Les Sages (et Finrod) avaient du mal à croire que Melkor pouvait agir "spécialement" de sorte à provoquer le marrissement particulier de tout un peuple : changer radicalement la nature, la condition des Hommes et rendre ce changement héritable ; c'est pourquoi Finrod suppose plutôt dans l'Athrabeth que le changement de la conditon des Hommes, si changement il y eut, fut le fait d'Eru (bien que provoqué par Melkor) (aucune réponse sure et définitive ne sera donnée, mais cette hypothèse demeure l'hypothèse principale du roi Elfe ; noter toutefois, plus loin dans HOME X, au sujet des Orques, que l'on nuance cette estimation en disant que « Finrod probablement est allé trop loin dans son assertion selon laquelle Melkor ne pouvait pas corrompre entièrement une œuvre d'Eru, [...] » 6 - sauf erreur, je crois que cela fait précisément référence au jugement de Finrod dans l'Athrabeth concernant l'impossibilité pour Melkor d'avoir changé la condition des Hommes)
Ici, je distinguerais deux changements :
La modification de la Destinée des Eruhíni et une modification biologique.
Quand Finrod disait que Melkor ne pouvait changer la condition des Hommes et rendre ce changement héritable, je pense qu’il faisait allusion à la mortalité des Hommes, c’est à dire la délivrance de leurs Fëar après un temps limité sur Arda. Je pense comme Finrod qu’une alération de la Destinée, c’est à dire, rendre mortels ceux qui étaient immortels, soit, chasser ces fëar d’Arda, par Melkor est impossible.
Par contre, on peut constater que les changements d’ordre biologique et héritables sont possibles, par exemple, par des croisements et sélections pour améliorer les rendements agricoles. Quel que soit l’origine des orcs (elfe, humaine, les deux, ou encore autre chose), Melkor avait fait engendrer les orcs, une espèce différente des elfes et des humains (espèce assez proche cependant des humains pour qu’on puisse supposer une reproduction possible entre ces espèces puisqu’il est question de demi orcs dans le Seigneur des Anneaux), c’est en soi une preuve que Melkor est capable de changer la nature de certaines créatures et rendre ce changement héritable. Et ce dernier est quelque chose de plus profond que le marrissement, qui nécessite la coopération des êtres marris pour être corrompus. Les orcs avaient ils le choix ? Pouvaient ils résister à l’influence de Melkor ? (Merci à Lambertine de m’avoir mis sur cette voie)
En conséquence, je dirais qu’il est possible que Finrod était effectivement allé trop loin en disant que Melkor ne pouvait corrompre entièrement une œuvre d’ Eru (il faudrait préciser ce "entièrement"). Un trait héritable qui dépend du corps par contre est potentiellement altérable par Melkor, qui avait pouvoir sur la matière mais la Destinée (avec un D majuscule) devrait être inaltérable par un autre qu’Eru car celle ci ne concerne que les Fëar.
Le Marrissement d'Arda est bien dans ce que tu décris ! Et mieux encore, si j'ose dire, car en parlant de ce qui fait « que l'homme confonde le bien et le mal » tu renvoies directement à l'un des sens étymologiques autant de marred que de marri qui est celui justement de la perte de son chemin, de la confusion ;
[...]
Je l'ai moi-même écrit dans mon article ... mais je viens de me rendre compte que ce n'était pas « en toute rigueur » justement :). Car la référence la plus explicite en la matière est celle de l'Ósanwe-centa, qui dit, plus fidèlement :
« En "Arda Immarrie" (c'est-à-dire, dans des conditions idéales libres du mal) [...] »
Si le mal n’existe pas dans Arda Immarrie, on ne peut pas confondre le bien et le mal avant que le mal soit indroduit dans Arda Immarrie.
Soit, Arda Immarrie est une terre dans des conditions idéales libres du mal, donc pour confondre le mal et le bien, Melkor a dû introduire le mal avant la confusion.
Soit, c’est uniquement l’inclinaison au mal qui a été introduite par Melkor, ce qui veut dire que le mal existait déjà, même sans le Marrissement donc Arda Immarrie ne serait pas libre du mal initialement, le mal a toujours été potentiellement possible.
L’hypothèse de Christophe (sauf erreur de ma part) et la mienne est que le mal aurait pu être commis par les Eruhíni, même sans Marrisseur. Arda n’aurait pas été Marrie mais les fautes, et par là, le mal, sont néanmoins possibles sur Arda Immarrie, qui par conséquent, ne serait plus dans ces conditions libres du mal. Dans ce cas, Arda ne serait elle pas dans une situation similaire au Marrissement? Je pense donc que la nouvelle définition n’est pas tout à fait satisfaisante non plus.
que sait-on de ce qu'aurait été la nature des Hommes sans l'œuvre de Melkor ? Le seul exemple que j'ai en tête est au contraire le parfait contre-pied de l'impatience, de l'envie et de la domination.
Tom Bombadil? :-)
OK, je pense qu’il illustre l’être Immarri. Son insensibilité à l’Unique montre qu’il est incorruptible.
Tom est en quelque sorte un être idéalisé. Par contre, je ne pense pas que Tom puisse être un homme, même idéalisé ou Immarri car Tom est sur la Terre du Milieu depuis le début, il est donc immortel d’une façon elfique. Si Tom est un homme, est ce à dire que l’Homme Immarri serait immortel ? Si oui, qu’est ce qui différencierait alors l’Homme Immarri de l’Elfe ?
Même d’un point de vue interne, il apparaît comme une « bizarrerie », quelque chose d’étrange. Peut être qu’il représente un idéal qui est impossible à atteindre? En tout cas, il remplit parfaitement son rôle de mystère.
Pour défendre un peu mon propos, bien que Melkor soit infiniment plus puissant qu’un homme ou un elfe, il a été créé par Eru comme ces derniers. C’est un « enfant d’Eru » dans le sens large. Doté du libre arbitre, comme ces derniers, il a pu faire des actes qu’on qualifie de « mauvais », il s’est tourné vers le mal. J’en induis donc que tous les enfants d’Eru peuvent aussi (potentiellement mais pas inéluctablement) se tourner vers le mal, parce leur libre arbitre le permettait, même sans l’influence de Melkor.
Mais admettons que sans Melkor, sans le Marrissement, tous les hommes seraient comme Tom Bombadil, c’est à dire incorruptibles, donc, étrangers au mal. En d’autres termes, le mal aurait été introduit par Melkor.
Bien que la corruption nécessite la collaboration des esprits, je trouve que cette idée du mal étranger à la nature initiale de l’Homme tend à le déresponsabiliser (du moins, partiellement) du mal qu’il peut commettre. Mes goûts personnelles n’ont pas de poids dans un raisonnement mais l’idée même du « Mal » en tant qu’entité étrangère à la création initiale d’Eru me paraît contraire au « message » sur le problème de la tentation du Bien posé principalement par le Seigneur des Anneaux. Même l’isolement des Valar en Aman durant le premier âge est discutable, il n’est pas dénué de conséquences néfastes même s’il était fait dans le but de préserver, de protéger ce qui pouvait l’être, ce qui illustre le problème des conséquences des choix malgré la volonté de vouloir faire le bien.
Avec le Marrissement, on peut dire : « ce n’est pas de notre faute, c’est parce que Melkor a causé la confusion entre le Bien et le Mal ». Or, les choses ne sont pas si simples, même sans Melkor.
Je pense que la distinction entre le bien et le mal est parfois difficile (on va me rétorquer que c’est parce que je suis Marri ;-) ) et je crois que cette difficulté est au cœur de nombreux problèmes de tous les jours (morale, politique, économique, justice). Je vois le Marrissement comme une métaphore de cette difficulté de faire le bon choix mais le mal ne peut être introduit par le Marrisseur, il existe potentiellement même dans l’Homme Immarri (tout comme il existe chez les Ainur), même si ça paraît contradictoire. A moins que l’Homme Immarri soit par définition cet homme impossible (après tout, on a bien inventé des nombres complexes. Allez me trouver dans la nature des valeurs numériques dont le carré vaut -1!).
Pour en revenir à la confusion entre le Bien et le Mal, cette dernière ne me semble pas suffisante pour corrompre. Je pense qu’un être corrompu est justement tout à fait conscient du mal qu’il fait contrairement à celui qui est trompé et qui fait du mal sans le vouloir et sans en être conscient. Míriel par exemple ne pensait pas à mal quand elle avait décidé de ne pas se réincarner. Comme Ulmo l’a évoqué lors du jugement, il se pourrait que la mort de Míriel vienne d’une cause extérieure d’Arda. J’ai peut être mal compris ce texte mais il me semble qu’il ne donne pas une réponse définitive sur la cause du choix de Míriel de ne pas revenir à la vie. C’est une "faute" qui est peut être dû uniquement à son libre arbitre. Selon certains, Finwë aurait commis les fautes d’impatience et de manque d’Estel vis à vis de Míriel. Mais Vaire pensait que ce n’était pas de l’impatience car Finwë savait clairement que sa femme ne reviendra pas. Il est difficile de définir la valeur d’un acte a priori ainsi que sa cause (choix délibéré, en connaissance de cause ou faute due au Marrissement ?).
Je pense que le jugement de Míriel et de Finwë illustre tout à fait l’ambiguïté de l’origine du mal. Le Marrisseur est certes souvent nommés lors de ce jugement mais est il la cause unique de tout le mal? Míriel était elle pour autant corrompue même si elle a failli en choisissant en son âme et conscience, de ne pas réintégrer son corps et par là, manqué à son devoir de mère, ce qui a peut être contribué à la mauvaise disposition de Fëanor (qui est intimement lié avec la destinée d’Arda)?
(Jérôme, je tiens à préciser que je ne cherche pas du tout à remettre en cause ton travail sur le Marrissement même si on n'est pas d’accord sur certains points et que je peux donner l'impression de chercher la petite bête par un plaisir purement melkorien. :-) )
Je suis entièrement d'accord. Par rapport à ce "fichu caillou", c'est justement le Marrissement d'Arda qui fera, je pense, non pas qu'il soit tranchant, mais qu'il vienne sous le pied ! Dans l'idéal, les pieds se posent sur des sentiers sans entrave
(Je préfère prévenir que j’ai cherché des exemples pour illustrer mon propos qui peuvent sembler parfois ironiques, ce n’est pas voulu, ne le prenez pas mal surtout)
Je n’imaginais pas les choses ainsi car une telle Arda serait d’une certain façon plus limitée qu’Arda Marrie: Des choses anodines seraient impossibles comme un simple glissement d’un caillou sur un sentier. De même que le vent ne soufflerait pas de façon à faire tomber les arbres? Peut être qu’il n’y aurait pas du tout de vent pour faire plus simple? Le problème n’est pas tellement dans le fait qu’un tel monde n’est pas très crédible (A mon humble avis, la créance en prend un sacré coup mais on m’a souvent reproché d’être trop cartésien :-) ) mais un tel monde est surtout rigoureusement statique: il suffit que quelque chose bouge (au sens figuré) pour qu’elle puisse entraver une autre. Pour empêcher tout problème, il faudrait que rien ne bouge à moins de réguler tous les mouvements (toujours au sens figuré) sans laisser la moindre liberté de choix.
Mais je reconnais que ta vision colle avec l’AINULINDALË, sur l’"invention" du gel et de la chaleur par Melkor, ce qui sous entend que sur l’Arda originelle, il n’y avait ni gel, ni de chaleur suffisante pour vaporiser l’eau et la transformer en nuage et pluie. L’Arda originelle me semble statique. (On va vraiment m’accuser de melkorisme si ça continue ;-) ). Je n’arrive pas encore à formuler le lien mais j’ai l’impression que le libre arbitre est aussi plus restreinte dans l’Arda Immarrie et c’est ça qui me gêne vraiment.
J'en profite pour relever que la notion d'estel par exemple n'a pas de raison d'être invoquée en Arda Immarrie - pour autant que je puisse moi-même m'y projeter -, si, comme je le crois, l'Estel est la résistance au Marrissement, l'attente confiante de la Guérison d'Arda et des Enfants ... Adam et Eve avaient-ils lieu d'espérer en Eden?
Je suis d’accord.
à vous lire j'ai l'impression que vous recherchez à saisir la parfaite cohérence d'un système, mais je ne crois pas qu'on puisse atteindre la complétude
Heu…oui, je l’avoue. :-)
Cependant, même s’il subsistera peut être toujours quelques petites incohérences, j’espère qu’on pourra lever les plus importantes. Pour moi, il en va de la créance secondaire! S’il n’y a pas de contradiction entre les postulats de départ, il suffit d’accepter ces derniers pour y croire. La Faërie fonctionne ainsi pour moi en tout cas.
On a pas mal dévier à partir du sujet du destin. Cette discussion sur le Marrissement et le mal est très intéressante mais est hors sujet. Je propose donc la création d’un nouveau fuseau pour continuer si vous le souhaitez afin de faciliter la classification des sujets.

