21-03-2006, 14:50
Tar Meneldil Wrote:Je ne suis en revanche pas entierement d'accord avec toi pour faire du statut genetique des textes de Tolkien une partie essentielle de son oeuvre. [...] il ne faut pas oublier que certes les differentes versions sont de la main de Tolkien, mais les publications posthumes, en revanche, sont un choix de son fils. [...] il reste que la publication des HOMEs en particulier aurait eu tres peu de chances de se voir approuvee par Tolkien.
Je comprend, mais la génétique textuelle étudie justement les brouillons et versions préparatoires. Or, je ne pense pas qu'il existe beaucoup d'auteurs célèbres souhaitant voir ses brouillons ou ses textes inachevés publiés ! Mais le fait est que cela arrive pour des auteurs jugés suffisamment importants pour livrer ainsi au public des textes qu'ils auraient très certainement refusé de voir publié de leur vivant. Le cas de Tolkien est intéressant à ce sujet, puisque ses manuscrits inédits n'ont pas été publiés par des universitaires à des fins de recherche, mais par son propre fils afin de livrer au public l'iceberg dont le SdA n'était que la partie émergé. On l'on ne peut que l'approuver quand on considère d'une part le succès du SdA et d'autre part l'étendue colossale d'une oeuvre qui est le fruit d'une vie entière.
Cependant, quand je parle de génétique textuelle, je ne faisais pas directement allusion au travail éditorial et posthume de Christopher Tolkien, mais à l'histoire de la genèse des textes par J.R.R Tolkien lui-même. Le rôle de son fils est évidemment capital puisque c'est lui qui a livré au public ces écrits inédits, nous permettant de les étudier (d'où ma citation à son sujet), mais cela reste anecdotique pour la génétique textuelle qui s'intéresse à l'autorialité (sauf bien sûr en ce qui concerne l'aspect éditorial des textes).
Par ailleurs, un point très important de l'oeuvre de Tolkien réside aussi dans ce qu'on pourait appeler le "syndrome de l'inachèvement". Quiconque lit les CLI ou HoMe ne peut qu'être frappé par le nombre de textes entamés, révisés puis abandonnés pour être recommencés à zéro (alors qu'ils étaient parfois presque finis !), et ainsi de suite. C'est un vrai miracle que Tolkien soit parvenu à boucler le SdA (on peut remercier ses éditeurs pour ne pas l'avoir lâché et l'avoir poussé à publier, sinon Tolkien aurait certainement retravaillé sur les appendices jusqu'à sa mort sans rien publier !).
Quote:Je refuse donc de faire de ces publications et de cette histoire genetique et editoriale une clef de l'oeuvre de Tolkien.
Pourtant, sans cela nous aurions d'une part bien moins de matériel à discuter (pas de Silmarillion, pas de question du genre "Bombadil vala ou maia ?", etc.), mais aussi moins de problèmes (pas de question pour savoir ce qui fait ou non partie du légendaire, ce qui doit être rejeté ou considéré comme définitif, etc.).
Je pense au contraire que ce qu'a fait Christopher Tolkien reste quelque chose d'unique dans le monde littéraire (du moins à ma connaissance), nous donnant la possibilité d'étudier et analyser l'ensemble de la genèse du légendarium de son père et nous donnant indéniablement des clefs pour la compréhension des autres oeuvres publiées de son vivant (il suffit par exemple de considérer l'évolution des études sur l'elfique depuis leur début : la publication du Silm, puis de HoMe et d'autres textes a considérablement augmenté notre compréhension de ces langues, et je ne doute guère qu'il en aille de même pour l'analyse littéraire "classique").
Enfin, je pense justement que cette possibilité offerte au lecteur d'assister au processus créatif de tout un monde imaginaire est non seulement une opportunité unique, mais aussi que c'est bien cela qui est à la base de la fameuse dichotomie interne/externe qui a fait couler tellement d'encre, ce qui est une preuve supplémentaire de l'importance toute particulière de la génétique textuelle pour l'étude de l'oeuvre de Tolkien. Si l'on se contente du SdA et à la rigueur du Silmarillion (version Christopher), il n'y a pas de raison de séparer l'interne de l'externe : on est face à un univers fictionnel "traditionnel", c'est-à-dire fini et cohérent. Mais dès que la dimension historique externe vient se greffer là-dessus, l'analyse doit forcément recourir à la dichotomie pour rendre compte d'une réalité textuelle par trop complexe, car l'histoire du monde fictionnel évolue dans le monde réel.
Bien sûr, il y a toujours matière à débat sur la nécessité de cette dichotomie, son utilité, ou pour savoir si une des approche subsume l'autre. Au passage, il n'est pas anodin de constater que les termes même de la dichotomie font référence à une approche fiction-centriste : si est "interne" ce qui appartient au monde fictif, c'est donc que l'on se place prioritairement dans le monde fictif.
Sébastien.

