Thread Rating:
  • 0 Vote(s) - 0 Average
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
La Machine ou la nécessité de raser le monde réel
#30
[citation][301] (…) La technique moderne se définit donc en son essance par ce lâcher-prise de l’homme sur la production, et c’est ainsi que Marx définit la technologie : [emphase]« Son principe qui est de dissocier tout procès de production, pris pour lui-même, et sans aucun égard pour la main humaine (ohne alle Rücksicht auf die menschliche [302] Hand) en ses éléments constitutifs, a créé cette science toute moderne qu’est la technologie. »[/emphase] (15)

Ainsi se définit la révolution industrielle : comme le moment où l’homme a perdu la main. Se laisser prendre des mains quelque chose, s’en dessaisir et ainsi lâcher prise, se disait en latin ex manu capere, littéralement [emphase]« abandonner la mainmise »[/emphase], qui a donné emancipare, en français émanciper. L’autonomisation des techniques procède de leur émancipation, c’est-à-dire leur arrachement des mains de l’homme et leur fonctionnement automatique délié de tout enracinement dans l’activité humaine (16) . L’Émancipation est l’abandon du Maintien, et c’est pourquoi elle est effondrement du monde et condamnation à l’errance.

(…) C’est cette mutation qui constitue le fondement de la technique moderne : l’opération de l’ouvrier n’est plus alors maniement, par lequel la praxis s’auto-active, mais fonction, qui fait fonctionner une fonctionnalité déterminée de la machinerie (…)

[303] (…) La différence essantielle entre la machine et l’outil [consiste en] L’introduction du machinisme court-circuite cette limitation subjective de la production et procure à la machination la puissance efficace d’accomplir la mathématisation du réel. La période qui commence avec le machinisme est donc celle où la production elle-même s’abstrait de la finitude de la manipulation : elle en est la dérégulation inconditionnée. (…)[304] (…) Le monde produit par la technique n’est alors plus à la mesure de l’homme, il n’est plus contrée à portée de main et n’est plus une manœuvre, il est disproportionné, et c’est ce que montre la zone urbaine contemporaine : l’architecture contemporaine des quartiers d’affaires — architecture du capital s’il en est — ne semble avoir d’autre but que le gigantisme et le géométrisme.

[305] (…) C’est pourquoi l’analogie constante du capital avec le Moloch ou la Bête de l’Apocalypse ne doit être sous-estimée : l’époque du capital se définit par l’avènement d’un nouveau sujet, universel et abstrait, qu’est le capital, et ce sujet a un corps matériel qui est le système des machines, et des organes par millions. Aussi [emphase]« le travailleur global a des yeux et des mains par-devant et par derrière et possède un certain degré d’omniprésence »[/emphase] (17) : un tel sujet gigantesque, autonome et automatique, qui ne vise rien d’autre qu’à assurer sa propre puissance, consomme et consume pour cela la terre et les hommes, ne peut en effet être pensé que comme monstre. En d’autres termes, la machinerie est le corps de la Bête, un [emphase]« monstre mécanique dont le corps emplit des bâtiments entiers et dont la force démoniaque, un temps dissimulée par le mouvement précis et presque solennel de ses gigantesques membres, éclate dans la folle et fébrile sarabande de ses innombrables organes de travail »[/emphase] (18) .

(…) l’émancipation de la production est déchaînement d’une puissance elle-même monstrueuse. [emphase]« Le fonctionnement des outils est désormais émancipé (emanzipiert) des bornes personnelles de la force de travail [306] humaine. »[/emphase] (19) (…) L’automate qui a acquis le statut de sujet dispose ainsi d’une force radicalement distincte de ce que pouvait être la force humaine, il déploie alors une puissance elle-même illimitée. Dès 1848, Marx et Engels écrivaient que [emphase]« la bourgeoisie a créé des forces productives plus massives et plus colossales que ne l’avaient fait toutes les générations passées dans leur ensemble, […] elle ressemble à ce magicien désormais incapable d’exorciser les puissances infernales qu’il a invoquées »[/emphase] (20) . La révolution industrielle s’est en effet traduite par une consommation énergétique proprement vertigineuse et en croissance exponentielle (21) : l’immense brasier qui en moins de deux siècles a consumé des centaines de milliards de tonnes de pétrole, de gaz et de charbon a dévasté la planète au risque d’y menacer la vie ; la question énergétique décide de la ruine et de la richesse des nations et déclenche des guerres — cependant que la question cruciale est toujours soigneusement évitée : quelle est la puissance (dunamis) qui exige une telle énergie (energia), quelle potentialité ainsi passe à l’acte ? Une telle voracité demeure incompréhensible si l’on méconnaît que ce n’est plus l’humanité qui déploie sa puissance, mais le Moloch du capital, dont les besoins sont en effet par principe illimités.[/citation]

[séparation]

[citation]« [de] longues marches […] allaient vers un grand autel, terminé aux angles par des cornes d'airain. Deux escaliers latéraux conduisaient à son sommet aplati ; on n'en voyait pas les pierres ; c'était comme une montagne de cendres accumulées, et quelque chose d'indistinct fumait dessus, lentement. Puis au-delà, plus haut que le candélabre, et bien plus haut que l'autel, se dressait le Moloch, tout en fer, avec sa poitrine d'homme où bâillaient des ouvertures. Ses ailes ouvertes s'étendaient sur le mur, ses mains allongées descendaient jusqu'à terre ; trois pierres noires, que bordait un cercle jaune, figuraient trois prunelles à son front, et, comme pour beugler, il levait dans un effort terrible sa tête de taureau. » (Flaubert, Salammbô, chap. 7)[/citation]

[séparation]

[citation][309] (…) Avec la mise en place de la machinerie, le Moloch du capital acquiert un corps ; avec l’autonomisation de la science, il conquiert une âme : (…)

[310] (…) De même que l’aliénation universelle de la puissance de travail des individus réels institue une puissance universelle autonome, l’aliénation universelle des esprits individuels institue un esprit universel qui devient alors l’esprit de la machinerie : [emphase]« L’esprit collectif du travail » écrit Marx, « est transféré à la machine (der gemeinschaftliche Geist der Arbeit in die Maschine verlegt ist). »[/emphase] (22) (…) Évoquer la domination d’un [emphase]« esprit collectif »[/emphase], d’un [emphase]« cerveau social »[/emphase] ou d’un [emphase]« intellect général »[/emphase], c’est alors reconnaître que l’intellect particulier est disqualifié, qu’il n’est plus l’instance de constitution du donné. Le dispositif de production capitaliste consiste ainsi en une émancipation totale de la production : non seulement la production s’émancipe de la finitude de la force humaine et de son maniement, mais elle se met au service de formes elles-mêmes émancipées des limites intellectuelles de l’entendement fini. Par [emphase]« l’assujettissement des forces naturelles à l’entendement social »[/emphase] (23) , il procure une énergie illimitée pour le plein accomplissement d’une rationalité qui n’est plus assignée à la finitude de la subjectivité, il rend ainsi possible la mise en œuvre du Logos universel et abstrait, et c’est pourquoi le déploiement de la technologie contemporaine est numérisation et vitalisation, c’est-à-dire universelle et systématique dématérialisation.[/citation]

Dans la première partie de sa conclusion, l’auteur revient sur la vision de Heidegger de la technique à l’époque moderne :

[citation][313] (…)Le danger technologique n’est donc pas un danger parmi d’autres, mais le danger, défini par [emphase]« la menace qui concerne l’essance de l’homme »[/emphase] (24) . Menace d’autant plus menaçante que de prime abord elle reste invisible : l’annihilation de l’humanité n’est en effet pas incompatible avec la prolifération d’hominidés ; mais ceux-ci précisément sont menacés de déshumanisation par leur totale intégration au dispositif, c’est-à-dire leur appareillage à l’appareil qui les réduit au rang de pièces toutes pareilles, définies par la fonction que leur assigne l’appareillement. C’est pourquoi [emphase]« l’absence de détresse est la détresse suprême »[/emphase] (25) , elle est l’abdication de sa propre grandeur que manifeste l’homme par son consentement à sa propre grégarisation, sa collaboration zélée à la dévastation de la terre, sa mobilisation enthousiaste pour l’incessant perfectionnement de la machinerie. L’annihilation de l’essance de l’homme advient comme éradication de sa chair singulière au profit de sa mécanisation intégrale : c’est là en effet la conception de l’homme aujourd’hui, qui en fait une machine remarquablement subtile quoique perfectible, dont le corps est une mécanique, pilotée par un calculateur cérébral, programmée par un logiciel génétique, mais à l’époque de la technique une telle conception ne saurait rester une simple hypothèse heuristique, elle commande une normalisation effective de l’homme, où les modèles sociologique [314] ou psychologique de l’humain deviennent effectivement régulateur des conduites, où les modèles génétiques deviennent effectivement normatifs, et bientôt productifs. Le danger n’est donc pas seulement l’annihilation physique des hommes, mais leur annihilation essantielle, qui les réduit, définitivement, aux rouages de l’appareil planétaire. C’est pourquoi Heidegger soulignait que la dévastation ou désertification (Verwüstung) est ce qu’il y a de plus sinistre, parce qu’elle ferme la porte à toute échappatoire en instaurant la domination irréversible du pareil : ainsi [emphase]« la dévastation de la terre peut s’accompagner de l’atteinte du plus haut standing de vie de l’homme, et aussi bien d’un état de bonheur uni¬forme de tous les hommes. La dévastation peut être la même chose dans les deux cas et tout hanter de la façon la plus sinistre, à savoir en se cachant »[/emphase] (26) . De même que la fin du monde n’est pas la destruction du globe terrestre, mais la démondanéisation de l’espace et l’éradication des contrées d’habitation au profit de l’étendue indéfinie de la zone d’errance, de même l’annihilation de l’homme n’est pas forcément son extinction de la surface du globe, mais l’abdication de son essance et son encastrement définitif dans le dispositif technologique. Le XXe siècle a suffisamment montré que l’extermination des hommes et la destruction de la terre pouvaient effectivement avoir lieu : mais seulement à partir de cette essance en retrait de la technique, dont la puissance illimitée demeure, intacte, et domine sans partage. En systématisant la mécanisation intégrale de l’humain, en réduisant méthodiquement sa pensée aux calculs d’une machine cérébrale, notre époque est alors celle de la fin de l’homme, par la dilution de son humanité dans une entité planétaire autonome et automatique.

Mais parce que l’accomplissement du Logos menace l’homme au lieu de le réaliser dans la plénitude de son essance, il met en évidence son irréductibilité à l’« animal doué du Logos » par lequel il se définissait jusque-là. Notre époque est aussi celle où l’homme apparaît comme l’[emphase]« inexorable énigme »[/emphase] (27) qu’il a toujours été, et Heidegger questionnait dans un de ses derniers cours : [emphase]« Qu’est-ce que vous faites de l’homme ? Non pas du cerveau, mais de l’homme, que demain peut-être nous aurons perdu et [315] qui depuis l’origine était en route vers nous ? »[/emphase] (28)[/citation]

[séparation]

[citation=SdA, I.8, Brouillards sur les Hauts des Galgals]« Les Hobbits ne comprirent pas ces paroles ; mais, tandis qu[e Tom] parlait, ils eurent comme la vision d'une grande étendue d'années depuis longtemps écoulées ; il y avait une vaste et sombre plaine, dans laquelle s'avançaient à grandes enjambées des formes d'Hommes, forts et farouches, portant des épées brillantes -- et le dernier avait une étoile au front. Puis la vision s'évanouit, et ils se trouvèrent de nouveau dans le monde inondé de soleil. Il était temps de repartir. Ils s'apprêtèrent, refaisant les sacs et chargeant les poneys. Ils attachèrent leurs nouvelles armes à leur ceinture de cuir sous leur veste ; ils les trouvaient très incommodes, et ils se demandaient si elles auraient jamais la moindre utilité. Aucun d'eux n'avait jamais considéré le combat comme une des aventures dans lesquelles leur fuite dût les entraîner. »[/citation]


Face au Moloch du Capital (Marx), de la Machine (Tolkien) et de la Technique (Ellul), le Courage qui ne demande qu'à germer dans le coeur de l'Homme, le Bon sens hobbit qui tire sa sagesse de la terre et l'humble espérance de Bombadil :-)
That's all folks !
encore désolé pour cette présentation aride...


S.

_______________________________________________

(15) Marx, Le Capital, MEW 23, p. 510 ; trad. franç. p. 546.
(16) [Vioulac :] L’idéologie libérale confond libération et émancipation, impuissante à voir que l’émancipation est en vérité assujettissement ; elle confond de même individualisation et atomisation [sic ; autonomisation ?].
(17) Marx, Le Capital, MEW 23, p. 34 ; trad. franç. p. 368.
(18) Ibid., p. 402 ; trad. franç. p. 428.
(19) Ibid., p. 442 ; trad. franç. p. 471.
(20) Marx, Le Manifeste communiste, MEW 4, p. 467.
(21) [Vioulac :] La consommation mondiale d’énergie n’était à l’époque du Manifeste que de quelques millions de tonnes équivalent pétrole : elle est passée à 500 millions en 1910, à 2 milliards en 1955 pour dépasser les 11 milliards aujourd’hui (Source : International Energy Agency 2005).
(22) Marx, Grundrisse, MEW 42, p. 488 ; trad. franç. p. 76.
(23) Ibid., p. 605 ; trad. franç. p. 197.
(24) Heidegger, « Pourquoi les poètes ? », GA 5, p. 295 ; trad. franç. p. 355.
(25) Ibid., p. 89 ; trad. franç. p. 104.
(26) Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ?, GA 8, p. 31 ; trad. franç. p. 36.
(27) Heidegger, Être et temps, § 29, p. 136 (et § 31, p. 148).
(28) Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ?, GA 8, p. 45 ; trad. franç. p. 44.
Reply


Messages In This Thread

Forum Jump:


Users browsing this thread: 1 Guest(s)