Oui, je suis d'accord avec toi sur ce point, mais je crois qu'il y a des raisons, tant internes qu'externes, à cela.
Pourquoi d'ailleurs vouloir nécessairement lire cette idée dans l'Ainulindale?
D'abord, il ne me semble pas que Tolkien ait cherché à faire oeuvre de théologie forcée (question que l'on a aussi débattue quelques fois)... L'Ainulindalë n'est pas une discussion théologique, et ne fait que relater, comme récit, une création du monde. Certes, elle est déjà dense théologiquement, par nature de son propos: je trouve qu'elle illustre particulièrement bien les concepts de volonté du bien et d'entendement du mal, ainsi qu'une approche non manichéenne de ces mêmes concepts, comme j'avais essayé de le résumer dans la compilation évoquée ci-dessus; ce sont loin d'être ses seules résonnances théologiques que je pourrais évoquer (mais je ne voudrais pas déborder ici sur ce que sera ma contribution prochaine à la Feuille de la Compagnie n°2). Mais elle reste néanmoins un texte de féérie, avec ses propres modalités littéraires, sur lequel il serait sans doute vain de vouloir calquer à tout prix une thèse uniquement théologique (ainsi vouloir y lire, directement, que "Dieu est Bon"). Ce n'est pas son objectif au sein du légendaire.
Il y a ensuite des choses qui tiennent au mode de transmission de l'Ainulindalë, selon le jeu de références que Tolkien se plait souvent à utiliser. Tenue in fine de Manwë et racontée de générations en générations, c'est un récit de faits, sans volonté prosélythe.
Au plan externe, on pourrait arguer que l'écriture de l'Ainulindale remonte très loin dans la vie de Tolkien, avant qu'il ait entreprit vers la fin des années 50 de re-interpréter la philosophie du Silmarillion. Les versions tardives achoppent dans ce sens (ainsi voit-on apparaître le "Eä!" qui fait un peu pendant au "fiat lux" et qui n'était pas présent à l'origine, etc.). Mais fondamentalement, la nature du texte change peu (si l'on omet les expérimentations, d'une autre nature de toute façon, sur l'Ainulindale C*).
Enfin, si j'osais (probablement en "carnassier" forçant le rapprochement, dirait Jérôme), la Genèse biblique ne contient pas d'avantage explicitement la notion de bonté de Dieu (certes, pour faire très bref et grossier dans l'approche, c'est d'avantage une innovation catholique sous la forme qu'on lui connaît aujourd'hui).
Shnogul: "...ni jamais ailleurs directement!"
Je crois bien que les deux mentions citées ci-dessus sont les seules explicites. (S'il y en a d'autres, je suis preneur!)
Ce n'est probablement pas un hasard si l'une provient de l'Athrabeth, souvent considéré comme le texte le plus théologique de Tolkien -- Mais là encore, il ne faudrait pas s'y tromper, ce n'est pas non plus un traité de théologie. C'est avant tout aussi l'histoire d'un amour perdu et d'une femme qui doute. L'aspect théologique n'est qu'un des fils qui tissent cette histoire, non le seul.
L'autre mention provient des Myths transformed, notes parfois brouillonnes de Tolkien où l'on trouve un peu à manger et à boire (e.g. sur l'ascendance des Orques...), mais où il soulève diverses questions de fond et dont beaucoup ont façonné ses réecritures suivantes du légendaire. La conceptualisation d'une Arda Bénie et Harmonieuse dans le dessein d'Eru, puis Marrie et Disharmonieuse sour l'emprise de Melkor, puis de l'Espérance qu'elle soit Guérie et Re-Harmonisée dans l'achèvement du plan divin d'Eru, date de cette époque principalement.
Mais encore une fois, ce que Tolkien nous donne, ce sont des textes (du récit mythique à des formes plus romanesques, passant par des dialogues, des évocations imagées, etc.) et non des traités philosophico-religieux explicatifs. Beaucoup de choses restent sous-jacentes et non-dites.
Tar Baladur: "Les voies du Seigneur sont impénétrables mes frères -- Je pense que ce vieil adage est d'actualité dans ce sujet."
Ouaip, j'ai du mal à savoir ce que tu entends par cette petite intervention en forme de pique (Que ce sujet est inutile ou vain? Bigre...)
Didier.

