En revanche, l'article de Francoise Lavocat m'a eclaire. J'en ai retenu que j'etais plutot "integrationiste" que "segregationiste" (mais je ne me risquerai certainement pas a faire un essai sur ces notions), meme s'il me parait aberrant de refuser toute difference dde statut entre le monde reel et les mondes possibles. J'ai aussi cru comprendre que decidement le structuralisme ne me plairait pas plus en lettres qu'il ne m'a plu en histoire. Mais je ne veux pas trop m'avancer sur ces sables mouvants, et je suppose que meme s'il doit etre depasse, le structuralisme a apporte autant en lettres qu'en histoire.
Une question me taraude : Thomas Pavel semble parler de "monde primaire" et de "monde secondaire". A-t-il emprunte les concepts a Tolkien, les a-t-il emprunte a une tradition plus ancienne ou bien les a-t-il forges independamment ?
La suite de l'article me pose tout de meme un probleme : il me parait a priori (sauf si on m'explique comment on fait) completement impossible de separer monde reel, actuel pour utiliser les termes de l'article, et monde de reference. Il me semble que l'idee que la fiction litteraire ne cree pas un monde possible mais un "monde actuel textuel", pour seduisante qu'elle soit, puisqu'effectivement elle semble prendre en compte la pseudo-realite de l'univers de fiction, est une pure vue de l'esprit que rien ne vient appuyer. Je suis peut-etre un peu trop Bergsonien (et on sait bien a quel point Bergson ecrit contre Leibniz qui semble etre une des bases de l'article en question, meme si Francoise Lavocat s'en est en fin de compte nettement eloigne), donc un peu trop pragmatique, pour accepter ce genre de theorie. Tolkien me semble un bon contre-exemple a la theorie : ce qui fait "tenir" son univers, c'est notre monde actuel, reel, presente comme sa continuation lointaine. Son monde de reference, en derniere analyse, c'est le notre.
Cela etant pose, je suis d'accord en revanche pour dire que le monde fictionnel genere ses propres mondes possibles, comme quand Emma Bovary reve a un monde dans lequel elle n'a pas epouse Charles, ou quand Frodo reve a un monde ou il n'a pas a detruire l'Anneau. Mais je ne voit pas ca comme une infinie relativite dans laquelle il y a plusieurs monde de reference ; je considere plutot ce fait comme s'organisant selon une sorte de spirale, en tout cas une figure dans laquelle se trouvent un grand nombre de spheres, mais qui toutes tournent autour d'une sphere centrale fixe : le monde reel, qui est en derniere analyse le monde de reference de tout monde possible, y compris le monde possible d'un autre monde possible.
A vrai dire, je ne vois pas tres bien le probleme qu'elle semble discuter dans la premiere partie. Je ne comprends absolument pas ce qui empeche de considerer naturellement le monde fictionnel litteraire comme un monde possible, et donc je ne comprends pas pourquoi elle a besoin de faire appel a cette hypothese selon moi inacceptable qui pose le texte litteraire non pas comme monde possible mais comme "monde actuel textuel", tout ca pour revenir finalement a l'idee qu'il s'agit d'un monde possible. Puis finalement la quitter, dans les dernieres lignes, pour revenir aux termes de Marie-Laure Ryan et a cette idee qui ne me semble decidement pas tres acceptable. Ce qui fait que je suis d'accord avec certaines partie de sa conclusion, mais que le raisonement (et d'autres parties de la conclusion) me posent probleme. Et je ne vois pas en quoi la dualite univers primaire / univers secondaire est "pauvre". Peut-etre que tout le probleme vient de la : considerer comme pauvre une opposition en fait riche et qui permet tres bien, il me semble, de reflechir sur l'oeuvre litteraire (cette dualite par exemple n'interdit nullement de penser un "monde possible du monde possible", un monde possible genere par le monde secondaire).
Je ne sais pas si je suis tres clair. J'ecris en impro, donc sans filet, et j'espere que je me fais comprendre. Il se peut bien sur que je n'ai en fait rien compris du tout, et qu'il y ait un argument tout simple contre moi. Dans ce cas, j'espere bien que Vincent (Ferre ?) aura la bonte d'eclaircir ma lanterne. Et quoi qu'il en soit, j'espere que je ne vous ai pas trop ennuyes par le recit de mes matinales reflexions.

