16-05-2009, 15:39
Effectivement. Merci Elendil pour cette référence qui rappelle que [emphase]« pas un penny pour le Concorde »[/emphase] ne contient aucune trace de francophobie ou de nationalisme ;-)
La dernière phrase est essentielle :
Je me permets d'en donner la version française :
[citation=J.R.R. Tolkien, L100 (1945), Lettres, p. 169 = Letters, p. 115]« Au moins, cela me réconforterait un peu que tu t’échappes de la R.A.F. Et j’espère, si le transfert s’opère, qu’il s’agira d’un vrai transfert, et d’une nouvelle affectation. Il me serait difficile de te donner la mesure de ma répugnance pour l’aviation [militaire], qui peut toutefois, comme elle l’est pour moi, être mêlée d’admiration, de gratitude et, par-dessus tout, de pitié pour tous ces jeunes gens qui y sont entraînés. Mais c’est l’aéroplane militaire qui est le véritable méchant. Et rien ne peut réellement alléger mon chagrin de te voir toi, mon tendre chéri, avoir un quelconque lien avec lui. Mes sentiments sont à peu près ceux que Frodo aurait éprouvés s’il avait découvert que des Hobbits apprenaient à chevaucher les montures des Nazgûl “pour la libération de la Comté”. Bien que dans le cas précis, comme il n’est rien de ce que je sais de l’impérialisme britannique ou américain en Extrême-Orient qui me ne remplisse de regrets et de dégoût, j’ai peur de n’être pas même animé par la moindre étincelle de patriotisme dans cette guerre qui se poursuit. Pour elle je ne donnerais pas un penny, encore moins un fils, si j’étais un homme libre. »[/citation]
C’est l’occasion de revenir sur la corruption des fins par des moyens pervertis par la Machine (puisque [emphase]« c’est en effet une ère de “moyens améliorés au service de fins avilies” »[/emphase] (MC, p. 187)) dans un monde où la nécessité fait loi, et non la liberté, comme la guerre le dévoile de manière paroxystique :
[citation=J.R.R. Tolkien, L64 (1944), Lettres, p. 114 = Letters, p. 75]« Mon très cher petit,
J’ai décidé de t’envoyer un autre aérogramme, non un airgraph, dans l’espoir de pouvoir ainsi te remonter un peu plus le moral. […] Tu me manques vraiment beaucoup, et je trouve vraiment tout cela extrêmement dur à supporter, pour moi-même et pour toi. Le complet gâchis stupide causé par la guerre, non seulement matériel mais moral et spirituel, est tellement consternant pour ceux qui doivent l’endurer. Et l’a toujours été (malgré les poètes), et le sera toujours (malgré les propagandistes) – non bien sûr qu’il n’ait été, qu’il ne soit et qu’il ne sera nécessaire d’y être confronté dans un monde mauvais. »[/citation]
Ces propos se comprennent lorsqu’on prend en compte la foi chrétienne de Tolkien. On les retrouve à diverses reprises chez Jacques Ellul. Ainsi, dans Les Combats de la liberté où, s’adressant à un lecteur chrétien :
[citation=Jacques Ellul, Les Combats de la liberté, Le Centurion/Labor et Fides, 1984, p. 160-163]« Il faut repartir de l’idée que j’ai souvent développé, que non seulement la fin ne justifie pas les moyens, mais que les moyens transforment la fin.(…)
Mais alors cela nous conduit à majorer considérablement la question des moyens. Et cela s’accorde avec la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, dans ce monde qui est avant tout un monde des moyens. (…) Et lorsque nous nous associons à l’action d’un mouvement pour la liberté, nous avons à porter une critique permanente sur ces moyens. (…) Les moyens n’ont pas seulement les effets attendus, mais beaucoup plus souvent encore des effets invisibles et imprévisibles qui se révèlent à long terme comme contraires aux objectifs poursuivis, “souvent même dans le long terme, il ne subsiste aucune trace de la fin”. Il faut bien préciser que, à notre époque, les moyens, du fait de la technique, ont pris une telle importance qu’ils dépassent de loin toutes les fins concevables. (…) Celles-ci sont de l’ordre du vocabulaire idéaliste et justificateur, (…) évacuées, effacées par les moyens que nous mettons en œuvre, exactement comme, par le développement incessant des moyens de communication, le contenu de cette communication, l’information disparaît.
(…)
Ainsi, des moyens négateurs de la liberté ne conduiront jamais à la liberté.(…)
Les moyens de la liberté, ce seront (…) des moyens qui excluent la violence, la haine ou le mensonge.
(…) Bien entendu, on peut très bien comprendre que des non-chrétiens, victimes d’une injustice, d’une oppression, d’une violence, et qui n’ont aucun autre moyen pour se défendre et s’exprimer, se lance dans cette voie. Mais il es impossible pour les chrétiens de la justifier ou de s’y associer [pour en faire le moyen d’obtenir la liberté, car] je rappellerai seulement que la violence est toujours de l’ordre de la nécessité. Elle est soit obéissance à son propre esclavage envers ses passions, soit esclavage à une société de violence, soit conçue comme nécessité pour répondre à la violence qui m’est faite. Qu’elle qu’en soit l’origine, elle est toujours du domaine de la nécessité, c’est-à-dire de l’inverse de la liberté. »[/citation]
Ces quelques lignes peuvent sembler un discours bien théorique et déplacé face aux deux lettres de Tolkien, lesquelles peuvent paraître de circonstance, et inadaptée à expliquer la pensée de l’homme. Il n’en est rien selon moi ; d’autant plus lorsqu’on se souvient qu’à la même époque où Tolkien rédigeait ses lettres, dans un article du 2 juin 1945 paru dans le journal protestant Réforme, le même Ellul osait écrire qu’[emphase]« en définitive Hitler a bien gagné la guerre »[/emphase] :
[citation=Ellul, « Victoire d’Hitler ? »]« D’abord Hitler a proclamé la guerre totale ; d'autre part, massacre total. Et l’on sait les lois de sa guerre… Tout le monde a dû s'aligner sur lui — et faire la guerre totale, c’est à dire la guerre d’extermination des populations civiles (nous y avons fort bien réussi !) et l’utilisation illimitée de toutes les forces et ressources des nations aux fins de la guerre. On ne pouvait faire autrement pour vaincre. Evidemment. Mais est-ce si certain que cela que l’on puisse vaincre le mal par le mal ? Ce qui est en tout cas incontestable, c’est qu’en nous conduisant à la nécessité des massacres des populations civiles, Hitler nous a prodigieusement engagés dans la voie du mal. Il n’est pas certain que l’on puisse en sortir si vite. Et, dans les projets de réorganisation du monde actuel, à voir la façon dont on dispose des minorités, dont on prévoit les transferts de populations, etc., on peut se demander si l'influence en ce qui concerne le mépris de la vie humaine (malgré de belles déclarations sur la vie humaine !) n’a pas été plus profonde qu’on ne le croirait.
(…)
Que dirons-nous donc ? Nous plier devant cette poussée mondiale dont la fatalité nous accable ? Non sans doute.
Mais ce qui apparaît clairement, c’est qu’il n’y a point de moyen politique ou technique pour enrayer ce mouvement.
En face de cette marée qui détruit toute valeur spirituelle et l’homme lui même en lui forgeant des chaines dorées, il ne peut se dresser que des hommes qui, parce qu’ils le seront pleinement, ne se laisseront pas absorber par cette civilisation, courber à cette esclavage. Mais comment des hommes dans leur faiblesse et dans leur pêché résisteraient-ils et garderaient-ils leur destin propre dans la fourmilière de demain ?
En face de cette marée qui détruit toute valeur spirituelle et l’homme lui même, il ne peut se dresser que l’Homme. “Voici l’Homme”. L’Homme Jésus-Christ qui seul brise les fatalités du monde, qui seul ferme la gueule du Moloch, qui seul fera demain les hommes libres des servitudes que le monde nous prépare aujourd’hui. »[/citation]
Il est étonnant de constater l’étroite communauté de pensée entre le protestant Ellul et le catholique Tolkien : sans faire une liste exhaustive (faute de temps), on aura tous remarqué la référence commune à [emphase]« Moloch »[/emphase] (cf. OFS, p. 277) pour décrire un monde de [emphase]« nécessités »[/emphase] (L64) et de [emphase]« moyen[s] politique[s] ou technique[s] »[/emphase], un monde où la [emphase]« guerre totale »[/emphase] peut prendre l’aspect de [emphase]« chaînes dorées »[/emphase] (cf. la [emphase]« courte chaîne »[/emphase] de OFS, p. 276) et non plus d’[emphase]« extermination systématique »[/emphase] (L84) — un monde où la [emphase]« Guerre des Machines »[/emphase] a été la [emphase]« première »[/emphase] seulement, et la préparation des mentalités à se mettre au [emphase]« service »[/emphase] de tous les [emphase]« Moloch[s] moderne[s] »[/emphase] à venir (L96, p. 164 ; L92, p. 154) :
[citation=J.R.R. Tolkien, L84 (1944), Lettres, p. 139 = Letters, p. 93-94]« Nous savions qu’Hitler était un petit malotru grossier et ignare en plus d’autres tares (ou est-ce leur source ?) ; mais il semble y avoir beaucoup de petits malotrus grossiers et ignares qui ne parlent pas allemand et qui, dans les mêmes circonstances, présenteraient la plupart des autres caractéristiques hitlériennes. Un article très sérieux a paru dans la presse locale appelant solennellement à l’extermination systématique du peuple allemand tout entier comme la seule mesure adéquate après la victoire militaire – parce que, voyez-vous, ce sont des crotales et ils ne savent pas reconnaître le Bien du Mal ! (qu’en est-il de l’auteur ?) Les Allemands n’ont pas plus le droit de décréter que les Polonais et les Juifs sont une vermine à exterminer, des sous-hommes, que nous de le dire des Allemands : en d’autres termes, aucun droit, quoi qu’ils aient fait. (…). On n’y peut rien. Tu ne peux combattre l’Ennemi avec son propre Anneau sans devenir à ton tour un Ennemi ; mais, malheureusement, la sagesse de Gandalf semble être depuis longtemps retournée avec lui dans l’Ouest Véritable […] »[/citation]
Or que représente Gandalf, source d’inspiration pour Frodo et serviteur du feu secret venu s’opposer à la Flamme d’Ûdun, au Balrog de la Moria et au Roi Sorcier, Molochs antiques qui réclament leur part de jeunes victimes, sinon cette figure, renvoyant à celle du Christ, qui s’oppose à la [emphase]« marée »[/emphase] inexorable du Mal (Morgoth le Marrisseur), de la Magie (Sauron le Magicien) et de la Machine (Saruman l’Ingénieur) :
[citation=SdA, III.5, p. 537]« Soyez joyeux ! Nous nous retrouvons. Au renversement de la marée. La grande tempête vient, mais la marée a changé.(…) »
=
« Be merry! We meet again. At the turn of the tide. The great storm is coming, but the tide has turned »[/citation]
Pour autant, la victoire, si victoire il y a, ne peut être celle qui s’obtient par un acte de puissance, par l’utilisation de l’Anneau, qui est la [emphase]« machine ultime »[/emphase] (the ultimate machine, Stratford Caldecott) :
[citation=SdA, III.5, p.540]« Non, répondit Gandalf. Ce n’est pas la route que vous devez prendre. J’ai prononcé des paroles d’espoir. Mais d’espoir seulement. L’espoir n’est pas la victoire. La guerre est sur nous et sur nos amis, une guerre dans laquelle seul l’usage de l’Anneau pourrait nous donner l’assurance de la victoire. Cela m'emplit d’une grande tristesse, et d’une grande crainte : il y aura beaucoup de destruction, et tout peut être perdu. Je suis Gandalf, Gandalf le Blanc, mais le Noir est plus puissant encore. »[/citation]
Si Gandalf n’est par l’incarnation d’Eru en Terre-du-milieu, si Tolkien se garde d’aborder de front [emphase]« l’Incarnation de Dieu [,] chose infiniment plus grande que tout ce qu[’il] pourrai[t] oser écrire »[/emphase], il n’en reste pas moins que dans cette histoire de Mort et de Machine qu’est Le Seigneur des Anneaux il est question de [emphase]« l’Espoir en l’absence de certitudes »[/emphase] (L181). Or, cet Espoir qui est espérance, pour Tolkien comme pour Ellul, renvoie toujours à Jésus-Christ, Dieu incarné dans la [emphase]« machine humaine »[/emphase] (L49) pour la sauver d’elle-même et de la [emphase]« longue défaite »[/emphase] de [emphase]« l’Histoire »[/emphase] (L195). En attendant la manifestation parfaite de [emphase]« la victoire ultime »[/emphase] (id.), tant que nous vivons dans un monde soumis au Mal, à la Mort et à la Machine, c’est [emphase]« en espérance que nous sommes sauvés »[/emphase] (Rm 8, 24) — en espérance et par l’espérance qui donne de ne pas (toujours…) donner accès à l’esprit de puissance qu’est la Machine (pour cette dernière expression, cf. la suite, un jour prochain...).
S.
La dernière phrase est essentielle :
Je me permets d'en donner la version française :
[citation=J.R.R. Tolkien, L100 (1945), Lettres, p. 169 = Letters, p. 115]« Au moins, cela me réconforterait un peu que tu t’échappes de la R.A.F. Et j’espère, si le transfert s’opère, qu’il s’agira d’un vrai transfert, et d’une nouvelle affectation. Il me serait difficile de te donner la mesure de ma répugnance pour l’aviation [militaire], qui peut toutefois, comme elle l’est pour moi, être mêlée d’admiration, de gratitude et, par-dessus tout, de pitié pour tous ces jeunes gens qui y sont entraînés. Mais c’est l’aéroplane militaire qui est le véritable méchant. Et rien ne peut réellement alléger mon chagrin de te voir toi, mon tendre chéri, avoir un quelconque lien avec lui. Mes sentiments sont à peu près ceux que Frodo aurait éprouvés s’il avait découvert que des Hobbits apprenaient à chevaucher les montures des Nazgûl “pour la libération de la Comté”. Bien que dans le cas précis, comme il n’est rien de ce que je sais de l’impérialisme britannique ou américain en Extrême-Orient qui me ne remplisse de regrets et de dégoût, j’ai peur de n’être pas même animé par la moindre étincelle de patriotisme dans cette guerre qui se poursuit. Pour elle je ne donnerais pas un penny, encore moins un fils, si j’étais un homme libre. »[/citation]
C’est l’occasion de revenir sur la corruption des fins par des moyens pervertis par la Machine (puisque [emphase]« c’est en effet une ère de “moyens améliorés au service de fins avilies” »[/emphase] (MC, p. 187)) dans un monde où la nécessité fait loi, et non la liberté, comme la guerre le dévoile de manière paroxystique :
[citation=J.R.R. Tolkien, L64 (1944), Lettres, p. 114 = Letters, p. 75]« Mon très cher petit,
J’ai décidé de t’envoyer un autre aérogramme, non un airgraph, dans l’espoir de pouvoir ainsi te remonter un peu plus le moral. […] Tu me manques vraiment beaucoup, et je trouve vraiment tout cela extrêmement dur à supporter, pour moi-même et pour toi. Le complet gâchis stupide causé par la guerre, non seulement matériel mais moral et spirituel, est tellement consternant pour ceux qui doivent l’endurer. Et l’a toujours été (malgré les poètes), et le sera toujours (malgré les propagandistes) – non bien sûr qu’il n’ait été, qu’il ne soit et qu’il ne sera nécessaire d’y être confronté dans un monde mauvais. »[/citation]
Ces propos se comprennent lorsqu’on prend en compte la foi chrétienne de Tolkien. On les retrouve à diverses reprises chez Jacques Ellul. Ainsi, dans Les Combats de la liberté où, s’adressant à un lecteur chrétien :
[citation=Jacques Ellul, Les Combats de la liberté, Le Centurion/Labor et Fides, 1984, p. 160-163]« Il faut repartir de l’idée que j’ai souvent développé, que non seulement la fin ne justifie pas les moyens, mais que les moyens transforment la fin.(…)
Mais alors cela nous conduit à majorer considérablement la question des moyens. Et cela s’accorde avec la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, dans ce monde qui est avant tout un monde des moyens. (…) Et lorsque nous nous associons à l’action d’un mouvement pour la liberté, nous avons à porter une critique permanente sur ces moyens. (…) Les moyens n’ont pas seulement les effets attendus, mais beaucoup plus souvent encore des effets invisibles et imprévisibles qui se révèlent à long terme comme contraires aux objectifs poursuivis, “souvent même dans le long terme, il ne subsiste aucune trace de la fin”. Il faut bien préciser que, à notre époque, les moyens, du fait de la technique, ont pris une telle importance qu’ils dépassent de loin toutes les fins concevables. (…) Celles-ci sont de l’ordre du vocabulaire idéaliste et justificateur, (…) évacuées, effacées par les moyens que nous mettons en œuvre, exactement comme, par le développement incessant des moyens de communication, le contenu de cette communication, l’information disparaît.
(…)
Ainsi, des moyens négateurs de la liberté ne conduiront jamais à la liberté.(…)
Les moyens de la liberté, ce seront (…) des moyens qui excluent la violence, la haine ou le mensonge.
(…) Bien entendu, on peut très bien comprendre que des non-chrétiens, victimes d’une injustice, d’une oppression, d’une violence, et qui n’ont aucun autre moyen pour se défendre et s’exprimer, se lance dans cette voie. Mais il es impossible pour les chrétiens de la justifier ou de s’y associer [pour en faire le moyen d’obtenir la liberté, car] je rappellerai seulement que la violence est toujours de l’ordre de la nécessité. Elle est soit obéissance à son propre esclavage envers ses passions, soit esclavage à une société de violence, soit conçue comme nécessité pour répondre à la violence qui m’est faite. Qu’elle qu’en soit l’origine, elle est toujours du domaine de la nécessité, c’est-à-dire de l’inverse de la liberté. »[/citation]
Ces quelques lignes peuvent sembler un discours bien théorique et déplacé face aux deux lettres de Tolkien, lesquelles peuvent paraître de circonstance, et inadaptée à expliquer la pensée de l’homme. Il n’en est rien selon moi ; d’autant plus lorsqu’on se souvient qu’à la même époque où Tolkien rédigeait ses lettres, dans un article du 2 juin 1945 paru dans le journal protestant Réforme, le même Ellul osait écrire qu’[emphase]« en définitive Hitler a bien gagné la guerre »[/emphase] :
[citation=Ellul, « Victoire d’Hitler ? »]« D’abord Hitler a proclamé la guerre totale ; d'autre part, massacre total. Et l’on sait les lois de sa guerre… Tout le monde a dû s'aligner sur lui — et faire la guerre totale, c’est à dire la guerre d’extermination des populations civiles (nous y avons fort bien réussi !) et l’utilisation illimitée de toutes les forces et ressources des nations aux fins de la guerre. On ne pouvait faire autrement pour vaincre. Evidemment. Mais est-ce si certain que cela que l’on puisse vaincre le mal par le mal ? Ce qui est en tout cas incontestable, c’est qu’en nous conduisant à la nécessité des massacres des populations civiles, Hitler nous a prodigieusement engagés dans la voie du mal. Il n’est pas certain que l’on puisse en sortir si vite. Et, dans les projets de réorganisation du monde actuel, à voir la façon dont on dispose des minorités, dont on prévoit les transferts de populations, etc., on peut se demander si l'influence en ce qui concerne le mépris de la vie humaine (malgré de belles déclarations sur la vie humaine !) n’a pas été plus profonde qu’on ne le croirait.
(…)
Que dirons-nous donc ? Nous plier devant cette poussée mondiale dont la fatalité nous accable ? Non sans doute.
Mais ce qui apparaît clairement, c’est qu’il n’y a point de moyen politique ou technique pour enrayer ce mouvement.
En face de cette marée qui détruit toute valeur spirituelle et l’homme lui même en lui forgeant des chaines dorées, il ne peut se dresser que des hommes qui, parce qu’ils le seront pleinement, ne se laisseront pas absorber par cette civilisation, courber à cette esclavage. Mais comment des hommes dans leur faiblesse et dans leur pêché résisteraient-ils et garderaient-ils leur destin propre dans la fourmilière de demain ?
En face de cette marée qui détruit toute valeur spirituelle et l’homme lui même, il ne peut se dresser que l’Homme. “Voici l’Homme”. L’Homme Jésus-Christ qui seul brise les fatalités du monde, qui seul ferme la gueule du Moloch, qui seul fera demain les hommes libres des servitudes que le monde nous prépare aujourd’hui. »[/citation]
Il est étonnant de constater l’étroite communauté de pensée entre le protestant Ellul et le catholique Tolkien : sans faire une liste exhaustive (faute de temps), on aura tous remarqué la référence commune à [emphase]« Moloch »[/emphase] (cf. OFS, p. 277) pour décrire un monde de [emphase]« nécessités »[/emphase] (L64) et de [emphase]« moyen[s] politique[s] ou technique[s] »[/emphase], un monde où la [emphase]« guerre totale »[/emphase] peut prendre l’aspect de [emphase]« chaînes dorées »[/emphase] (cf. la [emphase]« courte chaîne »[/emphase] de OFS, p. 276) et non plus d’[emphase]« extermination systématique »[/emphase] (L84) — un monde où la [emphase]« Guerre des Machines »[/emphase] a été la [emphase]« première »[/emphase] seulement, et la préparation des mentalités à se mettre au [emphase]« service »[/emphase] de tous les [emphase]« Moloch[s] moderne[s] »[/emphase] à venir (L96, p. 164 ; L92, p. 154) :
[citation=J.R.R. Tolkien, L84 (1944), Lettres, p. 139 = Letters, p. 93-94]« Nous savions qu’Hitler était un petit malotru grossier et ignare en plus d’autres tares (ou est-ce leur source ?) ; mais il semble y avoir beaucoup de petits malotrus grossiers et ignares qui ne parlent pas allemand et qui, dans les mêmes circonstances, présenteraient la plupart des autres caractéristiques hitlériennes. Un article très sérieux a paru dans la presse locale appelant solennellement à l’extermination systématique du peuple allemand tout entier comme la seule mesure adéquate après la victoire militaire – parce que, voyez-vous, ce sont des crotales et ils ne savent pas reconnaître le Bien du Mal ! (qu’en est-il de l’auteur ?) Les Allemands n’ont pas plus le droit de décréter que les Polonais et les Juifs sont une vermine à exterminer, des sous-hommes, que nous de le dire des Allemands : en d’autres termes, aucun droit, quoi qu’ils aient fait. (…). On n’y peut rien. Tu ne peux combattre l’Ennemi avec son propre Anneau sans devenir à ton tour un Ennemi ; mais, malheureusement, la sagesse de Gandalf semble être depuis longtemps retournée avec lui dans l’Ouest Véritable […] »[/citation]
Or que représente Gandalf, source d’inspiration pour Frodo et serviteur du feu secret venu s’opposer à la Flamme d’Ûdun, au Balrog de la Moria et au Roi Sorcier, Molochs antiques qui réclament leur part de jeunes victimes, sinon cette figure, renvoyant à celle du Christ, qui s’oppose à la [emphase]« marée »[/emphase] inexorable du Mal (Morgoth le Marrisseur), de la Magie (Sauron le Magicien) et de la Machine (Saruman l’Ingénieur) :
[citation=SdA, III.5, p. 537]« Soyez joyeux ! Nous nous retrouvons. Au renversement de la marée. La grande tempête vient, mais la marée a changé.(…) »
=
« Be merry! We meet again. At the turn of the tide. The great storm is coming, but the tide has turned »[/citation]
Pour autant, la victoire, si victoire il y a, ne peut être celle qui s’obtient par un acte de puissance, par l’utilisation de l’Anneau, qui est la [emphase]« machine ultime »[/emphase] (the ultimate machine, Stratford Caldecott) :
[citation=SdA, III.5, p.540]« Non, répondit Gandalf. Ce n’est pas la route que vous devez prendre. J’ai prononcé des paroles d’espoir. Mais d’espoir seulement. L’espoir n’est pas la victoire. La guerre est sur nous et sur nos amis, une guerre dans laquelle seul l’usage de l’Anneau pourrait nous donner l’assurance de la victoire. Cela m'emplit d’une grande tristesse, et d’une grande crainte : il y aura beaucoup de destruction, et tout peut être perdu. Je suis Gandalf, Gandalf le Blanc, mais le Noir est plus puissant encore. »[/citation]
Si Gandalf n’est par l’incarnation d’Eru en Terre-du-milieu, si Tolkien se garde d’aborder de front [emphase]« l’Incarnation de Dieu [,] chose infiniment plus grande que tout ce qu[’il] pourrai[t] oser écrire »[/emphase], il n’en reste pas moins que dans cette histoire de Mort et de Machine qu’est Le Seigneur des Anneaux il est question de [emphase]« l’Espoir en l’absence de certitudes »[/emphase] (L181). Or, cet Espoir qui est espérance, pour Tolkien comme pour Ellul, renvoie toujours à Jésus-Christ, Dieu incarné dans la [emphase]« machine humaine »[/emphase] (L49) pour la sauver d’elle-même et de la [emphase]« longue défaite »[/emphase] de [emphase]« l’Histoire »[/emphase] (L195). En attendant la manifestation parfaite de [emphase]« la victoire ultime »[/emphase] (id.), tant que nous vivons dans un monde soumis au Mal, à la Mort et à la Machine, c’est [emphase]« en espérance que nous sommes sauvés »[/emphase] (Rm 8, 24) — en espérance et par l’espérance qui donne de ne pas (toujours…) donner accès à l’esprit de puissance qu’est la Machine (pour cette dernière expression, cf. la suite, un jour prochain...).
S.

