15-05-2009, 03:05
Lorsqu’il doit payer des impôts sur ses droits d’auteurs, Tolkien accompagne le chèque d’un petit mot ([emphase]« pas un penny pour le Concorde »[/emphase]) qui manifeste son rejet, encore très vif dans les années 60, de l’aéronautique. A la même époque, Tolkien rédige une satire de l’automobile, [emphase]« parabole de la destruction d’Oxford (Bovadium) par les motores manufacturés par le Daemon de Vaccipratum (en référence à Lord Nuffield et ses œuvres motorisées sur Cowley) qui encombrent les rues, asphyxient les habitants et finissent par exploser »[/emphase] (Carpenter, Biography, IV.6, p. 218 ; Rateliff, HotH, t.1, p. 462 précise qu’il s’agit d’un manuscrit de 53 pages… ; William Morris, fondateur de la Morris Motor Company, devenu par la suite Lord Nufflied, ouvre en 1902 son garage longwall street. La Morris bull nose y sera conçue en 1912 puis la production aura lieue à Cowley) .
Il ne possédait aucun des « gadgets » électriques dont la plupart peuvent paraître indispensables sinon bien pratique au quotidien, pas plus qu’on ne trouvait, dans la maison de Sandfield Road, de télévision, de machine à laver ou de lave-vaisselle (il aurait été intéressant de connaître l’avis d’Edith sur ces deux derniers refus…). [source : I Am in Fact a Hobbit, Perry C. Bramlett, Joe R Christopher, 2003, p. 22 ; S&H, t.2, p. 253]

[small](n°76, Stanfield Road, où Tolkien a vécu entre 1953 et 1968)[/small]
Pour autant, Tolkien apprécie certains aspects du progrès technique comme le chauffage central (L307, Lettres, p. 307) ; et s’il ne possède plus de voiture à la fin de sa vie, il utilise les taxis (Carpenter, IV.2, p.173), les chemins de fer — mais aussi de l’avion pour des déplacements plus importants (à Dublin en 1965).
S’il n’est pas à rejeter comme un tout, le progrès technique n’est pas à approuver dans ses productions modernes, non seulement de par leur utilisation à un moment ou à un autre pour la guerre, mais aussi de par leur manière de se présenter et de s’imposer à nous : il faut rejeter l’auto-proclamation d’un [emphase]« “progrès scientifique [qui] se poursuit inexorablement” »[/emphase], comme l’affirmait une publicité de 1943 (MC, p.184 ; OFS, note au §89, p. 117), car les [emphase]« (soi-disant) avancées »[/emphase] techniques (AH, p. 109), non contentes de déclarer [emphase]« “certaines choses obsolètes” »[/emphase], pervertissent et voilent [emphase]« quantité d’autres choses plus durables et plus essentielles »[/emphase] (MC, p. 184-185).
La première de ces perversions est celle de la pensée et du langage — comme le montre l’anecdote suivante reprise par Bradley J. Birzer : en 1955, lorsqu’un journaliste du New York Times Book Review lui demande comment il fonctionne (what made him tick), Tolkien répond : [emphase]« Je ne fonctionne pas. Je ne suis pas une machine. (Si je fonctionnais [comme une montre fonctionne], je n’en aurais pas conscience, et vous gagneriez à poser la question au remontoir.) »[/emphase] (JRR Tolkien’s Sanctifying Myth, 2002, p. 110).
Quatorze ans plus tard, Tolkien use pourtant de toute l’imagerie mécanique qu’il déteste pour illustrer son état de santé :
[citation=L311, Lettres, p. 560-561]« Il y a trois semaines ce mardi, Tolhurst est venu et m’a “sonné les cloches”, diagnostiquant une inflammation ou une infection de la vésicule biliaire. Et m’a immédiatement supprimé toute graisse (y compris le beurre) et tout alcool. Ce médecin habituellement joyeux et réconfortant était d’une gravité alarmante, et les perspectives semblaient sombres. Nous (moi du moins) connaissons trop mal la machine complexe que nous habitons, et (comme les ignorants en mécanique pour qui le “carburateur” est le nom d’une petite pièce d’un moteur, à la fonction secondaire et mal connue) sous-estimons la vésicule biliaire ! C’est une partie vitale de l’usine chimique, qui à elle seule peut causer une douleur intense si quelque chose ne va pas ; et si elle est “infectée”, hé bien, “ton compte est bon”. »[/citation]
Ces deux paroles peuvent sembler contradictoires. Loin de mettre à jour quelque noyautage d’un discours par le [emphase]« matérialisme “scientifique” »[/emphase] tant combattu (L96), il y a cependant continuité de pensée : parce que l’homme ne se limite pas à la matière qui l’accueille et qui constitue son corps, rien ne doit le réduire à cette [emphase]« machine complexe que nous habitons »[/emphase]. C’est une manifestation de la tyrannie de la Machine que d’opérer une telle réduction des hommes à de la matière première, malléable et transformable à loisir, sans tenir compte de toute dimension spirituelle. Si le corps est machine, il l’est pour que l’esprit soit liberté.
La machine comme objet n’est donc pas mauvaise, dès lors que, comme le corps, elle véhicule la vie et abrite l’esprit. Malheureusement, les machines d’origine humaines sont bien peu souvent conçues dans ce but.
Tolkien s’oppose donc à la Machine qui est négation de l’esprit de l’homme et à une modernité qui met la raison et la réflexion de côté :
[citation=MC, p. 186 = OFS, §93-94, p. 71-72]« (…) il est après tout possible, pour un homme raisonnable, après réflexion (…), d’arriver à la condamnation (…) d’éléments de progrès comme les usines, ou bien les mitrailleuses et les bombes qui semblent en être les produits les plus naturels et les plus inévitables, sans doute les plus “inexorables”. »[/citation]
Sur un plan spirituel, cette modernité est la Machine qui conduit l’homme moderne à faire des machines [emphase]« ses maîtres [et] ses dieux en les vénérant comme inéluctables, voire “inexorables” »[/emphase] (MC, p. 185 = OFS, §89, p. 70). L’image d’un homme idolâtrant sa création est ancienne et peu sembler dépassée à l’homme moderne ; et ceci n’aurait pas d’importance si un tel assujettissement volontairement accepté ne s’accompagnait d’une vision totalement faussée de la Vie :
[citation=Monstres et Critiques, p. 185 = OFS, §90, p. 70-71]« Aussi incroyable que cela puisse paraître, j’ai récemment entendu un clerc d’Oxford déclarer qu’il se réjouissait de la proximité d’usines de production en série, ainsi que du grondement de la circulation automobile embouteillée, car cela mettait son université “en contact avec la vie réelle”. (…) l’idée selon laquelle les automobiles seraient plus “ vivantes” [ou] plus “réelles” que, disons, les chevaux, est d’une bêtise navrante. Ô combien réelle est la cheminée d’usine, combien étonnamment vivante, comparée à l’orme, pauvre chose obsolète, rêve immatériel d’un amateur d’évasion ! »[/citation]
L’ironie de Tolkien rencontre alors les craintes prophétiques de René Char :
[citation=Feuillets d'Hypnos (1943-1944), §127, Folio, p. 118]« Viendra un temps où les nations sur la marelle de l’univers seront aussi étroitement dépendantes les unes des autres que les organes d'un même corps, solidaires en son économie.
Le cerveau, plein à craquer de machines, pourra-t-il encore garantir l’existence du mince ruisselet de rêve et d'évasion ? L’homme, d’un pas de somnambule, marche vers les mines meurtrières, conduit par le chant des inventeurs... »[/citation]
La situation de l’homme moderne est dramatique car l’illusion dans laquelle il se trouve quant à la nature de la Vie conduit à une vie misérable, coupée du sol et de la terre qui donnent la vie :
[citation=MC, p. 186 = OFS, §93-94, p. 71-72]« “L’âpreté et la laideur de la vie moderne en Europe”, cette vie réelle dont le contact devrait nous réjouir, “est le signe d’une infériorité biologique, d’une réaction faussée ou insuffisante à l’environnement”. »[/citation]
Tolkien prolonge longuement la citation de Christopher Dawson en note, dont la fin souligne combien [emphase]« la culture [technicienne n’est] pas en contact avec la vie de la nature, ni avec celle de la nature humaine »[/emphase] (MC, p. 186). Dans le Manuscrit B, cette citation, plus étendue, fait partie du développement. Elle est immédiatement suivie par un commentaire de Tolkien qui identifie [emphase]« “la vie de la nature [et la vie] de la nature humaine” (…) avec la [véritable] Vie Réelle »[/emphase] (OFS, p. 239) — par opposition à celle prônée par le clerc d’Oxford ou celle d’un représentant du progrès technicien comme l’agent de change. Un tel homme, [emphase]« “complément parfait (comprendre esclave) de la machine” »[/emphase], loin d’être un parfait représentant de la nature humaine, ne peut qu’[emphase]« être moins incorporé à la vie »[/emphase] qu’un guerrier des temps homériques ou qu’un prêtre égyptien, n’étant [emphase]« qu’accidentel sinon parasite (d’aucun serait tenté de dire moins Réel) »[/emphase] (OFS, p. 239).
En désirant l’intensification de sa vie, ou plutôt en se soumettant à l’intensification de la vie dans un monde technique, l’homme ne récolte qu’une existence vide de Vie.
S.
Il ne possédait aucun des « gadgets » électriques dont la plupart peuvent paraître indispensables sinon bien pratique au quotidien, pas plus qu’on ne trouvait, dans la maison de Sandfield Road, de télévision, de machine à laver ou de lave-vaisselle (il aurait été intéressant de connaître l’avis d’Edith sur ces deux derniers refus…). [source : I Am in Fact a Hobbit, Perry C. Bramlett, Joe R Christopher, 2003, p. 22 ; S&H, t.2, p. 253]

[small](n°76, Stanfield Road, où Tolkien a vécu entre 1953 et 1968)[/small]
Pour autant, Tolkien apprécie certains aspects du progrès technique comme le chauffage central (L307, Lettres, p. 307) ; et s’il ne possède plus de voiture à la fin de sa vie, il utilise les taxis (Carpenter, IV.2, p.173), les chemins de fer — mais aussi de l’avion pour des déplacements plus importants (à Dublin en 1965).
S’il n’est pas à rejeter comme un tout, le progrès technique n’est pas à approuver dans ses productions modernes, non seulement de par leur utilisation à un moment ou à un autre pour la guerre, mais aussi de par leur manière de se présenter et de s’imposer à nous : il faut rejeter l’auto-proclamation d’un [emphase]« “progrès scientifique [qui] se poursuit inexorablement” »[/emphase], comme l’affirmait une publicité de 1943 (MC, p.184 ; OFS, note au §89, p. 117), car les [emphase]« (soi-disant) avancées »[/emphase] techniques (AH, p. 109), non contentes de déclarer [emphase]« “certaines choses obsolètes” »[/emphase], pervertissent et voilent [emphase]« quantité d’autres choses plus durables et plus essentielles »[/emphase] (MC, p. 184-185).
La première de ces perversions est celle de la pensée et du langage — comme le montre l’anecdote suivante reprise par Bradley J. Birzer : en 1955, lorsqu’un journaliste du New York Times Book Review lui demande comment il fonctionne (what made him tick), Tolkien répond : [emphase]« Je ne fonctionne pas. Je ne suis pas une machine. (Si je fonctionnais [comme une montre fonctionne], je n’en aurais pas conscience, et vous gagneriez à poser la question au remontoir.) »[/emphase] (JRR Tolkien’s Sanctifying Myth, 2002, p. 110).
Quatorze ans plus tard, Tolkien use pourtant de toute l’imagerie mécanique qu’il déteste pour illustrer son état de santé :
[citation=L311, Lettres, p. 560-561]« Il y a trois semaines ce mardi, Tolhurst est venu et m’a “sonné les cloches”, diagnostiquant une inflammation ou une infection de la vésicule biliaire. Et m’a immédiatement supprimé toute graisse (y compris le beurre) et tout alcool. Ce médecin habituellement joyeux et réconfortant était d’une gravité alarmante, et les perspectives semblaient sombres. Nous (moi du moins) connaissons trop mal la machine complexe que nous habitons, et (comme les ignorants en mécanique pour qui le “carburateur” est le nom d’une petite pièce d’un moteur, à la fonction secondaire et mal connue) sous-estimons la vésicule biliaire ! C’est une partie vitale de l’usine chimique, qui à elle seule peut causer une douleur intense si quelque chose ne va pas ; et si elle est “infectée”, hé bien, “ton compte est bon”. »[/citation]
Ces deux paroles peuvent sembler contradictoires. Loin de mettre à jour quelque noyautage d’un discours par le [emphase]« matérialisme “scientifique” »[/emphase] tant combattu (L96), il y a cependant continuité de pensée : parce que l’homme ne se limite pas à la matière qui l’accueille et qui constitue son corps, rien ne doit le réduire à cette [emphase]« machine complexe que nous habitons »[/emphase]. C’est une manifestation de la tyrannie de la Machine que d’opérer une telle réduction des hommes à de la matière première, malléable et transformable à loisir, sans tenir compte de toute dimension spirituelle. Si le corps est machine, il l’est pour que l’esprit soit liberté.
La machine comme objet n’est donc pas mauvaise, dès lors que, comme le corps, elle véhicule la vie et abrite l’esprit. Malheureusement, les machines d’origine humaines sont bien peu souvent conçues dans ce but.
Tolkien s’oppose donc à la Machine qui est négation de l’esprit de l’homme et à une modernité qui met la raison et la réflexion de côté :
[citation=MC, p. 186 = OFS, §93-94, p. 71-72]« (…) il est après tout possible, pour un homme raisonnable, après réflexion (…), d’arriver à la condamnation (…) d’éléments de progrès comme les usines, ou bien les mitrailleuses et les bombes qui semblent en être les produits les plus naturels et les plus inévitables, sans doute les plus “inexorables”. »[/citation]
Sur un plan spirituel, cette modernité est la Machine qui conduit l’homme moderne à faire des machines [emphase]« ses maîtres [et] ses dieux en les vénérant comme inéluctables, voire “inexorables” »[/emphase] (MC, p. 185 = OFS, §89, p. 70). L’image d’un homme idolâtrant sa création est ancienne et peu sembler dépassée à l’homme moderne ; et ceci n’aurait pas d’importance si un tel assujettissement volontairement accepté ne s’accompagnait d’une vision totalement faussée de la Vie :
[citation=Monstres et Critiques, p. 185 = OFS, §90, p. 70-71]« Aussi incroyable que cela puisse paraître, j’ai récemment entendu un clerc d’Oxford déclarer qu’il se réjouissait de la proximité d’usines de production en série, ainsi que du grondement de la circulation automobile embouteillée, car cela mettait son université “en contact avec la vie réelle”. (…) l’idée selon laquelle les automobiles seraient plus “ vivantes” [ou] plus “réelles” que, disons, les chevaux, est d’une bêtise navrante. Ô combien réelle est la cheminée d’usine, combien étonnamment vivante, comparée à l’orme, pauvre chose obsolète, rêve immatériel d’un amateur d’évasion ! »[/citation]
L’ironie de Tolkien rencontre alors les craintes prophétiques de René Char :
[citation=Feuillets d'Hypnos (1943-1944), §127, Folio, p. 118]« Viendra un temps où les nations sur la marelle de l’univers seront aussi étroitement dépendantes les unes des autres que les organes d'un même corps, solidaires en son économie.
Le cerveau, plein à craquer de machines, pourra-t-il encore garantir l’existence du mince ruisselet de rêve et d'évasion ? L’homme, d’un pas de somnambule, marche vers les mines meurtrières, conduit par le chant des inventeurs... »[/citation]
La situation de l’homme moderne est dramatique car l’illusion dans laquelle il se trouve quant à la nature de la Vie conduit à une vie misérable, coupée du sol et de la terre qui donnent la vie :
[citation=MC, p. 186 = OFS, §93-94, p. 71-72]« “L’âpreté et la laideur de la vie moderne en Europe”, cette vie réelle dont le contact devrait nous réjouir, “est le signe d’une infériorité biologique, d’une réaction faussée ou insuffisante à l’environnement”. »[/citation]
Tolkien prolonge longuement la citation de Christopher Dawson en note, dont la fin souligne combien [emphase]« la culture [technicienne n’est] pas en contact avec la vie de la nature, ni avec celle de la nature humaine »[/emphase] (MC, p. 186). Dans le Manuscrit B, cette citation, plus étendue, fait partie du développement. Elle est immédiatement suivie par un commentaire de Tolkien qui identifie [emphase]« “la vie de la nature [et la vie] de la nature humaine” (…) avec la [véritable] Vie Réelle »[/emphase] (OFS, p. 239) — par opposition à celle prônée par le clerc d’Oxford ou celle d’un représentant du progrès technicien comme l’agent de change. Un tel homme, [emphase]« “complément parfait (comprendre esclave) de la machine” »[/emphase], loin d’être un parfait représentant de la nature humaine, ne peut qu’[emphase]« être moins incorporé à la vie »[/emphase] qu’un guerrier des temps homériques ou qu’un prêtre égyptien, n’étant [emphase]« qu’accidentel sinon parasite (d’aucun serait tenté de dire moins Réel) »[/emphase] (OFS, p. 239).
En désirant l’intensification de sa vie, ou plutôt en se soumettant à l’intensification de la vie dans un monde technique, l’homme ne récolte qu’une existence vide de Vie.
S.

