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Les elfes et la guerre
#32
Le foedus un contrat de mercenariat ??? Gasp ! Voici une interprétation un peu hâtive et biaisée de la chose... :o(

Les Fédérés, qu'ils soient un peuple, une tribu ou même une cité, n'étaient absolument pas de mercenaires, cher Thorin II. Il concluaient avec Rome une sorte de convention, de pacte par lequel il se retrouvaient alliés de l'Empire. Les chefs fédérés recevaient des titres militaires romains (généralement de très haut rang, et avec la solde adéquate : les rois fédérés burgondes étaient Magistri militum per Gallias, "Maîtres de la Milice des Gaules") et étaient tenus, en tant qu'alliés, de respecter ce traité en fournissant des troupes pour grossir les rangs des armées impériales -décimées par trois siècles de guerres fratricides- en cas de nécéssité. En tant de paix, ils étaient invités à se tenir tranquilles sur les terres d'Empire que le foedus leur concédait.

Bien entendu, l'Histoire a démontré que le principe du foedus, perverti par le temps, avait ses limites. Ainsi, Rome concluait un pacte avec des voisins turbulents pour qu'ils se tiennent tranquilles (cf les Wisigoths en 397, après avoir assiégé Constantinople, et les Francs du Rhin en 413 puis en 432 après avoir attaqué Trèves, puis en 448 après s'être emparés de Tournai) ou bien pour valider une situation de fait (l'installation des Wisigoths sur la rive romaine du Danube, des Vandales à Carthage, des Burgondes en Sapaudia ou des Francs à Mayence, Trèves, puis Tournai, entre autres exemples).
Une fois le pacte conclu, les chefs fédérés respectaient le foedus au gré de leurs intérêts, pas forcément toujours conformes à ceux de l'Empire (cf le siège et la prise de Rome par le fédéré Alaric en 410), et souvent à partir du Vème siècle, le foedus est synonyme de fondation d'un royaume indépendant au coeur même de l'Empire (cf Royaume Wisigoth de Toulouse en 418, reconfirmé en 439, Royaume Burgonde en 443).
Mais les fédérés ont aussi très souvent respecté leur alliance avec l'Empire, faisant parfois même preuve d'un certain loyalisme. Ainsi des Francs qui ont tenté de repousser le flot des Vandales et des Alains déferlant sur la Gaule en hiver 406, ainsi des Wisigoths qui se sont battus contre l'usurpateur Jovin pour le compte de l'empereur Honorius -moyennant une lucrative solde pour leur roi Athaulf- (413), ainsi des Francs, Wisigoths et Alains de la Loire (fédérés depuis 442) qui ont combattu Attila (lui même un fédéré de l'Empire d'Orient depuis 449 avec le grade supérieur de Maître de la Milice !) aux côté des maigres et hétéroclites troupes régulières du général Aetius et pour le compte de l'empereur d'Occident Valentinien III.

A côté des Fédérés, il y avait les troupes romaines "régulières" recrutées de force parmis le petit peuple des campagnes gauloises, espagnoles, syriennes, africaines ou autres qui étaient en fait, dés le IVème siècle, souvent des barbares de différentes origines (francs, alamans, saxons ou sarmates et hunniques). Ils étaient sous l'autorité du Magister Peditum "maître de l'Infanterie" et n'étaient absolument pas non plus des mercenaires.

Cependant, les empereurs romains faisaient, il est vrai, usage de troupes mercenaires. Mais à la fin du IVème siècle et au Vème siècle, les caisses étaient vides et à moins de financer des contingents mercenaires montés sur leurs deniers propres, les empereurs d'Occident étaient simplement incapables de recourir à cette possibilité. Une exception, les 300 cavaliers huns recrutés par Honorius en 409 pour harceler les Wisigoths qui assiégeaient Rome. Mais en général, les mercenaires étaient des fantassins et se trouvaient plutôt recrutés à petites échelles par de riches propriétaires terriens, des évêques ou des dignitaires impériaux, mais pour leur propre compte et certainement pas celui de l'Etat qui n'en avait que très ponctuellement les moyens.

En ce qui concerne les chiffres que tu avances, Thorin II, ils ne forment que la théorie des codes militaires élaborés sous Constantin vers 325. Ils ne représentent en aucune façon la réalité sur le terrain. Surtout à la fin du IVè siècle.

Dés le règne de Théodose (379-395), l'écrivain Flavius Végèce notait le déclin de l'infanterie et l'importance de doter les armées impériales d'une cavalerie puissante.
L'infanterie classique romaine n'existe plus depuis longtemps au IVème siècle. Et le recrutement baisse en qualité et en motivation. Les tactiques sont obsolètes et la terrible bataille d'Andrinople (378) qui a vu l'armée romaine et son empereur Valens se faire décimer après la charge de la cavalerie lourde des Goths, a marqué les contemporains et révélé aux yeux des romains l'importance et la nécéssité de se doter d'éléments de cavalerie lourde.
Si l'empire d'Orient est le premier à augmenter sa cavalerie -la présence de contingents goths, sarmates et alains sur le sol de l'empire aidant- l'empire d'Occident le suit de près, avec des effectifs moindres, certes. Ainsi, le second grade le plus élevé dans cette partie du monde romain devient dés la fin du IVè siècle le magister equitum per Gallias "maître de la cavalerie des Gaules".
Les cavaleries légères sont constituées par des auxiliaires barbares -qui ne sont pas forcément des mercenaires, puisqu'ils sont en général intégrés à l'empire- des maures en Afrique, des alains en Gaule et -parfois engagés comme mercenaires- des huns. Les cavaleries lourdes sont constituées par des fédérés alains ou sarmates. Mais ces cataphractaires (ou clibanaires) sont plus une arme de prestige. Fort coûteuse et moyennement efficace car mal utilisée, elle peut effectivement faire penser, par certains aspects, à l'arme blindée française de 1940...
A l'extrême fin de l'empire romain, les contes gallo-romains ou espagnols qui mènent des combats au nom de l'Empire (mais pas forcément au nom de l'empereur) combinent infanterie et cavalerie pour des combats de harcèlement contre les barbares devenus beaucoup plus puissants. On ne parle plus alors de batailles rangées, mais d'escarmouches (cf l'armée d'Aegidius et de Syagrius, derniers contes du "royaume" romain de Paris au milieu du Vème siècle) et leurs guerriers montés préfigurent plus ou moins le futur chevalier médiéval tout comme les cavaliers bretons contemporains sont un écho lointain des Chevaliers de la Table Ronde.

Mais je vais arrêter là, car comme chacun le sait, je pourrais parler des heures des ces âges obscurs :o)

Une dernière remarque cependant, les études sur les armées du monde romain se limitent en général à des travaux sur les armées romaines classiques ou impériales. On a ainsi une vision épinalienne du légionnaire-citoyen romain javelot dans la main droite, bouclier rectangulaire dans la main gauche, au milieu de sa tortue, ou bien de la recrue italienne, gauloise, illyrienne ou espagnole, figée dans une armure à bandes métalliques face au Rhin ou au Danube.
Mais du IIIè au Vème siècle, l'Empire a traversé trois siècles de crise profonde et les menaces ont changé, les romains ont changé, changeant de fait l'armée romaine. Mais si les bibliographies concernant l'empire classique et l'empire byzantin sont énormes, l'étude de ce qui s'est passé entre les deux est plutôt mince. Et beaucoup d'historiens ont alors recours à des raccourcis faciles, expliquant avec des trucs de bric et de broc comment le barbare a tué le légionnaire romain... Toujours cette maladie de voir un gentil contre un méchant.
Mais les faits sont beaucoup plus complexes. Et non, les armées de l'empire romain au IVè et Vè siècles n'étaient plus des armées de fantassins-citoyens en armures. L'infanterie y a connu un net développement dont hériteront les armées des rois francs, annonçant ainsi la chevalerie médiévale.


Quant à dire que l'infanterie lourde était pour Tolkien la troupe favorite des cultures les plus élevées, je trouve celà un peu rapide aussi.
Je replonge dans le Silmarillion pour étayer mon argumentaire, et je reviens.

Bonsoir à tous et en toute cordialité,

I.

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