01-05-2009, 07:33
- Ce fuseau est en un développement de quelques remarques sur la Machine que j'avais pu effectuer dans un fuseau antique [argll, 6 ans déjà !], initié par Ylem, avec la participation de Cirdan, Lambertine, Lothiriel, TB, Semprini, Laegalad, yyr, Hisweloke [si avec tout ça vous n'avez pas envie d'aller voir ne serait-ce qu'un peu ;-)] intitulé le Sens de l'Histoire
- Avertissement : Alors certes, ce n'est pas gai, mais l'actualité non plus (cf. second billet) et il ne faut pas oublier que le Seigneur des Anneaux [emphase]« se rapporte essentiellement à la Chute, à la Mortalité et à la Machine »[/emphase] (L131) --- rien de bien réjouissant, ce qui ne signifie pas qu'il n'y a pas de raison d'être joyeux, mais ça c'est un autre sujet... ;-))
Tolkien pose une équivalence entre la Machine et la Magie, ces deux termes décrivant toute volonté désireuse de prendre le [emphase]« chemin le plus court »[/emphase] (SdA, VI.8) pour exercer et asseoir sa puissance :
[citation=L155, 1954, Lettres, p. 285]« L’intention première dans l’utilisation de la magia, en laissant de côté toute considération philosophique sur la manière dont cela marcherait, est l’immédiateté : la rapidité, la réduction du travail nécessaire, mais aussi la réduction au minimum (ou jusqu’à sa disparition) du fossé entre l’idée ou le désir, et le résultat ou l’effet. »[/citation]
Valéry, quinze ans auparavant, faisait déjà un constat similaire, et notait, d’une manière plus cinglante : [emphase]« la machine a exterminé la patience »[/emphase] (Degas, Danse, Dessin, 1965 (1938), Gallimard, [folio essais n°323]).
Cette volonté d’immédiateté est indissociable d’une volonté de performance jusqu’à l’excès :
[citation=SdA VI.8]« Prenez le moulin de Rouquin, par exemple. La Pustule l'a abattu presque dès son arrivée à Cul de Sac. Puis il a amené un tas d'Hommes malpropres pour en bâtir un plus grand et le remplir de roues et de machins étrangers. (…) L'idée de La Pustule était de moudre davantage et plus vite, ou c'est ce qu'il disait. »[/citation]
Il est intéressant de noter comment l’image du moulin revient sous la plume d’Alain, qui oppose aux manifestations de la Machine ([emphase]« de roues et de machins étrangers »[/emphase]) [emphase]« les anciennes machines, comme moulin à vent, moulin à eau »[/emphase] dans lesquelles il [emphase]« reconnaît l’arbre, et les nœuds de l’arbre »[/emphase] accueillant [emphase]« l’empreinte de l’homme sur la matière résistante et souple »[/emphase] ; ici, le témoignage [emphase]« d’une inimitable rencontre entre la matière et l’artisan »[/emphase] alors que là, une [emphase]« même idée s’est réalisée mille fois »[/emphase] par [emphase]« le mécanique travail d’usine »[/emphase] (Alain, Vingt leçon sur les Beaux-Arts (1931), dans Les Arts et les Dieux, Gallimard 1958, p. 563 [Pléiade]).
Les [emphase]« moulins plus efficaces »[/emphase] (L155) ne sont donc plus vraiment des moulins ; tout instrument devient obsolète dès lors qu’il n’appartient pas à la dernière génération, dès lors qu’il n’est pas parmi les instruments les plus efficaces — seuls dignes d’intérêt, à défaut d’être nécessaires :
[citation=Les Idées et les Âges (1927), dans Les Passions et la Sagesse, Gallimard, 1972 (1960), p. 296 (Pléiade)]« Et c’est presque une obligation de politesse que d’admirer la dernière machine, la plus puissante qui soit au monde; mais cette admiration ne conduit à rien; l’esprit reste là-devant comme stupide; le seul mouvement raisonnable est alors de faire marcher soi-même la machine; et ce plaisir même s’use aussitôt, parce que l’esprit ne trouve là aucun aliment; cet ennui remuant est une des causes de la guerre, précisément par ce besoin de construire une machine plus puissante, et surtout par cette fureur de l’essayer. Cet esprit est ravageur. »[/citation]
Tolkien a très bien perçu la capacité d’auto-destruction et les ravages d’un esprit perpétuellement insatisfait, toujours plus appauvri et affamé à force d’exercer sa puissance :
[citation=SdA VI.8]« Il a d'autres moulins semblables. Mais il faut avoir du blé pour moudre; et il n'y en avait pas plus pour le nouveau moulin que pour l'ancien. Mais depuis l'arrivée de Sharcoux on ne moud plus de grain du tout. Ils sont toujours à marteler et à émettre de la fumée et de la puanteur, et il n'y a plus de paix à Hobbitebourg, même la nuit. Et ils déversent des ordures exprès; ils ont pollué toute l'Eau inférieure, et ça descend jusque dans le Brandevin. S'ils veulent faire de la Comté un désert, ils prennent le chemin le plus court. »[/citation]
Il eût été [emphase]« sans doute possible de défendre l’introduction par le pauvre Lotho de moulins plus efficaces »[/emphase] ; mais le danger devient manifeste avec [emphase]« la façon dont Sharcoux et Rouquin les utilisent. »[/emphase] (L155)
Car, indépendamment de tout jugement quant à la réduction de la durée entre le [emphase]« désir »[/emphase] et l’[emphase]« effet »[/emphase], l’esprit de la Machine ne doit pas masquer ses présupposés comme ses conséquences : l’esclavage de tous pour la soif d’une grandeur démesurée de quelques uns — rien n’ayant changé depuis l’âge des pyramides, sinon la forme, désormais [emphase]« dissimulée »[/emphase], des moyens :
[citation=L155, Lettres, p. 285]« Mais la magia peut ne pas être aisée à obtenir, et en tout cas si vous disposez de travailleurs esclaves en abondance, ou de machines (souvent la même chose, dissimulée), il peut être aussi rapide, ou assez rapide, d’abattre des montagnes, de détruire des forêts ou de construire des pyramides par ces moyens. »[/citation]
Tolkien est vivement conscient du prix que la Machine réclame aussi bien à l’homme qu’à la nature. Alain développe, avec des accents tout tolkieniens, ce qu’il appelle [emphase]« le mensonge des machines »[/emphase] :
[citation=Alain, Propos, t. II, Gallimard, 1990 (1970), p. 500-501 (Pléiade)]« (…) je refoule une idée fausse qui nous trompe tous, c’est que la machine a remplacé l’esclave. Dans le fait la machine à vapeur a engendré aussitôt, de ses rouages, un genre nouveau d’esclavage, d’injustice et de misère, résultant principalement de ce mensonge des machines, qui présentent le travail humain comme un effet de nature. Partout où la nature sert l’homme, c’est l’homme qui sert l’homme. »[/citation]
De plus, parmi les [emphase]« effets maléfiques et destructeurs »[/emphase] (L155, 1954) de la Machine doit être envisagé, avec frayeur, e rejet de l’homme par sa propre intelligence, [emphase]« tout recours à des plans ou procédés (appareils) externes »[/emphase] s’opérant [emphase]« aux dépens du développement des pouvoirs ou des talents internes qui nous sont propres »[/emphase] (L131, 1951).
Mauriac prolonge une telle pensée dans son Journal : [emphase]« dans un monde dominé par la technique, la machine compte plus que l’homme parce qu’elle est précise — et l’homme ne vaut que dans la mesure où il devient machine. »[/emphase]
Lewis Mumford confirme les paroles des deux écrivains et prophétise :
[citation=Les Transformations de l’homme, Paris, L’encyclopédie des nuisances, 2008 (1956), p. 158, 166]« (…) la nature de l’homme a commencé à subir à l’époque moderne une changement final décisif. (…) l’intelligence froide, qui est parvenue comme jamais auparavant à maîtriser les forces de la nature, domine déjà largement toute activité humaine. Pour survivre dans ce monde, l’homme lui-même soit s’adapter complètement à la machine. Les types humains réfractaires à l’adaptation, comme l’artiste ou le poète, le saint ou le paysan, seront soit remodelés, soit éliminés par la sélection sociale. (…) Devenir plus humain, pousser plus loin l’exploration des profondeurs de la nature de l’homme, rechercher le divin, tout cela ne concernera plus l’homme mécanisé.(…) Si le but de l’histoire humaine est un type d’homme uniforme, se reproduisant à un rythme uniforme, dans un environnement uniforme, maintenu à température, pression et humidité constantes, vivant une existence uniformément sans vie, avec des besoins physiques uniformes satisfaits par des produits uniformes, (…)une créature sous pression mécanique constante, de l’incubateur à l’incinérateur, presque tous les problèmes du développement humain seront réglés. Il restera toutefois celui-ci : pourquoi quiconque, fût-ce une machine, se soucierait-il de conserver en vie une telle créature ? »[/citation]
C’est encore vers Lewis Mumford qu’il faut se tourner pour le voir évoquer, comme s’il commentait le « Nettoyage de la Comté », les blessures que l’homme mécanisé inflige à la terre comme à l’argile vivante :
[citation=Les Transformations de l’homme, Paris, L’encyclopédie des nuisances, 2008 (1956), p. 165]« Dans ce passage à un monde dirigé par la seule intelligence et voué au seul développement de la puissance (…) il n’est pas un aspect de la nature ou de l’homme qui ne soit menacé. Pourquoi l’homme posthistorique devrait-il chercher à préserver quoique ce soit de la diversité environnementale qui existe encore sur terre et dont la richesse élargit le champ de la liberté humaine : prairies, marécages, forêts, parcs, vignobles, déserts et montagnes, lacs ou chutes d’eau ? Pourquoi, avec de solides raisons posthistoriques pour cela, ne pulvériserait-il pas les montagnes, soit pour obtenir du granit, de l’uranium et de la terre, et plus de combustible pour l’énergie nucléaire, soit pour le simple plaisir d’aplanir et de broyer, jusqu’à ce que le globe terrestre soit réduit à l’état de plate-forme nivelée ? »[/citation]
Ainsi, [emphase]« aimer la machine »[/emphase] revient à se faire [emphase]« ennemi »[/emphase] de tout ce qui est [emphase]« ancien et beau »[/emphase] (L339, 1962). Que la nature antique, dans toute la beauté de ses arbres, de ses montagnes et de ses forêts, ait comme ennemie les machines, quoi de plus compréhensible en somme, car [emphase]« on sait aussi que ces choses s’usent fort vite et font des ruines laides »[/emphase] (Alain, Vingt leçon sur les Beaux-Arts (1931), dans Les Arts et les Dieux, Gallimard 1958, p. 563 [Pléiade]).
La [emphase]« vacuité de toute machine »[/emphase] (L75, 1944) n’a jamais été neutre. Manifestation de [emphase]« l’esprit du Mal »[/emphase] (L96, 1945), la Machine consistera toujours à prendre le [emphase]« chemin le plus court »[/emphase] (SdA, VI.8) pour [emphase]« raser le monde réel »[/emphase] (L131, 1951).
Incapable de [emphase]« toucher au cœur des choses »[/emphase] (L75, 1944), elle atteint, déchire et anéantit la chair du monde — derrières les machines, un [emphase]« ennemi »[/emphase] ordonne : [emphase]« Taillez, brûlez et ruinez »[/emphase] (SdA, VI.8) :
[citation=SdA VI.8]« Comme, traversant le pont, ils levaient le regard vers la colline, ils eurent le souffle coupé. Même la vision que Sam avait eue dans le Miroir ne l'avait pas préparé à ce qu'ils virent alors. La Vieille Grange de la rive ouest avait été jetée bas et remplacée par des rangées de baraques goudronnées. Tous les châtaigniers avaient disparu. Les berges et les bordures de haies étaient défoncées. De grands camions couvraient en désordre un champ battu, où il n'y avait plus trace d'herbe. Le Chemin des Trous du Talus n'était plus qu'une carrière de sable et de gravier. Au-delà, Cul de Sac était caché par un entassement de grandes cabanes. »[/citation]
Dans ce monde éventré, désherbé et goudronné, tout est machine, c’est-à-dire [emphase]« une œuvre d’homme dans laquelle rien d’humain n’est enfermé »[/emphase] (359) — puisque [emphase] « est (…) machine ce qui n’a forme et mouvement que d’après l’idée extérieure [ou, si l’on veut, le plan], sans que l’homme qui exécute y puisse rien changer. D’après cela une usine est une machine encore ; et les maisons d’ouvriers autour de l’usine, de même »[/emphase] (360) ; [emphase]« Images parfaites de l’intelligence séparée ou de la force nue »[/emphase] (361) desquelles [emphase]« l’esprit est comme exilé »[/emphase] (360) aussi bien que [emphase]« les fibres et les nœuds »[/emphase] (359) — puisque [emphase]« le jugement s’exerce contre l’obstacle »[/emphase] — pour faire place à [emphase]« l’action humaine [qui] va droit à l’utile, sans ces arrêts, ces détours et ces repos contents » [/emphase] (359). [emphase]« Nécessité seulement »[/emphase] — rejet [emphase]« des accidents du terrain et des nœuds du bois »[/emphase] (360 ; Alain, Système des Beaux-Arts (1920), IX, dans Les Arts et les Dieux, Gallimard 1958, p. 359-361 [Pléiade]).
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