18-05-2009, 00:47
Tout ce qui précède se retrouve dans l’extrait qui suit de Cette Hideuse Puissance, roman de C.S. Lewis publié en 1945 dont un des héros, le Dr. Elwin Ransom, philologue de Cambridge, était bien connu de Tolkien (The Notion Club Papers, dans HoMe IX, p. 168) :
[citation=C. S. Lewis, Cette Hideuse Puissance, IX, 5, dans La Trilogie Cosmique, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1997, p. 459-460]« Ransom s’efforçait en vain de lui expliquer la vérité. Il ne faisait pas de doute que les êtres supérieurs qui venaient maintenant si souvent le visiter avaient assez de pouvoir pour balayer Beldbury de la face de l’Angleterre et l’Angleterre de la face du globe, peut-être de tirer un trait sur l’existence même du globe. Mais aucun pouvoir de cette nature ne devait être mis en œuvre. (…)
C’est cela qui tenait le Directeur éveillé (…). Il n’avait pas le moindre doute que l’ennemi eût acheté Bragdon pour découvrir Merlin, et s’ils le trouvaient ils le réveilleraient. Le vieux Druide ferait immanquablement cause commune avec les nouveaux planificateurs, et comment l’en empêcher ? Une jonction s’opérait ainsi entre deux sortes de pouvoirs qui s’associeraient pour décider du destin de notre planète. C’était depuis des siècles, à n’en pas douter, la volonté des eldils de ténèbres. Les sciences physiques, bonnes et innocentes en elles-mêmes, avaient déjà, du temps de Ransom, commencé à être détournées, à être manœuvrées subtilement dans une certaine direction. Le désespoir de parvenir à une vérité objective avait peu à peu grandi chez les savants ; l’indifférence et un accent mis sur le pouvoir pur et simple en [avaient résulté]. Le bavardage à propos de l’élan vital et les coquetteries à l’égard du pampsychisme donnèrent l’espoir de rétablir l’anima mundi des magiciens. Des rêves sur le destin de l’homme dans un lointain futur étaient en train de déterrer de sa tombe peu profonde et tourmentée le vieux rêve de l’Homme-Dieu. Les expériences mêmes des salles de dissection ou des laboratoires de pathologies alimentaient la conviction que d’abord réprimer toutes les répugnances enfouies profondément étaient un premier mouvement essentiel pour le progrès. Et maintenant tout cela avait atteint le stade auquel ses sombres machinateurs pensaient qu’ils pourraient impunément commencer à remonter en arrière pour rencontrer cette autre forme des pouvoirs des débuts. En fait, ils choisissaient le premier moment auquel c’était possible. Il n’aurait pu en être question avec les savants du vingtième siècle. Leur solide matérialisme objectif aurait exclu pareil projet de leur pensée ; et même s’ils avaient été amenés à y croire, leur moralité innée les aurait empêchés de toucher à la fange. Mac Phee était un survivant de cette tradition. C’était différent maintenant. (…) Pourquoi le considèreraient-ils comme trop répugnant puisqu’ils estimaient que toute moralité n’était qu’un simple sous-produit des conditions physiques et économiques de l’homme ? Le temps était mûr. Vue sous cet angle de l’Enfer, toute l’histoire de notre terre avait conduit à ce moment. Il y avait enfin maintenant une vraie chance pour l’homme déchu de s’affranchir de cette limitation de ses pouvoirs que la miséricorde lui avait imposée pour le protéger des entières conséquences de sa chute. Si cela réussissait, l’Enfer serait enfin incarné. Les méchants, tout en conservant leurs corps, tout en continuant de se traîner sur ce petit globe, entreraient dans cet état qui, jusqu’ici n’était le leur qu’après la mort, (…). La nature, toute la terre, deviendrait leur esclave ; on pourrait certainement prévoir que cette souveraineté n’aurait pas de fin, si ce n’est la fin des temps elle-même. »[/citation]
Les machines ne sont donc pas la Machine mais les objets de son « incarnation » dans le monde physique. Quelle que soit l’esprit (altruiste ou égoïste, sincère ou malveillant) dans lequel elles ont été produites à l’origine, elles deviennent, par un [emphase]« destin inéluctable »[/emphase] (L109), une des manifestations de l’« esprit du monde » (1 Co 2, 12) — et donc instruments du Mal(in), [emphase]« car tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la vie, ne vient pas du Père, mais vient du monde »[/emphase] (1 Jn 2, 16 ; cf. v.14-15).
Dans ce verset, la « convoitise des yeux » est une expression qui entre en résonnance toute particulière avec le thème de la Machine. Commentant le [emphase]« “requérir” qui provoque les énergies naturelles »[/emphase] dont parle Heidegger, Maxence Caron écrit :
[citation=Maxence Caron, id., p. 546]« L’homme arrache continuellement des ressources à la terre dans le but de tout faire venir au visible, de tout conserver hors du moindre mystère et de s’en pénétrer en le pénétrant. Le principal ressort de la technique est de se constituer comme une surenchère du voir qui, non satisfait de posséder ce qui s’ouvre de soi-même à ses yeux, part dans l’exigence de découvrir ce qu’il veut voir. (…) Les yeux sont devenus tranchant. “Sont venus des tranches-montagnes qui n’ont que ce que leurs yeux saisissent pour eux”, comme le dit René Char en écho à la pensée heideggérienne. »[/citation]
Se pose donc le problème de la volonté de [emphase]« tout faire venir au visible »[/emphase], de refuser le voile translucide du mystère et de rendre systématiquement tout transparent au regard avide à l’égard du monde et de la vie. Mais vouloir tout voir, c’est se condamner à ne rien voir de ce qui importe, ainsi que C. S. Lewis l’a très bien remarqué :
[citation=The Abolition of Man, 3, dans The Complete C. S. Lewis Signature Classics, p. 490b]« L’intérêt de voir à travers quelque chose est de voir quelque chose d’autre à travers lui. Il est bon que la vitre puisse être transparente, parce que la rue ou le jardin qui sont derrière elle sont opaque. Mais qu’adviendrait-il si vous voyiez à travers le jardin aussi ? il est inutile de “voir à travers” les principes fondamentaux. Lorsque vous voyez à travers tout, alors tout est transparent. Mais un monde entièrement transparent est un monde invisible. “Voir à travers” toutes choses est identique à ne rien voir du tout. »[/citation]
L’effacement programmé du monde qui s’offre, donné au regard qui lui préfère ses richesses enfouies et sa matière première cachée, a pour effet paradoxal de créer les conditions de l’effacement même de l’homme. À chaque fois que la terre (l’eau, la colline, la forêt et ce qu’elle contient), devenue transparente au regard inquisiteur, se voit sommée de fournir seulement et de fournir totalement sa matière et son énergie, c’est l’homme qui soumet toujours un peu plus à l’abrasion et à l’usure sa nature tissée dans les fibres du monde :
[citation=SdA, VI.3]— Vous vous rappelez ce morceau de lapin, monsieur Frodo ? (…) Et de notre endroit sous le talus chaud au pays du Capitaine Faramir, le jour où j’ai vu un olifant ?
— Non, je le crains, Sam, dit Frodon. Du moins, je sais que ces choses se sont passées, mais je ne les revois pas. Il ne me reste aucun goût de nourriture, aucune sensation d’eau, aucun son de vent, ni souvenir d’arbres, d’herbe ou de fleurs, aucun image de la lune ou d’étoiles. Je suis nu dans les ténèbres, Sam, et il n’y a aucun voile entre moi et la roue de feu. Je commence à la voir, même de mes yeux éveillés, et tout le reste disparaît.[/citation]
Cette situation est la conséquence ultime et figurée du [emphase]« délire technique »[/emphase] et de son [emphase]« règne de fer »[/emphase] (Alain) qui, alors même que nos désirs d’illimité semblent comblé, limite notre compréhension dans le [emphase]« cercle de fer du familier »[/emphase] et [emphase]« le cercle adamantin de la croyance que ce familier est connu, possédé et sous contrôle »[/emphase] (essai sur Smith, Smith, éd. étendue, p. 101). L’invisible, le transparent, l’absence de saveurs et d’odeur sont les correspondants mytho-poétiques de l’ennui, de l’indifférence et de la lassitude que la Machine engendre dans le cœur de ses serviteurs. En s’incarnant dans le monde par les machines, la Machine produit en l’homme [emphase]« la caractéristique essentielle de notre temps »[/emphase] : [emphase]« Une désincarnation. Alors que l’inverse constitue l’homme »[/emphase] ! (Charbonneau, Prométhée réenchaîné, Paris, La Table Ronde, 2001, p. 53 (La petite vermillon n°148)) Tolkien persiste :
[citation=MC, p. 182]« Cette banalité est réellement la rançon de “l’appropriation” : les choses qui sont banales, ou familières (dans le mauvais sens du terme) sont les choses que nous nous sommes appropriées (…). Nous disons les connaître. (…) nous avons mis la main dessus, puis les avons enfermées dans notre trésor, nous les avons acquises et, ce faisant, nous avons cessé de les regarder. »[/citation]
S.
[citation=C. S. Lewis, Cette Hideuse Puissance, IX, 5, dans La Trilogie Cosmique, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1997, p. 459-460]« Ransom s’efforçait en vain de lui expliquer la vérité. Il ne faisait pas de doute que les êtres supérieurs qui venaient maintenant si souvent le visiter avaient assez de pouvoir pour balayer Beldbury de la face de l’Angleterre et l’Angleterre de la face du globe, peut-être de tirer un trait sur l’existence même du globe. Mais aucun pouvoir de cette nature ne devait être mis en œuvre. (…)
C’est cela qui tenait le Directeur éveillé (…). Il n’avait pas le moindre doute que l’ennemi eût acheté Bragdon pour découvrir Merlin, et s’ils le trouvaient ils le réveilleraient. Le vieux Druide ferait immanquablement cause commune avec les nouveaux planificateurs, et comment l’en empêcher ? Une jonction s’opérait ainsi entre deux sortes de pouvoirs qui s’associeraient pour décider du destin de notre planète. C’était depuis des siècles, à n’en pas douter, la volonté des eldils de ténèbres. Les sciences physiques, bonnes et innocentes en elles-mêmes, avaient déjà, du temps de Ransom, commencé à être détournées, à être manœuvrées subtilement dans une certaine direction. Le désespoir de parvenir à une vérité objective avait peu à peu grandi chez les savants ; l’indifférence et un accent mis sur le pouvoir pur et simple en [avaient résulté]. Le bavardage à propos de l’élan vital et les coquetteries à l’égard du pampsychisme donnèrent l’espoir de rétablir l’anima mundi des magiciens. Des rêves sur le destin de l’homme dans un lointain futur étaient en train de déterrer de sa tombe peu profonde et tourmentée le vieux rêve de l’Homme-Dieu. Les expériences mêmes des salles de dissection ou des laboratoires de pathologies alimentaient la conviction que d’abord réprimer toutes les répugnances enfouies profondément étaient un premier mouvement essentiel pour le progrès. Et maintenant tout cela avait atteint le stade auquel ses sombres machinateurs pensaient qu’ils pourraient impunément commencer à remonter en arrière pour rencontrer cette autre forme des pouvoirs des débuts. En fait, ils choisissaient le premier moment auquel c’était possible. Il n’aurait pu en être question avec les savants du vingtième siècle. Leur solide matérialisme objectif aurait exclu pareil projet de leur pensée ; et même s’ils avaient été amenés à y croire, leur moralité innée les aurait empêchés de toucher à la fange. Mac Phee était un survivant de cette tradition. C’était différent maintenant. (…) Pourquoi le considèreraient-ils comme trop répugnant puisqu’ils estimaient que toute moralité n’était qu’un simple sous-produit des conditions physiques et économiques de l’homme ? Le temps était mûr. Vue sous cet angle de l’Enfer, toute l’histoire de notre terre avait conduit à ce moment. Il y avait enfin maintenant une vraie chance pour l’homme déchu de s’affranchir de cette limitation de ses pouvoirs que la miséricorde lui avait imposée pour le protéger des entières conséquences de sa chute. Si cela réussissait, l’Enfer serait enfin incarné. Les méchants, tout en conservant leurs corps, tout en continuant de se traîner sur ce petit globe, entreraient dans cet état qui, jusqu’ici n’était le leur qu’après la mort, (…). La nature, toute la terre, deviendrait leur esclave ; on pourrait certainement prévoir que cette souveraineté n’aurait pas de fin, si ce n’est la fin des temps elle-même. »[/citation]
Les machines ne sont donc pas la Machine mais les objets de son « incarnation » dans le monde physique. Quelle que soit l’esprit (altruiste ou égoïste, sincère ou malveillant) dans lequel elles ont été produites à l’origine, elles deviennent, par un [emphase]« destin inéluctable »[/emphase] (L109), une des manifestations de l’« esprit du monde » (1 Co 2, 12) — et donc instruments du Mal(in), [emphase]« car tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la vie, ne vient pas du Père, mais vient du monde »[/emphase] (1 Jn 2, 16 ; cf. v.14-15).
Dans ce verset, la « convoitise des yeux » est une expression qui entre en résonnance toute particulière avec le thème de la Machine. Commentant le [emphase]« “requérir” qui provoque les énergies naturelles »[/emphase] dont parle Heidegger, Maxence Caron écrit :
[citation=Maxence Caron, id., p. 546]« L’homme arrache continuellement des ressources à la terre dans le but de tout faire venir au visible, de tout conserver hors du moindre mystère et de s’en pénétrer en le pénétrant. Le principal ressort de la technique est de se constituer comme une surenchère du voir qui, non satisfait de posséder ce qui s’ouvre de soi-même à ses yeux, part dans l’exigence de découvrir ce qu’il veut voir. (…) Les yeux sont devenus tranchant. “Sont venus des tranches-montagnes qui n’ont que ce que leurs yeux saisissent pour eux”, comme le dit René Char en écho à la pensée heideggérienne. »[/citation]
Se pose donc le problème de la volonté de [emphase]« tout faire venir au visible »[/emphase], de refuser le voile translucide du mystère et de rendre systématiquement tout transparent au regard avide à l’égard du monde et de la vie. Mais vouloir tout voir, c’est se condamner à ne rien voir de ce qui importe, ainsi que C. S. Lewis l’a très bien remarqué :
[citation=The Abolition of Man, 3, dans The Complete C. S. Lewis Signature Classics, p. 490b]« L’intérêt de voir à travers quelque chose est de voir quelque chose d’autre à travers lui. Il est bon que la vitre puisse être transparente, parce que la rue ou le jardin qui sont derrière elle sont opaque. Mais qu’adviendrait-il si vous voyiez à travers le jardin aussi ? il est inutile de “voir à travers” les principes fondamentaux. Lorsque vous voyez à travers tout, alors tout est transparent. Mais un monde entièrement transparent est un monde invisible. “Voir à travers” toutes choses est identique à ne rien voir du tout. »[/citation]
L’effacement programmé du monde qui s’offre, donné au regard qui lui préfère ses richesses enfouies et sa matière première cachée, a pour effet paradoxal de créer les conditions de l’effacement même de l’homme. À chaque fois que la terre (l’eau, la colline, la forêt et ce qu’elle contient), devenue transparente au regard inquisiteur, se voit sommée de fournir seulement et de fournir totalement sa matière et son énergie, c’est l’homme qui soumet toujours un peu plus à l’abrasion et à l’usure sa nature tissée dans les fibres du monde :
[citation=SdA, VI.3]— Vous vous rappelez ce morceau de lapin, monsieur Frodo ? (…) Et de notre endroit sous le talus chaud au pays du Capitaine Faramir, le jour où j’ai vu un olifant ?
— Non, je le crains, Sam, dit Frodon. Du moins, je sais que ces choses se sont passées, mais je ne les revois pas. Il ne me reste aucun goût de nourriture, aucune sensation d’eau, aucun son de vent, ni souvenir d’arbres, d’herbe ou de fleurs, aucun image de la lune ou d’étoiles. Je suis nu dans les ténèbres, Sam, et il n’y a aucun voile entre moi et la roue de feu. Je commence à la voir, même de mes yeux éveillés, et tout le reste disparaît.[/citation]
Cette situation est la conséquence ultime et figurée du [emphase]« délire technique »[/emphase] et de son [emphase]« règne de fer »[/emphase] (Alain) qui, alors même que nos désirs d’illimité semblent comblé, limite notre compréhension dans le [emphase]« cercle de fer du familier »[/emphase] et [emphase]« le cercle adamantin de la croyance que ce familier est connu, possédé et sous contrôle »[/emphase] (essai sur Smith, Smith, éd. étendue, p. 101). L’invisible, le transparent, l’absence de saveurs et d’odeur sont les correspondants mytho-poétiques de l’ennui, de l’indifférence et de la lassitude que la Machine engendre dans le cœur de ses serviteurs. En s’incarnant dans le monde par les machines, la Machine produit en l’homme [emphase]« la caractéristique essentielle de notre temps »[/emphase] : [emphase]« Une désincarnation. Alors que l’inverse constitue l’homme »[/emphase] ! (Charbonneau, Prométhée réenchaîné, Paris, La Table Ronde, 2001, p. 53 (La petite vermillon n°148)) Tolkien persiste :
[citation=MC, p. 182]« Cette banalité est réellement la rançon de “l’appropriation” : les choses qui sont banales, ou familières (dans le mauvais sens du terme) sont les choses que nous nous sommes appropriées (…). Nous disons les connaître. (…) nous avons mis la main dessus, puis les avons enfermées dans notre trésor, nous les avons acquises et, ce faisant, nous avons cessé de les regarder. »[/citation]
S.

