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La Machine ou la nécessité de raser le monde réel
#16
Sans cesse, les développements de Tolkien suggèrent l’[emphase]« immoralité »[/emphase] de l’objectif commun de la Machine et de la Magie qui avait servi de point de départ à ce fuseau (OFS, p. 253, 268). C.S. Lewis établit la même relation à deux reprises au moins. Dans Miracles (1942), il critique une science moderne, [emphase]« fille et héritière de la Magie »[/emphase], qui force une [emphase]« nouvelle obéissance de la nature »[/emphase] indépendamment de toute [emphase]« obéissance de l’esprit au Père des esprits »[/emphase]. Un tel divorce de la pensée technicienne d’avec toute aspiration à la transcendance explique qu’après [emphase]« le mauvais (evil) rêve de la magie », « la réalité mauvaise (evil) des sciences appliquées sans loi (…) réduit de vastes espaces de la nature au désordre et à la stérilité en ce moment même »[/emphase]( Miracles, XVI, Paris, SPB, 1985, p. 150, trad. modifée = The Complete C. S. Lewis Signature Classics, p. 293a.). Un an plus tard, dans L’Abolition de l’Homme (1943), Lewis oppose la magie et les sciences appliquées à la sagesse :

[citation=The Abolition of Man, 3, dans The Complete C. S. Lewis Signature Classics, p. 489a]« Il y a quelque chose qui, tout en unissant la magie et les sciences appliquées, les sépare de la “sagesse” des premiers âges. Pour les sages des temps anciens, la principale difficulté avait été la manière de conformer l’âme à la réalité, et la solution avait été la connaissance, l’autodiscipline et la vertu. Pour la magie et les sciences appliquées la difficulté consiste à soumettre la réalité aux désirs des hommes : la solution est une technique ; et les deux pouvoirs, dans la pratique de cette technique, sont prêts à réaliser des choses autrefois considérées comme répugnantes et impures — comme déterrer et mutiler les morts. »[/citation]

C.S. Lewis et Tolkien sont sur ce point en accord : Machine et Magie appellent la manifestation d’un [emphase]« pouvoir maléfique »[/emphase] (evil power) et engendrent un [emphase]« destin inéluctable »[/emphase] (the inevitable fate) — [emphase]« (…) tout pouvoir magique ou mécanique fonctionne toujours de cette manière »[/emphase] (L109). En un sens, la Magie de [emphase]« Merlin représente ce vers quoi nous nous efforçons de revenir d’une manière différente »[/emphase], mais alors que [emphase]« pour lui chaque opération sur la nature [était] une sorte de contact personnel, tout comme on câline un enfant ou qu’on flatte un cheval »[/emphase], la nature est devenue pour l’homme moderne [emphase]« une machine que l’on fait travailler et que l’on met en pièces si elle ne rend pas les services attendus »[/emphase] (C. S. Lewis, Cette Hideuse Puissance, XIII, 4, p. 530).
C’est ainsi que les hommes sont [emphase]« tombés (…) dans le piège de Sauron : (…) souhait[er] avoir du “pouvoir” sur les choses telles qu’elles existent (ce qui est totalement différent de l’art) »[/emphase] (L181, Lettres, p. 335) — alors que le [emphase]« monde n’est pas [censé être] une machine qui fabrique d’autres machines à l’instar de Sauron »[/emphase] (HoMe V, p.48 = La Route Perdue, p. 62). En obtenant un tel pouvoir, l’homme a franchi un seuil, dépassé une limite ; si bien que de nos jours,

[citation=OFS, p. 269]« la science (tellement noble dans son origine et son but originel) s’est alliée avec le péché pour produire des cauchemars, des horreurs et des menaces de la nuit devant lesquels les géants et les démons palissent. »[/citation]

Il est certain que la [emphase]« science mécanisée »[/emphase] (mechanized science) réalise nombre de nos désirs. Mais comment nier les [emphase]« conséquences répugnantes »[/emphase] (disgusting consequences) de chacune des [emphase]« réalisations de la Machine »[/emphase] (the things purposed by mechanism) (OFS, p. 269) ? Ces conséquences ne sont rien moins que la séparation de l’homme d’avec le [emphase]« monde réel »[/emphase]. La Machine est diabolique en ce sens qu’elle institue, provoque une telle division (le diable étant, selon l’étymologie, « celui qui divise »). Un brouillon de « Du Conte de fées » établit la correspondance :

[citation=OFS, p. 256]« Our rejection of the diabolical. Less fear. Our great sickness of ugliness, (…). Hence faierie as an escape from (1) mechanism (2) ugliness. »[/citation]

Dans cette note du Manuscrit B, la pensée de Tolkien attend encore d’être développée (cf. OFS, p. 268) [small](*)[/small] jusqu’à la version définitive qui remplace le [emphase]« diabolique »[/emphase] de la Machine par le Mal [emphase]« indissolublement lié »[/emphase] à la [emphase]« laideur de nos œuvres »[/emphase] (MC, p. 187 = OFS, §94, p. 72).

[citation=OFS, p. 268-269][normal](*)[/normal] « Today we feel less strongly the diabolical ; and that is because we are less frightened (…) of exterior evil, because of the vast evil that we have brought out of ourselves (…): science (so noble in origin and original purpose) has produced in alliance with sin nightmare horrors and perils of the night before which the giants and demons grow pale. And sick as we are of these horrors, we are still more sick because of the ugliness of our own work, because this meets us (…) at every turn of the daily path (…) »[/citation]

C’est en gardant ceci à l’esprit que nous pouvons comprendre une seconde et célèbre anecdote, rapportée par George Sayer à deux reprises, selon laquelle, en août 1952, ayant proposé à Tolkien d’enregistrer quelques poèmes tirés du Seigneur des Anneaux et autres textes, celui-ci a auparavant récité le Notre Père en gotique [emphase]« pour chasser le diable qui était certainement dans [le magnétophone] puisque c’était une machine »[/emphase] (Tolkien, A Celebration, San Francisco, Ignatius Press, 2001, p. 8-9).
Au-delà du caractère facétieux de la chose (id., p. 8), le Notre Père contient une demande de soutien et de délivrance très sérieuse ([emphase]« Ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre nous du Mal »[/emphase] (Mt 6, 12)) dont on sait qu’elle a servi de référence pour interpréter l’échec de Frodo face au pouvoir de l’Anneau Unique, [emphase]« machine ultime »[/emphase] de Sauron (L181, p. 331 ; L191, p. 356). On peut penser que, même dans l’usage d’une machine aussi anodine qu’un magnétophone, Tolkien était conscient de sa responsabilité (cette machine a eu un prix, celui de la terre et des hommes payé dans l’usine de montage) mais aussi de son exposition (comme on peut être conscient qu’une exposition au soleil nécessite des précautions préalables et un temps limité).
Car le Mal qui accompagne la Machine était, est et sera toujours un désir de la totalité sous quelque forme que ce soit : avidité qui accapare tout, égoïsme qui ramène tout à Moi, narcissisme qui fait de Moi le Tout, exclusivisme qui fait de la partie le Tout… Les personnes [emphase]« qui se consacrent exclusivement aux machines »[/emphase] (L109) sont alors déchues d’une manière particulière, selon [emphase]« une“chute” »[/emphase] ([emphase]« péché »[/emphase]) que les Mages pouvaient connaître par « impatience » — cette impatience qui mène [emphase]« au désir d’imposer aux autres leurs propres desseins justes, et donc inévitablement, au final, au seul désir de réaliser leurs propres volonté par tous les moyens. C’est à ce Mal que Saruman a succombé. »[/emphase] (L181, p. 336).
La figure de Saruman l’Ingénieur — là encore, le problème est moins dans les machines construites par le concepteur que dans le [emphase]« Sarumanisme »[/emphase], l’esprit de tout [emphase]« “réformateur” (par l’exercice du pouvoir) »[/emphase] (L154) —illustre les formes toujours actuelles de la [emphase]« tyrannie »[/emphase] qui exclut toute liberté véritable par la réforme incessante et fébrile des lois [small](**)[/small], du [emphase]« totalitarisme »[/emphase] qui supprime la réflexion (Birzer, p. 119), comme de la [emphase]« barbarie »[/emphase] qui nie l’humanité de l’homme (MC, p. 185 = OFS, §90, p. 71 ; cf. Michel Henry).

[citation=SdA, III.10, « Un Vice secret », MC, p. 270][small][normal](**)[/normal] « First Saruman was shown that the power of his voice was waning. He cannot be both tyrant and counsellor. »[/small]

[small]« L’esprit de le Machine est omniprésent puisqu’on le rencontre même dans la conception des langues inventées, et il faut un grand courage pour s’y opposer : « si vous construisez votre langue artificielle selon des principes choisis, dans la mesure où vous la déterminez et où vous suivez courageusement vos propres règles en résistant à la tentation du tyran suprême de les modifier pour soutenir tel ou tel objet technique à n’importe quelle occasion donnée, alors vous pouvez écrire un genre de poésie – un genre, j’insiste, pas plus éloigné (ou très peu) de la vraie poésie accomplie que ne l’est votre appréciation de la poésie ancienne (…) »[/small][/citation]

Or, [emphase]« la tendance à être totalitaire appartient à l’essence de la machine et, à l’origine, est issue du domaine de la technique »[/emphase] (Günther Anders, AM2, p. 429). Ainsi, le chant de la SA (Sturm-Abteilung),

[citation=Die Antiquiertheit des Menschen, vol. 2, Munich, Beck, 1995 (1980), p. 114, cité par Daglind Sonolet, dans Günther Anders : phénoménologue de la technique, Presses Universitaires de Bordeaux, 2006, p. 99-100]« “Aujourd’hui l’Allemagne nous appartient, et demain le monde entier”, lui a été suggéré par la prétention de la technique à la domination du monde : “car ce refrain avait échappé à l’atelier de la technique […] la SA n’a rien fait d’autre que de recueillir le refrain sur les lèvres d’acier des machines pour ensuite, enivrée de son poison, simples pièces de machine, rejoindre bruyamment, au pas, la grande machine qu’était l’État totalitaire.” »[/citation]

Quant à l’humanité, elle [emphase]« manque »[/emphase], absente de [emphase]« ces recherches impatientes »[/emphase] de la technique (Alain, p. 297), puisque [emphase]« d’un côté l’Humanité suppose ce mouvement de l’esprit qui contemple d’abord, et se prive de toucher et de changer »[/emphase] alors que [emphase]« l’activité technique (…) précède de loin l’activité mentale »[/emphase] (p. 296).
Dans ce qu’il faut appeler un [emphase]« mouvement despotique »[/emphase], [emphase]« toujours brutal et irrité »[/emphase], [emphase]« (…) l’esprit technicien (…) prend pour régime de ne penser que son action et de ne recevoir comme preuve que les résultats. Le laboratoire a été divinisé ; mais ce n’est qu’un effet de la tyrannie des techniciens, qui exigent que la machine parle. (…) cet esprit est ravageur »[/emphase] (p. 296). Le serviteur de la Machine ne se comporte plus en adulte (en « homme fait », cf. Paul), mais en enfant. Les enfants en effet

[citation=Alain, Les Idées et les Âges (1927), dans Les Passions et la Sagesse, Gallimard, 1972 (1960), p. 296-297 (Pléiade), p. 296]« (…) ont un goût marqué pour les expériences dans lesquelles l’objet est mis à la torture et sommé de répondre. L’enfant brise les choses et torture les animaux par cette fureur d’inventer sans penser ; à ces abus de la force, si profondément lié à l’activité de croissance, répond cette froide cruauté des vivisecteurs, qui sacrifient des centaines d’animaux quand il suffirait de contempler et de réfléchir avec retenue pour obtenir la vraie réponse. »[/citation]

Cette [emphase]« fureur d’inventer sans penser »[/emphase] explique la poursuite inéluctable, même [emphase]« en temps de paix »[/emphase] (OFS, p. 276), de la [emphase]« Guerre des Machines »[/emphase] (L96). Car

[citation=Alain, id., p. 297]« il y a de la guerre dans les moindres mouvements de l’industrie, surtout de celle qui fond, dissocie et combine ; car pour celle qui utilise la matière telle quelle, comme la fibre du chanvre ou la planche de sapin, il y a toujours un moment contemplatif, ou d’arrêt, qui est beau. Mais le règne du fer s’étend à tous les métiers, (…) selon la loi inflexible de ce qu’il faut appeler le délire technique. »[/citation]

S.
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