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Approches interne et externe du monde de Tolkien
#61
Voila un débat intéressant sur un thème récurrent dans l'étude tolkiénienne. Par contre, et ne comprend pas les reproches répétés faits à TarMeneldil à propos de son acception des mots "internaliste" et "externaliste". Sa définition de ces termes, pour différente qu'elle soit de l'acception "classique" en critique littéraire, n'en est pas moins quasi identique à celle employée en linguistique tolkiénienne depuis fort longtemps (dichotomie due à Edouard), sans avoir jamais provoqué la réprobation de critiques littéraires !

Il ne s'agit pourtant pas d'une nouvelle terminologie, mais plutôt d'une conception différente d'une terminologie déjà existante (ce qui est, hélas, très courant dans certaines sciences : voire ainsi les nombreuses acceptions et/ou définitions d'une notion aussi capitale que le morphème en linguistique, qui varient selon l'école). Il ne s'agit en fait que d'une différence dans la place de la frontière entre interne et externe.
— En critique littéraire, est externe ce qui est hors du texte (l'auteur, sa vie, la situation d'énonciation, etc.) et interne ce qui ressortit au texte.
— En "tolkiénologie" (ou tout au moins en linguistique tolkiénienne), l'apellation interne est réservée à ce qui concerne le monde fictionnel, c'est-à-dire ce à quoi réfère le texte (mais pas le texte en lui-même). Certes, le monde fictionnel est uniquement accessible via le texte (et donc l'analyse de celui-ci), mais la stricte analyse stylistique ou narrative relève, a priori, d'une approche qualifiée d'externe en herméneutique tolkiénienne (le texte n'est pas le monde qu'il recèle et décrit : il appartient bien au monde "réel" ou actuel). C'est en tout cas comme cela que je conçois ces termes et je crois que c'est ainsi que beaucoup d'étudiants des construuctions linguistiques de Tolkien les envisagent.

Pour revenir à la base de ce sujet, à savoir la différence entre ces deux approches — envisagée dans leur sens "tolkiénologique" défini ci-dessus — (sujet qui a déjà été débatu dans la section langue inventée), mon avis est que les deux approches sont opposées mais complémentaires.

L'essai de Meneldil pose une question intéressante : peut-on et doit-on "faire le tri" dans les écrits de Tolkien sur le légendarium ? Par contre, je trouve que la réponse apportée est trop manichéenne. On est bien face à un "continuum textuel" où le lecteur a souvent bien du mal à savoir ce qui relève ou non d'une version "définitive" du monde secondaire (autre question : doit-on absolument envisager un seul monde secondaire ou peut-on accorder créance à un univers pluriel, fait de mondes secondaires parallèles, différant d'un texte à l'autre ?). Mais sans le travail de Christopher pour publier les écrits de son père, un tel débat n'aurait pas eut lieu d'être, puisque nous n'aurions qu'une seule version du Silmarillion, celle "bricolée" par Christopher, et nous serions face à un monde secondaire "fini". (Sur ce point, j'ai trouvé très intéressantsles messages d'Alain sur l'évolution du statut des textes au cours (et après) de la vie de l'auteur : il y a sûrement beaucoup à dire à ce sujet, comme l'évolution du statut du Silmarillion avec la publication de HoMe).

Plus que leur aspect mythologique (d'autres auteurs ont inventés des mondes secondaires très élaborés), ce qui à mon sens caractérise le plus les textes de Tolkien c'est leur statut énonciatif (plus particulièrement la diégèse : distinction auteur/narrateur, lien institué entre monde fictionnel et actuel par le biais de vecteurs de transmission des textes - réels ou plus ou moins fictifs -, mise en abyme de l'auteur, etc.) mais également génétique (publications posthume d'innombrables brouillons et/ou versions, rejetées ou non, des différents récits). Grâce au travail énorme de son fils Christopher (et de l'E.L.F.), l'oeuvre de J.R.R. Tolkien est un objet rêvé pour la génétique textuelle (étude des « avant-textes » — brouillons de manuscrits d'auteurs, etc. — qui permet de s'interroger sur la dynamique de la production textuelle et d'explorer les « coulisses » du processus de sous-création). Mais le statut (et l' "incomplétude") de ces textes inédits du vivant de l'auteur pose(nt) problème, surtout pour l'étude "interne" (qu'est-ce qui fait partie du légendarium ?).

Mais il ne faut pas oublier que Tolkien était avant tout philologue. Il s'intéressait donc aux textes, à leur transmission et leur évolution. Ainsi, il n'a pas simplement envisagé son monde fictif comme une mythologie, mais aussi (surtout ?) comme un corpus de texte (fictif) racontant cette mythologie (corpus de textes rédigés dans des langues elles aussi imaginées par l'auteur) ! Il y a donc bien création délibérée d'une philologie fictionnelle (Tolkien envisageait le Silmarillion comme un recueil de textes hétéroclites par leur nature — annales, chroniques, contes, récits, poèmes, essais, etc. — et leur origine — textes noldorins, sindarins, númenóréens, hobbits, etc.). Mais, à l'usage, cette philologie fictionnelle se révéla sans doute bien commode pour expliquer les disparités et les incohérences entre différentes versions des textes effectivement écrits par Tolkien (c.-à-d. explication interne à des problèmes externes).

Bref, il y aurait encore beaucoup à dire sur ce qui fait l'originalité d'une oeuvre si riche et vaste...

Sébastien.

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