Rien n’est innocent... notamment la reine Berúthiel et ses chats ;-)
Je ne sais pas si le rapprochement a déjà été fait, mais le cas de la reine Berúthiel présente plusieurs points communs avec celui de Tevildo-Sauron.
Le plus évident est le thème des chats maléfiques.
Or le nombre des chats de la reine Berúthiel n’est pas innocent ;-)
« Elle avait neuf chats noirs et un blanc, ses esclaves, avec lesquels elle tenait conversation, et dont elle lisait les pensées, les incitant à percer au jour tous les noirs secrets du Gondor, de sorte qu’elle savait « tout ce que les hommes souhaitaient dissimuler », et elle faisait de son chat blanc l’espion de ses chats noirs, et elle les tourmentait. »
(CLI, IV, 2, note 7 ; S-CLI, p. 805)
Neuf esclaves noirs, tourmentés et liés par un blanc : voilà qui me rappelle furieusement les neuf Nazgûl liés par l’Unique.
De façon analogue à Sauron, Berúthiel espionne et terrifie les hommes par ses neuf esclaves, entièrement soumis à sa volonté et particulièrement efficaces dans les ténèbres — au point d’être restés dans les proverbes de la Terre du Milieu, ainsi que l’illustre Aragorn dans la Moria (SdA, II, 4).
On sait toutefois que Tolkien a reconnu ne pas savoir qui était la reine Berúthiel lorsqu’il la mentionne dans le Seigneur des Anneaux (voir le dossier résumé par Hammond & Scull dans leur ouvrage The Lord of the Rings. A Reader’s Companion [= RC], p. 283-284).
La note des CLI est aussi très probablement postérieure à l’interview donné par Tolkien à Daphne Castell en 1966 (cf. RC, p. 284) où il décrivait ce comportement singulier des chats qui suivent ceux qui les détestent.
C’est donc un rapprochement tardif que Tolkien esquisse entre Berúthiel et Sauron.
Mais qu’en est-il de Tevildo Prince des Chats (puisque c’est ce qui t’intéresse, Isengar ;-) ?
Le texte des LCP II, 1 met en relief le pouvoir que possède Tevildo pour lier ses esclaves.
Sous la contrainte de Huan, Tevildo « révéla le secret des chats et le sortilège que lui avait confié Melko ; et c’étaient là des paroles de magie par lesquelles étaient maintenues ensemble les pierres de sa maison, et par lesquels il maintenait toutes les bêtes du peuple-des-chats dans son influence, les emplissant d’un pouvoir maléfique au-delà de leur nature ; car depuis longtemps a-t-il été dit que Tevildo était un esprit maléfique qui avait pris la forme d’un animal. »
(LCP, II, 1 ; Bourgois éd. compacte p. 314)
Ce secret des chats, qui les lie dans la soumission, s’accompagne d’un collier d’or (« un insigne qu’aucun chat n’oserait déshonorer »), où « une grande magie de force et de pouvoir y était déposée » (LCP, p. 315).
Au passage, notons que ce secret assure également le maintien des pierres de la maison de Tevildo, à l’image de Barad-dûr.
Tolkien avait donc déjà quasiment écrit le Seigneur des Anneaux... ;-)
Isengar, j’ai hâte de lire ce que tu diras plus en détail sur Tevildo-Sauron, mais je nuancerais la distinction que tu fais entre les deux. Je trouve très intéressant de reprendre la typologie de Beowulf ; toutefois il me semble que Tevildo est déjà un « diable en forme de monstre » puisqu’il est quand même un « esprit maléfique » incarné dans un chat monstrueux (LCP, II, 1, p. 301, 314) — même si ces pouvoirs et son statut sont loin d’égaler ceux de Sauron.
En tout cas, je serais tenté de dire que Tolkien a précisé l’histoire de Berúthiel en ayant en tête la lointaine version de Tevildo Prince des Chats.
Une autre comparaison : chassée par son mari, Berúthiel – qui détestait la mer – sera jetée dans un navire avec ses chats.
Quant à notre sinistre Prince des chats, Melko « maudit Tevildo et son peuple et il les bannit, et depuis ce jour ils n’ont eu ni seigneur, ni maître, ni ami quel qu’il fût, et leurs voix se lamentent et crient car leurs cœurs sont fort esseulés et amers et emplis de manque, pourtant dans leurs tréfonds n’y a-t-il qu’obscurité, et aucune gentillesse. »
(LCP, II, 1, p. 315)
Dans ces deux histoires, les chats sont des êtres liés par un puissant sortilège qui assure la cohésion par la soumission apeurée à la haine. Ils seront condamnés à l’errance et à l’abandon, à la suite de leur maître(sse), sans espoir de salut.
Cette condamnation rejoint la description de la chute de Sauron, avec la dispersion affolée de ses créatures.
Un peu de tissage pour finir :
Sur les chats chez Tolkien en général :
http://www.jrrvf.com/forum/noncgi/Forum1/HTML/000953.html
Sur la chatte Grimalkin-Graymalkin, voir le message de Sosryko (09.07.2002) dans ce fuseau :
http://www.jrrvf.com/forum/noncgi/Forum1/HTML/000729.html
Sur Berúthiel :
http://www.jrrvf.com/forum/noncgi/Forum1/HTML/000275.html
L’extrait de l’interview de 1966 est présent en partie sur
http://encyclopedia.thefreedictionary.com/Beruthiel
lien donné par Cynewulf dans :
http://www.jrrvf.com/forum/noncgi/Forum1/HTML/000108.html

