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Melkor et Arda Envinyanta
#2
Dior a dit :
Au vu de ces textes, (1) Melkor semble bel et bien pouvoir se repentir, (2) il y a possibilité de rédemption même pour le Marrisseur."

Je suis d'accord avec toi pour (2) mais je pense, justement, que Tolkien dit l'opposé de la première partie de ta conclusion (1) :

But the lust to have creatures under him, dominated, has become habitual and necessary to Melkor, so that even if the process was reversible (possibly was by absolute and unfeigned self-abasement and repentance only) he cannot bring himself to do it
Tolkien, Myths Transformed VI, HoME X, p. 391

Puisque tu évoques l’apocatastase et Origène, il est vrai que ce dernier a laissé entendre que le salut universel qu’il envisageait pouvait concerner jusqu’au Diable, qu’il identifiait avec « le dernier ennemi, la Mort » (1 Co 15, 26), ennemi qui « sera détruit » d’une destruction qui est « engloutissement par la vie » (2 Co 5, 4 ; cité dans Homélies sur Josué, VIII, §4, Sources Chrétiennes 71, p. 229), engloutissement et destruction qui ressemblent fortement au salut du « dernier ennemi appelé mort (…), pour qu’il ne soit plus ennemi » (III, 6, 6, SC268, t. 3, p. 247) :

« C'est pourquoi en effet même le dernier ennemi appelé la mort sera détruit selon ce qui est dit (…). Il faut comprendre cette destruction du dernier ennemi non en ce sens que sa substance faite par Dieu périra, mais en celui que son propos et sa volonté d'inimitié, qui proviennent non de Dieu mais de lui-même, disparaîtront. Il est donc détruit, non pour qu'il n'existe plus, mais pour qu'il ne soit plus ennemi et mort. Rien en effet n'est impossible au Tout-Puissant, rien n'est inguérissable pour son créateur : il a fait toutes choses pour qu'elles existent ; et tout ce qui a été fait pour exister ne peut pas cesser d'exister. »
— Origène, Traité des Principes, III, 6, 5, SC268, t. 3, p. 245.

… "Laissé entendre" puisqu’il n’a pas reconnu avoir enseigné une telle doctrine du salut du « père de la malice et de la perdition » (Lettre à des amis d’Alexandrie cité par Jérôme, Note de Henri Crouzel, Traité des Principes, SC269, t. 4, p. 139).
Car si d’un côté, Dieu est toute bonté à l’égard de sa créature, il faut aussi prendre en compte le degré de « négligence » et l’intensité de la « dégradation » qu’elle cause dans la créature qui s’y abandonne :

« Pour montrer cette dégradation et cette chute causées par la négligence, nous pouvons sans absurdité utiliser une comparaison. Supposons que quelqu'un ait acquis peu à peu une compétence ou un art, comme la géométrie ou la médecine, jusqu'à parvenir à la perfection, en se formant longtemps par l'enseignement reçu et par des exercices, pour posséder entièrement la discipline susdite : il ne pourra jamais lui arriver d'être savant au moment de s'endormir et ignorant à son réveil. Ce n'est pas le moment d'évoquer ou de rappeler les accidents qui peuvent survenir par suite d'une lésion ou de faiblesse physique, car ils ne conviennent pas à la comparaison ou à l'exemple pris. Conformément à ce que nous avons proposé, ce géomètre ou ce médecin, tant qu'il pratique son art et s'instruit raisonnablement à son sujet, garde en lui la connaissance de sa discipline ; mais s'il ne l'exerce pas et s'il néglige de l'appliquer, il ne se souvient plus de quelques éléments, puis d'autres plus nombreux, et ainsi, après un long temps, tout s'en va dans l'oubli et disparaît complètement de sa mémoire. Il peut, certes, se faire, lorsque la déchéance commence et que la négligence est encore faible, qu'il se reprenne, revienne vite en lui-même, récupère ce qu'il a perdu et rappelle ce qu'il s'était ôté par des oublis encore restreints. »
— Origène, Traité des Principes, I, 4, 1, SC252, t. I, p. 167.

[... Concernant Melkor, est-il raisonnable de qualifier sa négligence d'encore faible ? ;-)]
Cette « négligence n’est pas un simple acte de faiblesse, mais une décision de la volonté qui refuse par orgueil l’amour et la contemplation de Dieu » (Note de Henri Crouzel, Traité des Principes, SC253, t. 2, p. 77) c’est-à-dire la « participation à la sainteté, à la sagesse et à la divinité elles-mêmes » (Origène, I, 6, 2, SC252, t. I, p. 199) :

« Car le créateur a accordé aux intelligences créées par lui des mouvements volontaires et libres, afin que certainement le bien devienne leur propriété lorsqu'elles le conservent par leur volonté propre; mais la paresse, le dégoût de la peine à prendre pour conserver le bien, l'aversion et la négligence à l'égard des valeurs supérieures a été le début d'un éloignement du bien. Or s'éloigner du bien n'est pas autre chose que de tomber dans le mal. En effet il est certain que le mal est la privation du bien. Il arrive donc que, dans la mesure où l'on se détourne du bien, on en vient au mal dans la même proportion. Par conséquent chaque intelligence en négligeant le bien selon ses mouvements, soit gravement soit de façon plus restreinte, était attirée dans le contraire du bien qui est sans aucun doute le mal. »
— Origène, Traité des Principes, I, 9, 2, SC252, t. I, p. 355-357.

Un dernier texte (désolé Dior, je ne construiot pas assez, et saute des remarques que je voudrais et mériteraient d'pêtre faites, mais je ne peux faire mieux en ce moment) :

« Il faut savoir cependant que quelques-uns de ceux qui sont tombés de l'unité de ce commencement, nous l'avons dit plus haut, se sont livrés à une telle indignité et à une telle malice, qu’ils sont devenus indignes de cette instruction et de cette formation qui sont données au genre humain par le moyen de la chair avec l'aide des puissances célestes ; au contraire, ils sont les adversaires de ceux qui sont ainsi instruits et formés et ils les combattent. De là viennent les luttes et les combats qui remplissent toute la vie des mortels, car nous sommes sujets aux oppositions et aux attaques de ceux qui sont tombés de l'état supérieur sans aucun regret, ceux qu'on appelle le Diable et ses anges, et tous les autres ordres mauvais que l'Apôtre a nommés à propos des puissances malignes.
En outre, est-ce que quelques-uns de ces ordres qui agissent sous la domination du Diable et obtempèrent à sa malice pourront jamais dans les siècles futurs revenir à la bonté parce que reste en eux la faculté du libre arbitre ? Ou au contraire la malice durable et invétérée ne se changerait-elle pas, par l'habitude, d'une certaine façon en nature ? Que le lecteur juge s'il est possible que de toutes manières, soit dans les siècles des réalités visibles et temporelles, soit dans ceux des réalités invisibles et éternelles, cette partie de la création ne soit pas complètement séparée de cette unité et de cet accord final. »
— Origène, Traité des Principes, I, 6, 3, SC252, t. I, p. 203-203.

Ainsi, si Melkor n'a pas pu dans le passé se repentir alors que l'occasion lui était donnée, préférant la feindre parce qu'il avait décidé de la rejeter, l'éloignement volontaire dans lequel il s'est lui-même placé n’a pu que provoquer l’« endurcissement de son cœur », créant l’irréversible là même où tout, aux yeux du Créateur, est réversible et appelé au salut.

Malgré tout, comme Origène, Tolkien ne ferme aucune porte de salut ou d'espérance, et je crois qu'il penchait avec lui, avec l'image d'Arda Guérie, pour une forme de salut universel, de relèvement de restauration du monde, et donc de toutes ses créatures raisonnables dont le libre arbitre laisse encore place à la repentance.

Sur ce sujet, on peut donc, il me semble, reprendre la conclusion de Philippe Henne à propos de l'apocatastase d'Origène :

Au lieu de se demander si le salut serait accordé au diable, Origène semble se poser la question autrement : l'Adversaire peut-il encore accéder au salut, vu sa profonde malignité ?
P. Henne, Introduction à Origène, Cerf, 2004, p. 123


S.

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