Dans sa tentative inachevée d'écrire une suite au Seigneur des Anneaux ("The New Shadow", publiée dans The Peoples of Middle-earth), Tolkien mit en scène un personnage du nom de "Borlas of Pen-arduin".
David Salo, dans son ouvrage A Gateway to Sindarin, corrige Pen-Arduin avec double majuscule et traduit cette expression par "Chute de la Rivière Royale" (angl. "fall of the royal river", du sindarin pend, arn- + duin), indiquant en outre qu'il s'agit du nom d'un endroit situé dans les Emyn Arnen, peut-être d'une rivière descendant de ces mêmes collines pour se jeter dans l'Anduin.
Pour comprendre ce qui a pu le mener à une telle interprétation, il nous faut d'abord rappeler que jusqu'à la publication de Vinyar Tengwar n°42, nous ne connaissions pas avec certitude le sens exact du toponyme Emyn Arnen. Les interprétations les plus répandues donnaient, non sans admettre quelque maladresse, soit "Collines de l'Eau Royale" (angl. "Hills (of the) Royal Water"), soit "Collines Royales, Collines du Roi" (angl. Hills (of the) Royal (one)")... Nous ne redonnerons pas ici tous les détails de ce cheminement, sauf à rapidement mentionner qu'il se basait principalement sur l'interprétation d'un autre toponyme figurant dans les brouillons du Seigneur des Anneaux, lui aussi non traduit : Lonnath-Ernin, nom provisoire des quais où pouvaient accoster les navires au sud de Minas Tirith. Pour le reste, on pourra par exemple consulter le raisonnement qui pouvait conduire à ces deux lectures dans le petit article que j'avais rédigé en 2000-2001 pour Hiswelókë, Quatrième Feuillet "Du détail géographique : les Emyn Arnen" (cf. en particulier la note 7). La publication de Vinyar Tengwar n°42 en juillet 2001 leva finalement le doute, Tolkien ayant expliqué dans son essai sur les rivières et collines du Gondor que le sens était celui de "Collines à côté de l'eau" (angl. "beside the water" -- Là encore, voir le correctif ajouté à la fin du vieil article suscité).
Evidemment, cette définition à nouveaux frais ne convient pas vraiment pour Lonnath-Ernin, étant donné qu'un port est près de l'eau par définition même! Il ne reste qu'à supposer que ce terme non retenu a probablement bien signifié "Havres Royaux" à l'époque où Tolkien l'avait envisagé. Ce rappel pour dire, si besoin était, que la proposition de David Salo n'est pas totalement infondée sur le plan linguistique, même si nous pouvons arguer qu'elle reste dans la droite lignée d'interprétations que nous savons maintenant erronées.
Là où David Salo s'avance cependant beaucoup, sans profiter dirait-on du recul des années, c'est en tentant de justifier sa proposition en suggérant l'existence d'une rivière Arduin, avec majuscule s'il vous plaît, affluente de l'Anduin et possédant de surcroît des chutes ! C'est une déduction bien hasardeuse et, osons le dire, tirée par les cheveux...
Reprenons par conséquent le dossier à son origine. Ce vieux Borlas, après tout, n'est pas complètement un inconnu pour nous : il s'agit, nous dit le texte, de l'un des fils de Beregond, qui devint Capitaine de la Garde de Faramir et le suivit dans sa cité dans les Emyn Arnen après les événements relatés à la fin du Seigneur des Anneaux. Il se pourrait donc, beaucoup plus simplement, que notre Borlas de Pen-arduin soit nommé d'après le lieu où il habite.
Il se trouve, par chance, que nous avons quelques précisions sur cet endroit :
"The two were sitting in an arbour near the steep eastern shore of Anduin where it flowed about the feet of the hills of Arnen. They were indeed in Borlas's garden and his small grey-stone house could be seen above them on the hill-slope facing them. Borlas looked at the river...""Ils était assis sous une tonnelle, non loin des berges en pente sur la rive orientale de l'Anduin qui coulait aux pieds des collines d'Arnen. De fait, ils étaient dans le jardin de Borlas, et l'on pouvait distinguer, au-dessus d'eux, sa maisonette en pierre grise sur les versants de la colline en face. Borlas contempla la rivière..."
(p. 411, ma traduction et mon emphase)
Un autre passage (p. 415-416) reprend, un peu plus loin dans le même texte, des indications topographiques fort semblables. Il est par conséquent très clair que la maison de Borlas -- d'une part -- borde l'Anduin, et -- de l'autre -- se situe sur un versant en pente des Emyn Arnen.
Nous suivrons partiellement David Salo sur l'analyse de Pen : il fait peu de doutes qu'il s'agit d'une forme courte, propre à l'usage du sindarin par les hommes du Troisième Âge, de pend, penn "déclivité, pente" (anglais "declivity, slope", Ety/380, RC/525), de même par exemple que Nan (pour en donner un autre parallèle) est une forme courte de nand, nann. Mais là où Salo s'égare, tout à sa volonté d'y trouver un sens qu'il n'a pas su dénicher dans le texte, c'est en y voyant par extension une "chute" d'eau.
Quant à arduin, la seconde partie est évidemment duin "fleuve". Pour le reste, il ne faut pas beaucoup d'imagination pour supposer qu'il s'agit là d'une construction semblable à celle donnée par Tolkien pour Arnen, avec ar- signifiant ici encore une fois "à côté de", plutôt qu'une quelconque dérivation de la racine elfique similaire signifiant "royal". Les vieilles idées ont probablement la vie dure, pour qu'un David Salo ait voulu s'y rattacher encore une dernière fois...
Soit pour conclure : "Borlas de la Pente-à-côté-du-Fleuve". Ou encore, pour essayer de dire les choses avec un peu plus de style : le vieux Borlas, habitant de Versant-en-bord-de-Fleuve.
A l'épreuve du Rasoir d'Occam, cette interprétation reste non seulement la plus simple, mais aussi la plus perninente au vu des quelques indications textuelles que nous possédons et qui s'expriment ici dans toute leur netteté.
Comprendre les langues elfiques, cela ne saurait se résumer à les prendre comme un tout unitaire, uniquement linguistique. Le risque est d'y broder d'improbables significations. Non c'est parfois, comme ici, se laisser porter et se rappeler ce que Tolkien en pensait : Elles suscitent le récit qui les utilise -- et ce dernier les enrichit aussi en retour... "Car à connaître le simple nom d'un homme", me direz-vous peut-être, "nous en savons maintenant un peu plus sur ce qu'il est vraiment, et il nous plaît d'imaginer sa modeste masure, avec sa paisible tonnelle ombragée d'où contempler, tout en devisant doctement sur le Marrissement du Monde, l'Anduin majestueux qui serpente entre les collines."
Didier.

