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D'un détail géographique: lanterniers, portiers et hoteliers de Minas Tirith
#1

"Si cela vous plaît, descendez jusqu'au premier Cercle et demandez la Vieille Hôtellerie dans le Rath Celerdain, la Rue des Lanterniers."
"Il finit par arriver par des rues voutées et maints beaux passages et pavements au Cercle inférieur, le plus large; là, on le dirigea vers la Rue des Lanterniers, une vaste voie qui menait a la Grande Porte (...)"

Deux rues de Minas Tirith sont nommées dans le Seigneur des Anneaux : la Rue des Lanterniers (anglais Lampwright's Street, sindarin Rath Celerdain) ainsi que la Rue du Silence (anglais Silent Street, sindarin Rath Dínen).

De la seconde, nous savons qu'elle était bordée de statues d'hommes du passé et qu'elle menait notamment à la Maison des Intendants:


L'écho de leurs pas lents se répercutait tandis qu'ils descendaient toujours; ils finirent par arriver à la Rue du Silence, Rath Dínen, entre des dômes pâles, des salles vides et des statues d'hommes depuis longtemps morts; et ils pénétrèrent dans la Maison des Intendants, où ils déposèrent leur fardeau.

De la première, jusqu'à présent, nous ne savions pas grand chose, sinon que cette rue, attenante à la Grande Porte, était plutôt large - presqu'une avenue, dirions-nous - et qu'on y trouvait aussi une Vieille Hôtellerie.

Quelle pouvait donc être cette confrèrerie de lanterniers, suffisamment aisée pour s'installer dans une avenue aussi importante de la ville et avoir en outre disposé, à une époque du moins, d'un lieu où accueillir les visiteurs de passage?

Le Trésor de la Langue Française donne plusieurs définitions de "lanternier":
1. Vx. Fabricant de lanternes.
2. Vx. Celui qui était chargé d'allumer les lanternes publiques.
3. Vx et pop. Tenancier d'une maison de prostitution.
4. Vx. Porteur de lanterne.

Nous pouvons sans hésitation éliminer le sens (3), à moins de vouloir faire de la Vieille Hotellerie un lieu de débauche nocture et de rencontres monnayées! Mais même en ce cas, une ruelle plus discrète eut sans doute été préférable. Non, à n'en point douter, la Rue des Lanterniers de la capitale du Gondor n'est point notre rue St Denis!

De même, le sens (2) ne convient pas davantage, car nous savons de source sûre que les rues de Minas Tirith n'étaient en général pas éclairées:


Un portier etait assis dans une petite maison au bord du chemin, et il vint, une lanterne a la main, les yeux emplis de crainte. Sur l'ordre du Seigneur, il fit jouer la serrure; la porte se rabattit silencieusement, et ils la franchirent après que Denethor eut pris la lanterne de sa main. Il faisait noir sur la route qui descendait entre d'anciens murs et des parapets à nombreux balustres que révelait indistinctement la lumiàre oscillante de 1a lanterne.

Nos lanterniers, dès lors, ne pourraient être de simples allumeurs de réverbères... Quant au sens (4), le portier lui-même s'en acquitte pour un bout de chemin, sans quitter la demeure dont il a la charge et visiblement la garde. Si le seigneur Denethor doit lui-même ensuite porter sa propre lanterne (sans en déléguer la tâche à l'un des serviteurs qui l'accompagne à cet instant), on peut juger que chaque habitant de Minas Tirith en faisait peut-être autant, s'il lui fallait se rendre quelque part de nuit.

Au final, les lanterniers de Minas Tirith ne sauraient donc être que des fabricants de lampes. Du reste, nous aurions pu nous en douter: aussi bien l'anglais lampwright que le sindarin celerdain nous en donnaient la piste. Le premier est un "wright", c'est-à-dire, au sens propre, un "manufacturier". Quant au second, il s'interprète aisément comme contenant la forme mutée de la racine TAN "faire, fabriquer" que l'on retrouve aussi dans Círdan "le Charpentier de Navires" ou Mírdain, les Joailliers d'Eregion...

Mais quel est donc le commerce essentiel de ces "manufacturiers de lampes" qui ont donné leur nom à la rue où ils étaient tous probablement établis (comme il était fréquent, au Moyen-Âge, d'avoir des rues par corporation de métiers) ?

Si nous avons vu qu'en règle général, les rues de Minas Tirith ne semblent pas éclairées, il y a tout de même quelques exceptions. La passe dans le roc, à l'entrée de la Citadelle, en est un exemple :


"L'entrée de la Citadelle donnait aussi sur l'Est, mais elle etait creusée dans le coeur du rocher; de là, une longue pente, éclairée de lanternes, montait à la septième porte."

S'agirait-il de cette sorte de lanternes-là uniquement ? Il est un peu difficile de croire que cela justifierait une corporation entière de lanterniers...

Ou pourrait-il plutôt s'agir de celles que l'on trouve dans les maisonnées -- qu'il s'agisse par exemple de celle où loge Gandalf ("Le logement était sombre, hormis autour d'une petite lanterne pose sur la table"), ou encore de la noble Maison des Intendants ("une grande salle voûtée, drapée pour ainsi dire des grandes ombres jetées par la petite lanterne sur les murs obscurs") ? Ou, peut-être aussi, de cet autre genre de lanternes que l'on suspend parfois au-dessus du pas de la porte, ainsi qu'aux Maisons de Guérison :


"Pippin se fraya un chemin comme ils passaient sous la lanterne qui pendait à la voûte de la porte (...)"
"Et, comme il s'avancait dans la lumière de la lanterne suspendue près de la porte, ils virent que c'etait Aragorn (...)"

La publication récente d'extraits de l'Index de Tolkien dans le Reader's Companion d'Hammond et Scull nous permet désormais de répondre à cette question. Notre lanternier (singulier calardan, pluriel celerdain) est l'artisan d'une calar, à savoir "une lanterne portative" (anglais "a (portable) lamp", RC p. 523).

Cette précision, nouvelle, est intéressante. L'éclairage nocturne d'une imposante cité comme Minas Tirith n'est pas une mince affaire. Nombre de lanternes et de lampes différentes sortent fort probablement des ateliers de ses illustres lanterniers... Mais s'il y a un domaine particulier où ils semblent exceller, c'est bien celui de la lanterne portative. Commerce fleurissant, si chacun possède la sienne, en propre ou par l'entremise d'un portier, comme on l'a suggéré plus haut! L'on se prendrait alors à imaginer l'allure des rues de la cité à la tombée de la nuit : Quelques porches et passages éclairés, certes, mais aussi les farandoles mouvantes et oscillantes des Gondoriennes et Gondoriens qui déambulent, avec lanternes, lumignons et lampions bien en main.

En avons-nous fini avec la Rue des Lanterniers ? Pas encore tout à fait. Nous évoquions en début d'article la Vieille Hotellerie qui s'y trouve -- en anglais Old Guesthouse, soit littéralement une "Maison d'Hôte". Nous est-il possible d'en savoir un peu plus sur la fonction qu'elle occuppait lorsqu'elle fut conçue ?

Peut-être bien... Le Reader's Companion d'Hammond et Scull viens encore à notre rescousse en nous apprenant son nom en sindarin : Sennas Iaur (RC p. 523). Il serait assez tentant d'y voir un terme dérivant de la racine SED (Etymologies p. 385) "repos" (anglais "rest"). Nous pourrions en reconstruire une forme étymologique *sendasse, en supposant un nom abstrait que l'on pourrait rapprocher d'un mot simple *send, *senn. Un parallèle avec d'autres formes semblables vient à l'esprit -- par exemple d'un côté PHEN, Q. fenda, S. fenn, fend [Ety/381], et de l'autre fennas [LotR/II:IV, RS/463, RGEO/75]. Bref, pour résumer simplement notre hypothèse, nous aurions quelque chose comme *send, *senn "repos" et sennas "lieu de repos".

Evidemment, en français moderne, une "Maison de Repos" évoquerait plutôt un lieu où les gens convalescents peuvent récupérer de leur maladie. Et pour cela, à Minas Tirith, nous connaissons déjà les Maisons de Guérison! Mais il me vient à l'esprit que le Trésor de la Langue Française mentionne un vieux terme "reposoir", dont les acceptations sont notamment les suivantes :
- Vx ou littér. Endroit où l'on se repose, où l'on peut faire halte.
- (Archit.) "Petit édifice qu'on élevait autrefois sur le bord des grandes routes pour offrir un abri aux voyageurs".

Ces définitions correspondraient assez bien, dans l'ensemble, à ce que nous savons maintenant de la Vieille Hôtellerie de la Rue des Lanterniers. Elle aurait avant tout été destinée aux voyageurs de passage, afin qu'ils puissent se loger en ville et se remettre de leur long trajet. Que l'on traduise finalement par "Reposoir", "Maison d'Hôte" ou "Hôtellerie", c'est bien le sens premier d'"hôtel" -- logis où l'on trouve accueil et hébergement -- qu'il faut retenir ici.

Preuve en est, s'il le fallait, que Minas Tirith, en des temps moins troublés, savait se montrer accueillante envers les voyageurs et les pélerins...

"Ah!" me direz-vous. "Que de belles images suscitées par une seule rue..." -- Et dire qu'il nous aura suffi de suivre une lanterne!

Didier.

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