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La Machine ou la nécessité de raser le monde réel
#41
Comme j'ai un peu avancé dans mon mémoire de bioéthique, qui sans surprise me ramène à ce fuseau et à Tolkien, j'en profite pour proposer quelques éléments sur un point qui me paraît central ...

Lægalad Wrote:[...] je me maintiens toujours dans mon argumentation de naguère : les machines sont des outils, pas des fins en soi. Il appartient à chacun de composer avec [...]

J'avais objecté, plus haut, qu'il ne s'agissait pas tant d'une argumentation que d'une pétition de principe. Il y a, c'est vrai, dans cette affirmation du vrai et du bon sens, qui sont de l'ordre d'une constatation (partielle) que tous peuvent et doivent faire, en ce que les machines ne sont pas « humaines ». C'est très juste, mais cela ne résout pas la question de fond. Si je fais mienne la déclaration de Laegalad (et je le fais volontiers a priori), je me retrouve ensuite avec un paradoxe insoluble pour comprendre comment, pourquoi et avec quelles conséquences [emphase]« ce monde a mis sa fin dans la perfection de ses moyens »[/emphase] (Gustave THIBON). Le biais de raisonnemnt consiste à présupposer d'une part que seule la conscience humaine est capable du bien et du mal, d'autre part qu'elle est libre de toute détermination extérieure à elle-même — dualisme cartésien entièrement absolutisé entre la conscience subjective et le reste du monde mécanique. (1) Bref, pour comprendre les choses ainsi, notre propre intelligence doit déjà avoir été informée par le schème technicien. Et l'on exprime alors le lieu commun suivant :

[citation=HoMe XIII, Equessi Curumo Ingolmo (les Préceptes de Saruman le Sage)]« la technique (ou la magie) est neutre en elle-même ; c'est l'usage que l'on en fait qui est déterminant »[/citation]

Bien entendu, les objets techniques, les objets magiques, ne sont pas mauvais « en eux-mêmes ». Mais s’en tenir à cette observation ne dit rien de ce qu’est concrètement la Technique, que l'on entend ici par [emphase]« la recherche du meilleur moyen dans tous les domaines »[/emphase] (Jacques ELLUL, La technique ou l'enjeu du siècle, p.19), de même que l’on ne saisit pas ce que réalise concrètement un Anneau de Puissance si l’on compte pour rien l’existence de « Celui qui les gouverne tous ». (1)

S'il est difficile de dissiper l’illusion dominante qui consiste à ne voir dans la technique moderne comme dans la magie, que des techniques et des objets magiques moralement inertes (dont la seule propriété serait d’être bien commode, et dont l’usage seul déterminerait la portée spirituelle) c'est que

[citation=Olivier REY, Itinéraire de l’égarement : du rôle de la science moderne dans l’absurdité contemporaine, Seuil, Paris, 2003, p.146]« nous avons calqué notre façon d’envisager la science sur la façon dont la science nous a habitués à envisager le monde – quelque chose dont on se rend maître »[/citation]

C’est-à-dire que pour concevoir ainsi la science technicienne ou magicienne, il faut déjà concevoir le monde lui-même comme une simple réalité mécanique objectivement inerte, la technique et la magie participant alors de ce même ordre : causes efficientes parmi d’autres qu’aucun sens ne relie plus, et rien de plus, tant que l’homme prétendument autonome ne les oriente pas à son gré, lui seul aujourd’hui étant soi-disant source de sens (on parlera d’un bon et d’un mauvais usage de la technique, d’une magie blanche et d’une magie noire, etc.).

De là une séparation tranchée entre les « fins » et les « moyens », inhérente à la science technicienne, qui a pour principe d’exclure les « fins » de sa méthode pour ne considérer que les mécanismes et donc les « moyens ». Mais ce clivage n’existe qu’en tant que modèle scientifique, et n’a rien à voir avec la réalité :

[citation=Günther ANDERS, L’obsolescence de l’homme : sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, L’encyclopédie des nuisances, Paris, 2002 (Munich, 1956), p.118-119]« nous ne pouvons pas diviser notre existence envahie par la technique comme on divise une rue et la découper en tronçons isolés les uns des autres, soigneusement délimités, en apposant sur les uns une plaque marquée « moyen » et sur les autres une plaque marquée « fin ». […] L'humanité véritable commence plutôt là où cette distinction perd son sens, là où les moyens aussi bien que les fins sont à ce point imprégnés du style même des us et des coutumes que, devant des fragments de la vie ou du monde, on ne peut reconnaître (et on ne se le demande d'ailleurs même plus) s'il s'agit de « moyens » ou de « fins », là où « le chemin qui mène à la fontaine rafraîchit autant que l'eau qu'on y boit. […] Ce qui nous mobilise et nous démobilise, ce qui nous informe et nous déforme, ce ne sont pas seulement les [effets] retransmis par le « moyen » mais les moyens eux-mêmes, les instruments eux-mêmes qui ne sont pas de simples objets que l'on peut utiliser mais déterminent déjà, par leur structure et leur fonction, leur utilisation ainsi que le style de nos activités et de notre vie, bref, nous déterminent. »[/citation]

Lorsque la technique (ou la magie) est tenue pour moralement inerte, c’est qu’on la réduit à un objet dont on fait usage. Mais la technique moderne, comme la magie, n’est pas un objet dont on fait usage,

[citation=Jacques ELLUL, La technique ou l’enjeu du siècle, Armand Colin, Paris, 1954, p. 91]« [elle] est par elle-même une manière d'agir, exactement un usage ; […] les moralistes voudraient que l'on applique un autre usage avec d'autres critères. Ils voudraient exactement que la technique ne soit plus la technique : et nous comprenons bien que dans ces conditions il n'y ait plus de problèmes. En fait, il n'y a rigoureusement aucune différence entre la technique et son usage. »[/citation]

Ainsi on ne fait pas un usage de la technique ou de la magie ; on use techniquement ou magiquement des choses, et dans cet usage est l’agir, la praxis, la morale. L’illusion de la technique ou de la magie neutre est exactement celle qui consiste à s’imaginer pouvoir user « librement » des Anneaux de « Puissance » : le paradoxe est complet.

À cet égard, l’exaspération et l’emportement de Boromir lorsque celui-ci vient précisément de succomber est éloquente : la sagesse de Gandalf et d’Elrond y est alors tenue pour de la [emphase]« timidité »[/emphase]. Bien sûr, assure-t-on, tout dépendra de « l'usage » qui sera fait de l'Anneau : [emphase]« nous ne recherchons pas le pouvoir des seigneurs magiciens, mais seulement la force de nous défendre, la force au service d'une juste cause »[/emphase] ... Mais, curieusement, cet « usage », Boromir a le grand mérite de le reconnaître, implique que [emphase]« les impavides, les sans-merci, ceux-là seuls acquerront la victoire. »[/emphase] (Le Seigneur des Anneaux, livre I, chapitre 10).

On ne fait pas un usage de l'Anneau. L'Anneau est l'usage ...

Mais on ne s'en rend plus compte dès lors qu'il a été passé au doigt. Rendus invisibles, nous sommes dissociés, abstraits du réel, et tout devient divisé — ainsi que le résumait admirablement ailleurs Sébastien :

Fangorn Wrote:L’invisiblité désigne le fait de vouloir s’abstraire du monde, des autres, voire de soi-même (« je ne me vois pas faire »). Il suffit même de fragmenter ses actes ou simplement de « cloisonner » les domaines pour participer de cette machinerie du mal. [Cf. la citation de Simone WEIL dans son intervention ...]

Yyr

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(1) Ainsi qu'Hans JONAS l'écrit (mais où ? p-ê dans Le principe responsabilité ?) : [emphase]« Descartes non lu nous détermine encore »[/emphase] ...
(2) La métaphore mythopoétique peut d’ailleurs être filée jusqu’au bout : lorsque les Trois Anneaux des Elfes, qui n’ont été conçus que dans une perspective poïétique, peuvent être employés indépendamment de l’Anneau Unique, ils demeurent sans risque, mais dès lors qu’ils entrent en relation avec l’Unique, ils ne peuvent être utilisés sans l’être aussi par l’Unique — dans la perspective magicienne (technicienne).
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