Au chapitre 19, Beren et Lùthien, on nous présente Huan ainsi : il était écris qu’il rencontrerait la mort, mais pas avant d’avoir fait face au plus grand loup qui eût jamais parcouru la surface de la terre.
Et aussi à la page 229 : Et Sauron savait comme tous ceux de ce pays, quel sort était assigné au chasseur de Valinor, et il décida d’être lui-même l’instrument de ce destin. Il prit alors la forme d’un loup-garou, le plus grand qu’ait jamais parcouru la terre, et s’avança pour libérer le pont.
Ce qui fait de Carcharoth, en tant que meurtrier de Huan, l’Instrument du Destin. C’est d’ailleurs pour cela que Morgoth l’a choisit : Morgoth se souvint du destin de Huan et choisit un des louveteaux de la race de Draugluin qu’il nourrit de sa main avec de la chair vive pour qu’il acquît sa propre force. Le loup grandit si vite qu’il ne tint plus dans aucune des cavernes, et il restait, énorme et affamé, couché aux pieds de Morgoth. Là les tourments enflammés de l’enfer entrèrent en lui et il fut rempli d’un feu dévorant 1 qui le torturait, lui et sa force terrible. Il eut pour nom Carcharoth, Gueule Rouge 2, dans les récits de ce temps, et Anfauglir, les Mâchoires de la Soif 3. Et Morgoth l’envoya, privé de sommeil 4, devant les portes d’Angband, au cas où Huan viendrait.
Carcharoth est en tout point démesuré, par la force et par la taille, ce qui en fait un mal ô combien plus grand que Sauron ou Draugluin. De ce point de vue, il est mieux placé pour être le diable à forme d'ogre.
Une autre référence au destin est faite à la page 242, lorsque Carcharoth entre en Doriath : il était porté par le destin. Ce qui explicite mon propos, ou plutôt celui de Tolkien.
Mais de quel destin s’agit-il ? Huan nous en donne une idée lorsqu’il parle pour la deuxième fois : Désormais tu ne peux plus sauver Lùthien de l’ombre de la mort, car son amour l’y destine. Tu peux te détourner de ton destin et la conduire en exil où tu chercheras vainement la paix, ta vie durant. Mais si tu ne renies pas ton destin, ou bien Lùthien abandonnée devras mourir seule, ou bien elle doit défier comme toi le sort qui vous attend – sans espoir, mais sans certitude. Mais mon cœur me dit, que je verrai aussi ce que vous trouverez à la Porte 5.
Donc, le Destin mène à deux issues : 1°) Beren refuse de l’assumer, et conduit sa dulcinée en exil (Adam et Eve, la Chute). 2°) Beren assume son destin, alors, soit Lùthien meurt seule, soit ils défieront le sort. Ce qui revient à dire, qu’en refusant d’affronter la Mort-Renaissance, ils resteront sur Terre, soumis à la déchéance de celle-ci (je vous renvoit au marrissement d'(Arda, et à la condition difficile des Hommes et des Elfes) ; mais si ils passent par elle, alors ils iront au-delà, au-delà du Dévorateur d’Ame diabolique à forme d’ogre, mais ils n’ont là aucune certitude, c’est une question de choix, de « foi » dirons nous.
Carcharoth signifie Gueule Rouge, par extension un dévorateur. En effet il dévore le bras de Beren, mais aussi la Lumière du silmaril. La Gueule du loup est une nuit, une caverne, un enfer dépourvu de lumière6. Plus encore, un fléau qui se répand dans le Monde. Mais lorsque Carcharoth est tué par Huan, et que l’on retire le silmaril de ses entrailles, nous assistons à la délivrance de la gueule, à l’aurore, à la lumière initiatique faisant suite à la descente aux Enfers d’Angband. Cependant, la délivrance ici est double, le silmaril est délivré, mais aussi Beren, et puis Lùthien. Ceci dans la mesure où Beren est libéré de « la souffrance des humains » et où Lùthien est libérée d’Arda, ce qui, pour un Elfe, est La délivrance. Ce qui montre que le Lai de la Délivrance, n’est pas l’émancipation de Lùthien de la tutelle de son père ou je ne sais quoi d’autre, mais le Délivrance comme Mort, moyen d’échapper au Monde.
Nous sommes dans le cas d’une Mort-Renaissance, en passant par l’Enfer, par la Gueule. Et la Renaissance possible grâce à la Lumière du silmaril, qui initie aux mystères de la mort.
En conséquence, c’était bien là la volonté d’Eru Iluvatar, que les choses se passent ainsi. (A Manwë fut révélée la volonté d’Iluvatar, page 246). Le Destin étant fixé par Lui (Et toi, Melkor, tu verras qu’on ne peut jouer un thème qui ne prend sa source ultime en moi, et que nul ne peut changer la musique malgré moi. Ainundalë), et Carcharoth étant l’Instrument de ce destin, car c’est grâce à lui que se réalise la Délivrance.
De fait, Carcharoth est un psychopompe. Mais pas seulement, c’est le diable à forme d’ogre, qui cherche la perte éternelle de l’âme dans le péché. En effet, Draugluin et Sauron, ne sont « que » des ogres diaboliques, car leur action n’a pas le moindre impact sur l’âme de Huan, de Beren et de Lùthien.
Seulement, au lieu de dévorer les âmes, Carcharoth, permet leur Délivrance, il est l’Instrument du Destin. Un Mal qui donne naissance à un Bien providentiel. Malgré sa puissance, c’est à Eru que revient la suprématie, non au Diable, et il est de sa volonté que ses Enfants échappent à la Mort.
Dans ses Lettres, Tolkien nous dit que le thème central de sa mythologie est la Mort, et qu’elle s’est construite autour de l’histoire de Beren et Lùthien. C’est une promesse de résurrection, une préfiguration de la Délivrance christique (comme Jonas et le Grand Poisson, ou Daniel dans la Fosse aux Lions), le Salut par la Mort. Délivré du monde et de la chair marrie, par Amour (Lùthien portant un amour incommensurable à Beren) et Pitié (celle éprouvée par Mandos lorsqu’elle chanta devant lui, voir page 246).
1. Mais il est aussi rempli d’un feu dévorant… Son esprit est comparé à un brasier (page 238) et lui-même à un torrent de feu (page 242) s’abattant sur les Terres du Nord. Un feu dévorant et destructeur, diabolique en tout point.
Mais qui plus tard s’avère est un feu purificateur et régénérant pour la Mort-Renaissance des amants, cela c’est le silmaril. Car s'il n'avait pas provoqué ce feu intérieur à Carcharoth, jamais la Délivrance n'eut été possible.
2. Rouge : couleur funéraire, couleur du « feu » secret et initiatique, symbole de pouvoir, ce qui renvoit parfaitement à l'idée de feu régénérateur.
3. Cette soif que l’on retrouve peu avant sa mort, lorsque le Loup s’abreuve dans les eaux de l’Esgladuin, a un caractère tantalien. La vanité d’avaler la Lumière des Arbres, lui a valut une soif impossible à étancher.
4. Sans sommeil : typique de l’enfer, sans repos, sans quiétude...
5. La Porte peut faire référence au passage de la de ce monde à l'autre, à la Mort. Dans la liturgie ne dit-on pas que la Vierge est la Porte du Ciel ? Et le Christ n'a-t-il pas dit : Je suis la Porte, si quelqu'un entre par Moi, il sera sauvé (Jean 10,9).
6. On peut trouver une analogie dans l'Edda de Snorri Sturlusson. Les Loups, y sont des dévorateurs d'astres, des mangeurs de Lumière...
Notes : On peut remarquer d'autres similitudes avec Beowulf
Comme le Dragon de Beowulf, Carcharoth est assimilé au feu, et surtout protège (indirectement) un trésor, les Silmarilli. Et comme ce dragon, c’est le larcin, le vol de ce trésor, qui provoque sa colère, et qui fait que cette Bête vas ravager le pays. Beren, comme Beowulf, meurt en voulant arrêter le Monstre.
Les loups de Sauron, venant dévorer les uns après les autres les compagnons de Finrod Felagund, peut faire penser à Grandel qui vient dévorer les sujets d’Heorot chaque nuit. Et la mère de Grendel, à un Sauron, Seigneur des Loups, cherchant à se venger.
Morgoth, comme Lucifer (luci-ferus il me semble), est un porte-lumière, qui a souhaité conserver la Lumière pour lui-même. Les Silmarilli de la Couronne de Fer peuvent faire penser à l’Emeraude que portait Lucifer sur son front, le futur Graal).
Sur ce, bonne nuit à tous !

