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Tom et le Temps
#19
Certes les noms des poneys ou les lames des Dunedains ne sont que de faibles arguments, mais en quoi la connaissance de la nature réelle des choses (le Vieux Saule, l'Etre des Galgals) forcerait-elle ceux-ci à obéir aux injonctions du 'savant' ? C'est la magie de Terremer que tu décris là. Il me semble plus crédible d'imaginer que ces deux là ont plié devant une réelle menace, et les mots qu'invoquent Tom devant le Vieil Homme Saule me font immédiatement penser aux effets du Temps.

Je ne pensais pas à Terremer (une éternité que je l’ai lu… à la réflexion et au fouillage de souvenirs, oui, il y a de ça), mais à Fangorn :
'Hoom, hmm! Come now! Not so hasty! You call yourselves hobbits? But you should not go telling just anybody. You'll be letting out your own right names if you're not careful.'
'We aren't careful about that,' said Merry. 'As a matter of fact I'm a Brandybuck, Meriadoc Brandybuck, though most people call me just Merry.'
'And I'm a Took, Peregrin Took, but I'm generally called Pippin, or even Pip.'
'Hm, but you are hasty folk, I see,' said Treebeard. 'I am honoured by your confidence; but you should not be too free all at once. There are Ents and Ents, you know; or there are Ents and things that look like Ents but ain't, as you might say. I'll call you Merry and Pippin if you please – nice names. For I am not going to tell you my name, not yet at any rate.' A queer half-knowing, half-humorous look came with a green flicker into his eyes. 'For one thing it would take a long while: my name is growing all the time, and I've lived a very long, long time; so my name is like a story. Real names tell you the story of the things they belong to in my language, in the Old Entish as you might say. It is a lovely language, but it takes a very long time to say anything in it, because we do not say anything in it, unless it is worth taking a long time to say, and to listen to.
(mes emphases, L3C4). Certes, Fangorn parle de l’entique (« in my langage »), non du langage commun. Mais quand on connaît l’importance des noms chez Tolkien, il me semble que connaître le nom véritable de chaque être de son domaine donne un certain pouvoir… Une autre chose qui me fait tisser dans cette direction, c’est que l’entique est un langage mélodieux. Or, voici ce que dit Tom quand il apprend que le Vieil Homme Saule a encore fait des siennes :
‘Old Man Willow? Naught worse than that, eh? That can soon be mended. I know the tune for him. Old grey Willow-man! I’ll freeze his marrow cold, if he don’t behave himself. I’ll sing his roots off. I’ll sing a wind up and blow leaf and branch away. Old Man Willow!’
: tout passe par le chant…
‘You let them out again, Old Man Willow!’ he said. ‘What be you a-thinking of? You should not be waking. Eat earth! Dig deep! Drink water! Go to sleep! Bombadil is talking!’
En fin de compte, il ne le flétri pas, il lui ordonne de faire ce qu’un saule normal doit faire : « You should not be waking ». Il ordonne un retour à la réalité : un saule ne doit pas manger des êtres vivants. Un saule doit plonger ses racines dans la terre et boire l’eau, mais pas agir comme il vient de le faire. Tom a pouvoir sur la matière, parce qu’il en connaît la nature. Il en connaît la nature parce qu’il en connaît les noms véritables (enfin, à mettre au conditionnel : c’est ce qu’il me semble).
D’ailleurs, le pouvoir du chant existe aussi chez le Vieil Homme Saule :
Old grey Willow-man, he’s a mighty singer; and it’s hard for little folk to escape his cunning mazes.
. Et chez l’Être du Galgal :
Suddenly a song began: a cold murmur, rising and falling. The voice seemed far away and immeasurably dreary, sometimes high in the air and thin, sometimes like a low moan from the ground. Out of the formless stream of sad but horrible sounds, strings of words would now and again shape themselves: grim, hard, cold words, heartless and miserable. The night was railing against the morning of which it was bereaved, and the cold was cursing the warmth for which it hungered. Frodo was chilled to the marrow.
(d’ailleurs, tient… “Frodo was chilled to the marrow”… “I’ll freeze his marrow cold, if he don’t behave himself.” a dit Tom, sans le faire… Hasard ? Ou pas ?). Anyway: le pouvoir de chant de Tom est plus grand. Je l’expliquerais ainsi : c’est lui qui connaît la véritable nature des choses, à partir du début.

De même, je n'adhère pas à ta réfutation concernant le Poney Fringant où tu fais appel au bon sens de Tom plutôt qu'à une lecture de l'avenir. Son expression est, comme ailleurs, toute de certitude : il doit les mettre sur le bon chemin, puis n'utilise que des verbes au futur (la version originale contredit-elle ceci?). Pas d'hypothèses, il sait que les Hobbits y passeront une nuit ("There you can stay the night, and afterwards the morning will speed you upon your way" comme le rappelle Hisweloke).

Mmm… Je préfère croire au bon sens ; mais il est vrai qu’on peut avoir une explication des deux côtés. Seulement, j’ai du mal à personnaliser le temps, moi : il passe, c’est tout. Il n’a ni pouvoir ni tangibilité. C’est un concept. C’est pour ça que mon cerveau bloque sur ta théorie et que je préfère faire de Tom une mémoire vivante qu’un concept d’une chose qui ne peut rien. Tom peut, et fait, et dit vrai. Soit, dans les versions primordiale, il y avait Aluin. Mais cette une version primordiale. Et ça m’échappe toujours (ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas possible, hein ! C’est juste que je ne parviens pas à saisir l’affaire). Une triade, passe encore : jeunesse, âge adulte, vieillesse, la quenouille, le rouet, le ciseau, on peut mettre une image. Un temps cyclique, les saisons, aussi. Mais le temps linéaire… je n’y parviens pas :)

Enfin, je maintiens mon raisonnement concernant la façon dont Tom attrape Baie d'Or par la taille. C'est la fille de la Rivière, comment maintenir/retenir une eau qui coule ? (Si mes souvenirs sont bons, Héraclès avait également saisi Nérée par la taille. Mais bon, je ne vais pas appeler toutes les mythologies à mon secours parce qu'on leur ferait dire n'importe quoi.) Certes, il est délicat de retenir une eau, mais Baie d'Or semble finalement accepter de suivre Tom et de garder autour de la taille cette ceinture que l'on retrouve partout. Et lorsque tu dis qu'elle n'est pas enfermée, seuls les Hobbits semblent l'avoir rencontrée.

Et bien, il me semble que Baie d’Or se promène librement : elle va à la rivière, elle sort dire adieu aux Hobbits… tu me diras, elle reste dans le domaine de Tom… Soit :) Mais… Baie d’Or reste parce qu’elle le veut bien. La façon qu’a Tom de faire sa cours est plus cavalière que chevaleresque, mais on ne peut pas retenir l’eau. Et puis, tu n’as jamais joué avec des frangines ou des cousins ? Moi si ; et la façon la plus efficace d’attraper quelqu’un reste la taille : par la main, ça laisse un bras de libre pour griffer, gifler ou se dégripper. Par le cou, on étrangle — ce n’est pas l’objectif de Tom. Par les épaules, ce n’est pas pratique — les dents sont à portée et les morsures aisées. Par la taille, même si l’autre à encore ses mains et ses pieds pour se défendre — ce qui est déjà beaucoup si on sait s’en servir —, il a les mouvements moins libres. C’est même d’autant plus efficace si Baie d’Or a la taille fine et Tom le bras long :)
En conséquence, je vois plus la ceinture comme un ornement qui soulignerait sa taille frêle, ornée de lis d’eau et myosotis parce que ce sont les fleurs emblématiques de Tom et Baie d’Or… et non comme une preuve d’assujettissement (j’exagère un brin, mais il y aurait un peu de ça).

Mais continues toujours : je prend le contrechant qui enrichie la mélodie, pas le contrepied qui bloque la danse :)

Stéphanie — au creux d’un hêtre :)

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