Ce point devrait être un peu précisé, car c'est la source d'une aspect très original de l'oeuvre de Tolkien. Une des caractéristiques principales de cette oeuvre c'est qu'elle constitue un légendrium envisagée à travers une philologie fictionnelle : un corpus de textes hétérogènes par leur nature, leur origine, leur langue et leur transmission. Et c'est là qu'on touche à un point très particulier et remarquable, le fait que le texte est double par nature : le texte que lit le lecteur (externe au monde secondaire) est le reflet, plus ou moins altéré, d'un texte existant en Arda, ce dernier ayant été transmis (que ce soit par Ælfwine le marin anglo-saxon, par Tolkien traducteur, les membres du Notion Club, etc.). Ce lien entre le monde secondaire et le monde "réel" et l'importance du vecteur de transmission sont des caractéristiques notables de l'oeuvre de Tolkien, qui s'expliquent par sa formation de philologue. Celui-ci concevait ce légendarium comme un lointain passé de notre propre terre (une uchronie en quelque sorte), et son souci du réalisme et sa formation le poussaient à imaginer des solutions pouvant expliquer comment des récits aussi anciens auraient pu se transmettre à travers le temps.
En conséquence, on peut dire que le texte est double, à la fois dans le monde fictif et dans le monde non fictif, mais il y a une distinction importante entre les deux plans : les textes qu'étudient la critique littéraire sont ceux de Tolkien, pas ceux de Rúmil, Pengolodh ou autre. Ainsi, le critique littéraire étudie le Seigneur des Anneaux, alors que le tolkiendil ou le tolkiengolmo*, voyageur en faërie, étudiera le Livre Rouge. Encore une fois on voit bien une différence d'approche fondée sur l'objet de l'étude.
Sébastien.
* Néologisme formé d'après Lambengolmor, les "Érudits du langage".

