18-05-2009, 11:43
@ Laegalad : il ne s'agit pas de ne plus utiliser de "machine" ni d'aller "dans une campagne paumée en plein désert"... Voir la citation de Charbonneau en conclusion dans 3 ou 4 posts à venir, si je survis jusque là (je voudrais terminer aujourd'hui, n'étant pas disponible le reste de la semaine pour mettre en forme, mais ça va être juste).
@ Silmo : on arrive au début de la réponse : c'est quoi, c'te Machine ? ;-)
La pensée de Tolkien sur la « mécanisation » ne confond pas les [emphase]« machines »[/emphase] (machines, engines) avec la notion de Machine : diversement exprimée (Machine, machine, mechanism), celle-ci représente l’esprit sans lesquelles les premières n’existeraient pas en aussi grand nombre, sous la forme qu’on leur connaît, avec l’attention (pour ne pas dire l’adoration) qu’on leur porte, capable de séduction et engendrant une dépendance, au point de nous rendre indifférents au prix à payer pour jouir de leur usage — prix bien trop lourd, puisque celui d’un éloignement de l’unique [emphase]« vie réelle »[/emphase] qui mérite ce qualificatif et rien moins que de la destruction du monde qui permettait les conditions de cette Vie.
Du temps de Tolkien, un [emphase]« projet [de] destruction d’Oxford au bénéfice des voitures »[/emphase] manifestait déjà [emphase]« l’esprit d’“Isengard”, si ce n’est celui du Mordor, [qui] affleure bien entendu en permanence »[/emphase] dans le monde réel (L181). C’est en ce sens qu’il faut comprendre les mentions au [emphase]« monde [et] à l’esprit du Mal »[/emphase] que traduisent [emphase]« en termes modernes, mais pas universels : la machine, le matérialisme “scientifique”, le Socialisme dans l’une ou l’autre de ses formes (…). »[/emphase] (L96)
Cette distinction qu’opère Tolkien entre les machines et la Machine rejoint, d’une certaine manière, celle opérée par Heidegger entre la technique moderne et l’essence de la technique moderne :
Pour figurer l’essence de la technique moderne, Heidegger a forgé un mot, le Gestell — diversement traduit en français (l’Arraisonnement, le Dispositif, expression qui n’est pas sans rappeler la Machine de Tolkien) et que Jan Patočka explique ainsi :
Le danger le plus grand n’est donc pas dans les formes que peut prendre la technique moderne (machines) — même si des exemples comme le bulldozer, l’avion ou la voiture permettent de l’illustrer — mais dans son essence :
Tel est le danger spirituel de la technique qui, en rejoignant immédiatement notre avidité, ce désir d’illimité qui est le nôtre, atteint la nature humaine en endormant son esprit. [emphase]« Ce danger est la conséquence d’une carence de pensée qui use d’une situation ou d’un destin, d’un envoi de la donation de l’être sans y faire retour ni chercher le sens de sa propre situation »[/emphase] (id.). Et
Puisque l’essence de la technique atteint la pensée,
Avec la [emphase]« décision sur la réalité de tout ce qui est réel »[/emphase] pour définir l’essence de la technique, on retrouve un équivalent de la Machine définie comme [emphase]« projet »[/emphase] (L181, p. 333), [emphase]« recours »[/emphase] et [emphase]« intention »[/emphase] quant au [emphase]« monde réel »[/emphase] (L131, p. 210-211). Le [emphase]« monde réel »[/emphase] dont Tolkien regrette la disparition ([emphase]« L’être se voile, s’efface »[/emphase] dit Heidegger) n’est pas à confondre avec le « monde » associé de manière étroite à la Machine (L96, p. 110). Celui-là relève du monde physique, tandis que celui-ci est volonté d’opposition des hommes envers leur Créateur — un « monde » dont le [emphase]« cours »[/emphase] est régi par [emphase]« le prince de la puissance de l’air, cet esprit qui agit maintenant dans les fils de la rébellion »[/emphase] (Eph 2, 2).
Et si, tout comme l’esprit d’Isengard n’était pas celui de Mordor, l’esprit du monde n’est pas celui du Mal — Tolkien faisait bien la distinction (en 1958 : [emphase]« “I look East, West, North, South, and I do not see Sauron ; but I see that Saruman has many descendants” »[/emphase] [Carpenter, VI.3, p. 300-301 ; Tolkien, A Celebration, p.37]) — il en subi l’influence permanente. De même que les œuvres de Saruman ont participé à l’œuvre de Sauron, les [emphase]« œuvres »[/emphase] que le [emphase]« monde »[/emphase] produit voient leur nature originelle immanquablement pervertie et participer au Mal et à la Machine :
[citation=L131, p. 210]« [l’homme] peut devenir possessif, s’accrochant aux choses qu’il a faites et les réclamant comme “siennes” ; le subcréateur souhaite être le Seigneur et Dieu de sa création personnelle. Il est enclin à se rebeller contre les lois du Créateur – en particulier contre la mortalité. Ces deux traits (seuls ou conjugués) mènent au désir de posséder le Pouvoir, de rendre plus rapidement efficace la volonté — et donc mènent à la Machine (ou Magie). »[/citation]
S.
@ Silmo : on arrive au début de la réponse : c'est quoi, c'te Machine ? ;-)
La pensée de Tolkien sur la « mécanisation » ne confond pas les [emphase]« machines »[/emphase] (machines, engines) avec la notion de Machine : diversement exprimée (Machine, machine, mechanism), celle-ci représente l’esprit sans lesquelles les premières n’existeraient pas en aussi grand nombre, sous la forme qu’on leur connaît, avec l’attention (pour ne pas dire l’adoration) qu’on leur porte, capable de séduction et engendrant une dépendance, au point de nous rendre indifférents au prix à payer pour jouir de leur usage — prix bien trop lourd, puisque celui d’un éloignement de l’unique [emphase]« vie réelle »[/emphase] qui mérite ce qualificatif et rien moins que de la destruction du monde qui permettait les conditions de cette Vie.
Du temps de Tolkien, un [emphase]« projet [de] destruction d’Oxford au bénéfice des voitures »[/emphase] manifestait déjà [emphase]« l’esprit d’“Isengard”, si ce n’est celui du Mordor, [qui] affleure bien entendu en permanence »[/emphase] dans le monde réel (L181). C’est en ce sens qu’il faut comprendre les mentions au [emphase]« monde [et] à l’esprit du Mal »[/emphase] que traduisent [emphase]« en termes modernes, mais pas universels : la machine, le matérialisme “scientifique”, le Socialisme dans l’une ou l’autre de ses formes (…). »[/emphase] (L96)
Cette distinction qu’opère Tolkien entre les machines et la Machine rejoint, d’une certaine manière, celle opérée par Heidegger entre la technique moderne et l’essence de la technique moderne :
« Il faut distinguer entre la technique et l’essence de la technique : la première est l’accaparement de l’homme par les objets techniques ; la seconde, l’essence de la technique, est l’être lui-même, et le problème posé par la technique n’est pas dès lors celui de sa valeur ou de ses dangers immédiats, mais de sa réception par la pensée. (…) “L’essence de la technique est ambiguë dans un sens élevé. Une telle ambiguïté nous dirige vers le secret qu’est tout dévoilement, le secret inhérent à la vérité” (…). (…) L’époque de la technique, c’est le moment où l’être est la plus grande donation, le moment où ses présents sont les plus larges, le moment où l’être dévoile à profusion, où les “nourritures célestes” abondent en tout sens, le moment où le don est tel que le donateur est entièrement éclipsé par ce qu’il offre ; c’est aussi et par là même le moment du plus grand risque puisque cette profusion, seule capable de nous montrer les largesses du don, est également susceptible, en elle-même et par sa consistance propre, de donation donc d’effacement, de voiler définitivement à l’homme l’origine qui lui destine de telles largesses et lui envoie ses dons. L’être donne, il dévoile, il, donne tant et dévoile tant qu’il ne nous apparaît plus comme tel. L’être se voile, s’efface (…) »
(Maxence Caron, Heidegger, Pensée de l’être et origine de la subjectivité, Paris, cerf, 2005, p. 549 (La nuit surveillée))
Pour figurer l’essence de la technique moderne, Heidegger a forgé un mot, le Gestell — diversement traduit en français (l’Arraisonnement, le Dispositif, expression qui n’est pas sans rappeler la Machine de Tolkien) et que Jan Patočka explique ainsi :
« (…) selon Heidegger, le Gestell ne désigne pas une chose, mais un regard sur l’étant, un mode de compréhension de tout ce qui est. C’est le mode dans lequel l’étant se manifeste, la manière dont la technique moderne dévoile l’étant. Comment, plus précisément ? Ce n’est plus une objectivation, l’objectivation universelle pratiquée autrefois par les sciences mathématiques de la nature qui firent à leurs débuts l’objet de la réflexion de Kant. La technique contemporaine est un regard sur le monde qui pose à la réalité certaines questions établies à l’avance et y requiert une réponse — un peu comme lorsqu’une personne est arrêtée et sommée de décliner ses nom, prénoms, date et lieu de naissance, etc. rien n’y échappe. Pour employer une image, c’est comme un bulldozer qui aurait prise sur tout ce qui est, dont les griffes pourraient tout empoigner et transporter ailleurs. »
(Jan Patočka, Liberté et sacrifice, Écrits politiques, Million, 2002, p. 343 (collection Krisis))
Le danger le plus grand n’est donc pas dans les formes que peut prendre la technique moderne (machines) — même si des exemples comme le bulldozer, l’avion ou la voiture permettent de l’illustrer — mais dans son essence :
« La technique n’est pas le danger, mais “c’est l’essence de la technique, en tant qu’elle est un destin de dévoilement, qui est le péril”. (…) cette essence est un danger (…)si elle est vécue loin de toute pensée ou de toute prise en garde de l’espace qui rend possible son déploiement ; l’effet est alors immédiat : consumérisme irréfléchi et mobilisation effrénée de l’étant en totalité, création indéfinie de denrées et volonté totalitaire se retournant contre l’individu. (…) la personnalité de l’homme contemporain périt noyée entre deux écueils qu’elle s’épuise à éviter tout en s’y enfonçant à force de refuser la radicalité de pensée qui la sortirait de ce schéma : d’une part, le péril physique, intellectuel et moral de la technique pratiquée et utilisée sans discernement ni retenue, d’autre part le péril nihiliste »
(Maxence Caron, id., p. 547)
Tel est le danger spirituel de la technique qui, en rejoignant immédiatement notre avidité, ce désir d’illimité qui est le nôtre, atteint la nature humaine en endormant son esprit. [emphase]« Ce danger est la conséquence d’une carence de pensée qui use d’une situation ou d’un destin, d’un envoi de la donation de l’être sans y faire retour ni chercher le sens de sa propre situation »[/emphase] (id.). Et
« (…) Pourquoi, en effet, exiger de la technique un effort de pensée pour définir ses limites et pour soumettre ses interventions aux exigences de l’éthos terrestre, puisque c’est précisément son illimitation présumée qui est censée nous permettre de créer une autre terre et d’autres cieux et de modifier de fond en comble la condition mortelle ? »
(Raphaël Célis, « Entre nature et communauté politique : La dimension éthique de la terre natale », dans Dimension de l’exister, Études d’Anthropologie Philosophique V, Ghislaine Florival (éd.), Louvain, Peeters, 1994, p. 235 (Bibliothèque philosophique de Louvain n°40)
Puisque l’essence de la technique atteint la pensée,
« c’est une erreur fondamentale de croire que la machines est constitué seulement de métaux et de matériaux et que c’est pour cette raison que l’ère de la machine est “matérialiste”. La technique machinique moderne est “esprit” : ce qui veut dire qu’elle est une décision sur la réalité de tout ce qui est réel »
(Hymnes de Hölderlin, « Der Ister », cité par Raphaël Célis, id.)
Avec la [emphase]« décision sur la réalité de tout ce qui est réel »[/emphase] pour définir l’essence de la technique, on retrouve un équivalent de la Machine définie comme [emphase]« projet »[/emphase] (L181, p. 333), [emphase]« recours »[/emphase] et [emphase]« intention »[/emphase] quant au [emphase]« monde réel »[/emphase] (L131, p. 210-211). Le [emphase]« monde réel »[/emphase] dont Tolkien regrette la disparition ([emphase]« L’être se voile, s’efface »[/emphase] dit Heidegger) n’est pas à confondre avec le « monde » associé de manière étroite à la Machine (L96, p. 110). Celui-là relève du monde physique, tandis que celui-ci est volonté d’opposition des hommes envers leur Créateur — un « monde » dont le [emphase]« cours »[/emphase] est régi par [emphase]« le prince de la puissance de l’air, cet esprit qui agit maintenant dans les fils de la rébellion »[/emphase] (Eph 2, 2).
Et si, tout comme l’esprit d’Isengard n’était pas celui de Mordor, l’esprit du monde n’est pas celui du Mal — Tolkien faisait bien la distinction (en 1958 : [emphase]« “I look East, West, North, South, and I do not see Sauron ; but I see that Saruman has many descendants” »[/emphase] [Carpenter, VI.3, p. 300-301 ; Tolkien, A Celebration, p.37]) — il en subi l’influence permanente. De même que les œuvres de Saruman ont participé à l’œuvre de Sauron, les [emphase]« œuvres »[/emphase] que le [emphase]« monde »[/emphase] produit voient leur nature originelle immanquablement pervertie et participer au Mal et à la Machine :
[citation=L131, p. 210]« [l’homme] peut devenir possessif, s’accrochant aux choses qu’il a faites et les réclamant comme “siennes” ; le subcréateur souhaite être le Seigneur et Dieu de sa création personnelle. Il est enclin à se rebeller contre les lois du Créateur – en particulier contre la mortalité. Ces deux traits (seuls ou conjugués) mènent au désir de posséder le Pouvoir, de rendre plus rapidement efficace la volonté — et donc mènent à la Machine (ou Magie). »[/citation]
S.

