyé Carcharoth, un loup qu'il avait personnellement nourri. Mais ce dernier n'arrêta pas Huan. Ce n'est qu'après avoir avalé un Silmaril que le loup de Morgoth put vaincre Huan, avant de mourir lui même. Connaître la prédestination de Huan n'a pas servi à Sauron, ni à Morgoth.

Il semble donc qu'il y a quand même une prédestination des choses et même des êtres par Eru. Néanmoins, tous les événements ne sont pas imputables à Ilúvatar. La chute de Gondolin par exemple. Si elle fut prédite par Ulmo (on peut supposer qu'il l'avait vu dans la vision), cette défaite était due à la trahison de Maeglin et à l'orgueil de Turgon, elle ne dépendait pas de la volonté des Valar ni celle d'Eru.
De même que la fin du Doriath était causée par la décision de Thingol d'exiger de Beren un Silmaril avec de mauvaises intentions. Ce faisant, il avait scellé son destin et celui du Doriath. Les responsabilités personnelles sont entières.
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