15-05-2009, 03:09
Dans les manuscrits de « Du conte de fées », Tolkien reprend ces points au cours de divers développements sur l’avion, la voiture et l’usine, dont certains étaient demeurés inédits jusqu’en 2008.

La correspondance de Tolkien montre que cette intuition fait peut être généralisée à toutes les productions de la modernité : « Les machines faites pour nous économiser des efforts ne font que demander des efforts pires et interminables. » (L75, 1944). On retrouve de telles remarques chez Jacques Ellul ou Bernard Charbonneau. Ainsi ce dernier, à propos des mutations de l’activité paysanne :
Parce que le paysan est l’homme « englobé dans la pulsation du cosmos » (id., p. 77), remarquer qu’« à leur tour, les paysans ont des autos » (119-120), c’est faire le constat des « dimensions cosmiques » atteintes par la « puissance de la technique » comme de sa capacité à « pénétrer partout » (id., p. 119).
Or, la disparition de la campagne, c’est la disparition de l’homme tel qu’il a(vait) toujours été :
Et Tolkien de conclure par une parabole :
Pour enchaîner avec un autre représentant de l’âge des machines — l’avion :
Cette remarque est l’occasion pour Tolkien de préciser la nature de son rejet non pas tant de la modernité, que du formatage de la pensée et des fausses évidences qui accompagnent un progrès qui n’a que peu de rapport avec le respect de la vie (au mieux, il ne conduit ni vers le « plus simple », ni vers le « plus économique », au pire, son prix est celui de la mort de plusieurs pour le bien-être de quelques-uns) :
S.

« Ce curieux appareil, sous la forme de la voiture motorisée, prodigue divers plaisirs, soit mineurs et inférieurs, soit obsessionnels et similaires à ceux produits pas une drogue. Plusieurs applications pratiques sont envisageables, même si on peut les suspecter de résoudre les problèmes sans fournir de solution définitive ; par ailleurs une multitude d’inconvénients et de nouveau problèmes surgiront assurément des avantages supposés. »
(OFS, p. 276)
La correspondance de Tolkien montre que cette intuition fait peut être généralisée à toutes les productions de la modernité : « Les machines faites pour nous économiser des efforts ne font que demander des efforts pires et interminables. » (L75, 1944). On retrouve de telles remarques chez Jacques Ellul ou Bernard Charbonneau. Ainsi ce dernier, à propos des mutations de l’activité paysanne :
« Quant aux machines, elles n’épargnent de la peine au paysan que pour lui en donner d’autre. Car si le tracteur permet de travailler trois fois plus vite, il faut bien travailler trois fois plus pour le payer. Autrefois, le paysan peinait de l’aube au crépuscule. Heureusement qu’aujourd’hui les phares sont bien commodes, ils permettent de labourer même quand le soleil est couché. Maintenant la campagne s’anime la nuit, à certaines saisons on voit partout la lueur des projecteurs ; comme le citadin, le paysan connaît les nuits blanches. »
(Les Jardins de Babylone, 2002 (1969), p. 147)
Parce que le paysan est l’homme « englobé dans la pulsation du cosmos » (id., p. 77), remarquer qu’« à leur tour, les paysans ont des autos » (119-120), c’est faire le constat des « dimensions cosmiques » atteintes par la « puissance de la technique » comme de sa capacité à « pénétrer partout » (id., p. 119).
« Mais la voiture motorisée est fondamentalement un jouet mécanique qui, échappé de l’étage des enfants, se retrouve dans la rue pour y être utilisé de manière aussi irresponsable qu’auparavant mais également avec une plus grande dangerosité. C’est un morceau douteux du “mécanisme d’évasion” [Scull&Hammond, dans JRRTCG, t.2, p. 235 semble avoir eu accès à une autre version : « the chief and most futile piece of “escape” mechanism »] (…) car son invention arrive au moment où nous avons rendu la vie horrible dans nos villes [S&H, p. 235 : « we have made our towns impossible to live in. »] (…).
La voiture séduit, car elle permet au gens de vivre à distance de leur “œuvres” bruyante et inhumaines [S&H, p. 235 : « horrible “works” »], de s’enfuir de leurs banlieues déprimantes pour aller à la “campagne”. Mais il y a mensonge : car les usines de montage, leurs annexes (garages, ateliers de réparation, pompes à essence), les voitures elles-mêmes et leurs fichues routes noires dévore la “campagne” aussi bien que des dragons [S&H, p. 235 : « But the motro works and all the subsidiaries and garages destroy that “country” like locusts »].
La voiture séduit, car elle permet au gens de vivre à distance de leur “œuvres” bruyante et inhumaines [S&H, p. 235 : « horrible “works” »], de s’enfuir de leurs banlieues déprimantes pour aller à la “campagne”. Mais il y a mensonge : car les usines de montage, leurs annexes (garages, ateliers de réparation, pompes à essence), les voitures elles-mêmes et leurs fichues routes noires dévore la “campagne” aussi bien que des dragons [S&H, p. 235 : « But the motro works and all the subsidiaries and garages destroy that “country” like locusts »].
(OFS, p. 276)
Or, la disparition de la campagne, c’est la disparition de l’homme tel qu’il a(vait) toujours été :
« (…) nous savons qu’aujourd’hui elle [la campagne] frémit sous la poussée de la ville. (…) maintenant des machines toujours plus puissantes ébranlent l’inertie paysanne. (…) Des lois et des transports massifs déracinent les peuples comme le bulldozer les haies (…). Il n’y a plus de nature ni d’homme qui puisse tenir devant l’impitoyable tracé des raisons de l’État ou de la Production. (…) Dans notre monde, le mensonge bucolique est nécessairement associé à la destruction du paysan. Il permet à l’homme de fuir dans la fiction la question que lui pose la fin de la campagne. Cette fin serait celle de l’union de l’homme et de la nature ; celle de l’homme lui-même s’il est part de la Création. (…) Demain il n’y aura sans doute que Rome ou le désert. Le paysan était englobé dans le cosmos, il va l’être dans la société. »
(Bernard Charbonneau, Les Jardins de Babylone, p. 84-85, 145)
Et Tolkien de conclure par une parabole :
« Voilà un magnifique cadeau digne d’un magicien qui offre à un oiseau domestique qui s’était échappé de sa cage et posé — quoi ? — une courte chaîne de manière à ce que l’oiseau puisse voler jusqu’à une petite branche à proximité et qu’elle s’y emmêle. Merveilleux ! Voilà la liberté ! Et pour fabriquer la chaîne les prisonniers du magicien suent par centaines comme des Morlocks. Voilà la Vie Réelle qui est si bénéfique à l’Université d’Oxford. Il semble qu’il eût été plus simple de nettoyer les cages des oiseaux. »
(OFS, p. 276)
Pour enchaîner avec un autre représentant de l’âge des machines — l’avion :
« Quant à l’avion, son histoire est encore plus fâcheuse. Il a pris son envol pour être immédiatement baptisé dans le sang, devenant pour notre époque l’exemple parfait de la puissance redoutable du Péché Originel. En comparaison avec son but élevé, cette machine disgracieuse et inefficace, en dépit d’une complexité croissante, a pris la silhouette menaçante non pas d’oiseaux mais de monstres à l’allure de poissons ou de sauriens ; défiant et ne tenant compte d’aucune vie privée, répandant sur chaque âme tranquille le rugissement mortel de [ …?] ; sans prévenir, il peut s’écraser sur les frêles maisons des hommes, carboniser et broyer ceux qui jouent, qui sont prêts de leurs foyers, ou qui travaillent à leurs jardins. Tout cela “en temps de paix”. La guerre a élevé ce pouvoir destructeur au rang du massacre de masse programmé. »
(OFS, p. 276)
Cette remarque est l’occasion pour Tolkien de préciser la nature de son rejet non pas tant de la modernité, que du formatage de la pensée et des fausses évidences qui accompagnent un progrès qui n’a que peu de rapport avec le respect de la vie (au mieux, il ne conduit ni vers le « plus simple », ni vers le « plus économique », au pire, son prix est celui de la mort de plusieurs pour le bien-être de quelques-uns) :
« Pourtant un homme — oui, au milieu de cette guerre — me débita le raisonnement suivant : “Tu peux toujours critiquer, dit-il, mais si ton enfant était gravement malade, et que l’unique spécialiste était en Amérique, tu serais bien content d’utiliser un avion. ” Voilà qui fixe le contexte : peu de temps auparavant le spécialiste vivait à Vienne. Donc, pour sauver la vie d’un enfant hypothétique à l’aide des talents supposés d’un spécialiste imaginaire (qui pourrait échouer), des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants doivent être vaporisés en haillons et brûlés, avec la moitié des belles choses qui restent des siècles plus sains d’esprit. On pourrait imaginer une solution plus économique avec quelques médecins supplémentaires mieux répartis. Il serait trop brutalement “raisonnable” de ma part de suggérer que le pauvre enfant doit mourir, dès lors que l’unique moyen de salut est une machine au pouvoir meurtrier si terrible — le meurtre n’étant toléré que lorsqu’il est accomplit par une machine. Cela passerait pour la victime de trop si je sacrifiais un seul autre homme sur un autel pour gagner la faveur des dieux.
La question qui doit être posée, bien entendu, n’est pas “tenteriez-vous de sauver la vie de votre enfant en utilisant un avion aujourd’hui — dans une situation que vous n’avez ni produite ni désirée ?”, mais : “Souhaiteriez vous vivre une telle situation pour sauver la vie de votre enfant ?” La réponse à la première question est : “Oui, donnons à Moloch l’occasion de faire venir le médecin, pour une fois, s’il le peut”. La réponse à la seconde est tout simplement : “Non”. »
La question qui doit être posée, bien entendu, n’est pas “tenteriez-vous de sauver la vie de votre enfant en utilisant un avion aujourd’hui — dans une situation que vous n’avez ni produite ni désirée ?”, mais : “Souhaiteriez vous vivre une telle situation pour sauver la vie de votre enfant ?” La réponse à la première question est : “Oui, donnons à Moloch l’occasion de faire venir le médecin, pour une fois, s’il le peut”. La réponse à la seconde est tout simplement : “Non”. »
(OFS, p. 276-277)
S.

