A propos du pardon.
Elwe, la bouderie est une grève d’enfant dit-on.
Mais je m’incline et vais tenter de faire apparaître les liens (sachant que le questionnement initial était aussi me semble t-il d’ordre personnel).
On assimile la naissance du pardon à l’ère de la chrétienté. Christianisme et judaïsme sont des religions fondées sur le pardon. Toutefois, l’idée première de pardon n’émane pas des préceptes religieux mais bien plutôt d’une époque ou les mythes régissaient encore la pensée.
- Chez Tolkien le pardon ne me paraît pas être d’ordre « chrétien », pas de charité qui consisterait à aimer de tout son être celui qui nous à blesser. Sorte de « devoir d’aimer et de pardon absolu, digne de dieu ». Pas de pardon inconditionnelle sans question à l’autre.
« Celui qui est puni est débarrassé de la méchanceté de son âme ».
Le mal est conçu comme une maladie de l’âme, mais une maladie curable.
On ne reproche pas une maladie, on la soigne. Pour combattre celle-ci rien ne vaut la compréhension, la bienveillance ou encore l’indulgence, autre figure du pardon.
-Ici on peut transposer la maladie à la « folie » de Boromir, assimilée au mal qui le ronge, quand celui ci tente de prendre l’anneau à Frodon (page 436 édition compacte).
Mal (adie) dont il « guérit » en fin de compte du « grand danger » qui le guettait et dont il « en a réchappé en fin de compte. » (Gandalf page 536) en payant une dette (le sacrifice de sa vie) .
Il ne suffit pas de comprendre le geste de quelqu’un pour le pardonner, encore faut-il parvenir à l’accepter.
Tout individu s’est, un jour, retrouvé confronté à ce qui ne se fait pas, malgré lui ou consciemment.
Ainsi pardonner doit dans un premier temps consister à réfléchir à ses propres errances.
Pardonner (et accepter le pardon) n’est envisageable que dans la mesure ou l’on peut déjà s’auto pardonner.
-Boromir se repent (à lui même) de ses actes « Qu’ai-je dit ? s’écriât il. Qu’ai je fait ?… » il reconnaît avoir était pris de « folie ».
Quand Boromir rejoint le reste de la communauté il s’amende une deuxième fois en reconnaissant s’être « …fâché, et il m’a quitté… » ainsi il permet au autres d’assimiler sa faute et d’entamer l’acceptation de son geste .
Platon propose, contre la faute, une sorte de vertu réparatrice ou rédemptrice.
Aristote lui parle de magnanimité (transformer la vengeance en indulgence).
La difficulté résidant dans le fait que pardonner ne soit possible que pour un individu qui a la capacité d’identifier le bien ou le mal ou encore l’amour et la haine.
Le pardon renvoie donc à la vie affective de l’humain.
Chacun tend à vouloir vivre (et mourir ?) en paix et pour y parvenir le pardon constitue la voie royale.
-Boromir se repent une troisième et dernière fois auprès d’Aragorn d’avoir « essayé de prendre l’anneau à Frodo… », « je regrette. J’ai payé. »
Se tolérer ou s’accepter tel que l’on est, avec ses actes délictueux autant qu’avec ses qualités, c’est peut-être cela le pardon à soi même.
Aragorn fait preuve de magnanimité et de compréhension avant de prononcer la rédemption de Boromir « sois en paix. » Il retrouve alors son honneur sans que sa faute soit niée.
Boromir semble donc bien malade « folie » il reconnaît sa responsabilité (acte de malveillance) et s’en repent (3 fois) avant de se pardonner et d’être pardonner (pardon qui nous apparaît logique puisque Boromir permet finalement à Frodo de sortir de l’inaction et de sentir que « …sa volonté était ferme et son cœur léger »).
-Saroumane ou même Gollum n’ont pas cette conscience de la faute, leurs interrogations sont tout autres.Il donne un tout autre sens à leurs souffrances.
Saroumane (page 627) exprime clairement son ambivalence rejetant de tout son orgueil la bienveillante, mais sévère, tolérance de gandalf tout en redoutant le bannissement et l’isolement. « …Ils virent sous le masque l’angoisse d’un esprit dans le doute, ayant horreur de rester et redoutant de quitter son refuge. »
Il ne s’interroge aucunement sur une quelconque responsabilité mais sur un échappatoire à sa condition.
Gollum nie également ses mauvaises intentions, il est renvoyé par Frodon à son comportement « Vous êtes rempli de perversité et de malice, Gollum. » et se voit opposé à cela la vérité toute nue et la franchise.
De ces trois personnages seul celui qui a conscience de ses actes et de sa responsabilité peut recevoir le pardon et être « sauvé ».
Le pardon découle de la, possible, mise en place d’une série d’adaptation à autrui.
Malheureusement nous sommes obligés de passer notre temps à surmonter les obstacles, voire les conséquences provoqués autour de nous par des sentiments tels que la jalousie, la méchanceté, le mépris, l’égoïsme etc.
Cependant, si pardonner demeure difficile cela reste possible dans la mesure où nous avons tous fait du mal à un autre dans l’existence…
Il ne faut pas perdre de vue que tout agresseur est un insatisfait, un frustré, un castré, qui ressent, éprouve, une douleur narcissique intense à type de complexe d’infériorité, tout sentiment d’impuissance engendrant de la haine.
-Saroumane à Frodo (page 1085) : « … il me faut partir d’ici l’amertume au cœur en reconnaissance de votre miséricorde. Je la hais et vous aussi. » Pour un être de la condition et d’un orgueil démesuré comme Saroumane, s’est une blessure narcissique béante que de se voir congédier par Frodo.
-Saroumane à Orthanc (page 628) : « Le visage de saroumane devint livide, se tordit de rage… » quand Gandalf lui demande de lui remettre la Clef d’Orthanc et son bâton en gage de sa liberté et de sa conduite. Idem ici.
Pardonner c’est ne plus avoir peur de la peur de l’autre.
Le pardon ne doit rester qu’une suggestion pour soi et pour l’autre et certainement pas une injonction.
Il ne s’agit pas de faire du pardon un pouvoir.
Il n’y a sans doute rien de pire pour la conscience que de s’entendre pardonner lorsqu’il n’y a pas de demande.
-le pardon de Frondon est imposé à Saroumane, infligé et vécu comme une condamnation.
-De même auparavant devant Orthanc, Gandalf proposant à Saroumane « une dernière chance » ne reçoit que la rage en réponse.
Il est intéressant de constater que Saroumane à lui aussi trois occasions de se repentir et d’accepter le pardon (page 1047 Saroumane rejète également la miséricorde de Gandalf et de galadriel « Si c’est vraiment la dernière (chance), je suis content. Cela m’évitera la peine de la refuser encore ».
Le pardon enfin ne doit pas être seulement entendu d’après un sens éthique.
Il ne contente pas de poser la question entre le bien et le mal mais plutôt la limite entre le bien et le mal.
Il ne dépend que de soi de fixer cette limite donc (choisir qu’au delà d’une limite ce n’est plus pardonnable, limite posée par la liberté et la subjectivité de l’individu).
-Théoden pardonne à Grima (page 561) sans nié la responsabilité de celui ci, ni la gravité de ses actes, et en le punissant justement. « vous avez ma pitié, dit Théoden (conscient de ses propres errances?). Et je ne vous renvoie pas de mon coté. Je pars moi même en guerre avec mes hommes. Je vous invite à m’accompagner et à me prouver votre fidélité. »
Ensuite en le retrouvant à Orthanc Théoden « maudit le jour » ou il a entendu la voix de Grima pour la première fois ayant certainement atteint la limite de sa tolérance.
La tentative de générosité qui consiste à pardonner se transforme hélas vite en double déni :
Le déni de la raison de l’auteur du méfait et le déni de la douleur de celui qui subit.
Un peu comme si le pardon effaçait le vécu des êtres et leurs raisons.
De même quand l’auteur dit son regret et que la victime répond « ce n’est pas grave » celle-ci nie le regret de l’auteur et l’empêche ainsi de se responsabiliser et ne fait que renforcer chez l’auteur la culpabilisation d’être si mauvais face à cet autre qui, lui, est si bon.
-Saroumane à Gandalf (page 627)« C’est tout à fait dans la manière de Gandalf le Gris : si condescendant et si bon. » en comparaison avec la méchanceté de Saroumane même si il est vrai qu’ici il n’y a aucune volonté apparente de regret chez celui ci ou alors est -elle rapidement balayé par ses peurs ou son orgueil.

