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La Machine ou la nécessité de raser le monde réel
#43
[citation=Bernanos, La liberté, pour quoi faire ?, Folio essais 274, p. 94]« Est-ce que le temps n’est pas venu de nous demander si tous nos malheurs n’ont pas une cause commune, si cette forme de civilisation que nous appelons la civilisation des machines n’est pas un accident, une sorte de phénomène pathologique dans l’histoire de l’humanité, dont on ne doit pas dire qu’elle est la civilisation des machines, mais l’envahissement de la civilisation par les machines, dont la conséquence la plus grave est non pas seulement de modifier profondément le milieu dans lequel vit l’homme, mais l’homme lui-même. Ne nous laissons pas tromper… »[/citation]

En ces temps où le verbe sauver est omniprésent à nos oreilles (il faut sauver les banques, l’euro et la démocratie, l’Europe et la Grèce, l’Italie, la France, les retraites et le pouvoir d’achat mais surtout notre triple A et les marchés,…) je profite de répondre à Yyr avec une citation de Bernanos qui lui, voulait sauver autre « chose » et autrement :

[citation=ibid., p. 150]« Il faut se hâter de sauver l’homme, parce que demain il ne sera plus susceptible de l’être, pour la raison qu’il ne voudra plus être sauvé. Car si cette civilisation est folle, elle fait aussi des fous. Jeunes gens, qui m’écoutez, vous vous croyez libres vis-à-vis d’elle. Ce n’est pas vrai. Vous vivez comme moi dans son air, vous la respirez, elle entre en vous par toutes les pores. »[/citation]

[citation=ibid., p. 192]« Libérale ou marxiste, ce qu’on appelle la société moderne n’a cessé d’affaiblir la résistance morale de l’homme au profit de son efficacité sur les choses. »[/citation]



[citation=ibid., p. 194-195]« L’humanité de ne vit pas à l’intérieur de sa machinerie comme un objet inerte dans une boîte dont on modifie à l’infini et sans risque la forme et les [195] couleurs. L’escargot est dans sa coquille, mais la coquille est aussi l’escargot. La mécanisation du monde – on pourrait dire sa totalitarisation, c’est la même chose – répond à un vœu de l’homme moderne, un vœu secret, inavouable, un vœu de démission, de renoncement. Les machines se sont multipliées dans le monde à proportion que l’homme se renonçait à lui-même, et il s’est comme renoncée en elles. L’histoire dira, tôt ou tard – s’il reste encore un être pensant à ce moment-là pour écrire l’histoire –, que la machinerie a moins transformé la planète que le maître de la planète. L’homme a fait la machine, et la machine s’est faite homme, par une espèce d’inversion démoniaque du mystère de l’Incarnation… »[/citation]



[citation=ibid., p. 195-196] (…) Je vois se construire un monde où ce n’est pas assez dire, hélas ! que l’homme n’y pourra vivre ; il y pourra vivre mais à condition d’être de moins en moins homme.
Et d’ailleurs, ce monde ne se construit pas, (…). À grand renfort de machines démolisseuses, perforatrices, excavatrices e d’explosifs perfectionnées, les démolisseurs déguisés (…) sont en [196] train d’organiser le monde à l’usage d’un homme qui n’existe pas. (…) Qu’importe ! ce qui importe, c’est de rendre tout de suite l’expérience irréversible (…). »[/citation]



[citation=ibid., p. 202-203] Nous comprenons très bien que le monde moderne, ou l’espèce de civilisation mécanique et concentrationnaire que nous appelons de ce nom (…) est une civilisation de consommation, qui durera aussi longtemps qu’il y aura quelque chose à consommer. (…) Mais cette production monstrueuse, ce gigantisme de la production, est précisément le signe du désordre auquel, tôt ou tard, elle ne peut [203] manquer de succomber. En détruisant, elle se consomme. En produisant, elle se détruit. »[/citation]

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[citation=ibid., p. 203]« La civilisation mécanique et concentrationnaire produit des marchandises et dévore les hommes. On ne saurait fixer de limites à la production des marchandises. La civilisation mécanique ne s’arrêtera de produire des marchandises que dans le moment qu’elle aura dévoré les hommes. Elle les aura dévorés dans les guerres, en masses énormes et par monceaux, mais elle les aura aussi dévorés un par un, elle les aura vidés un par un de leur moelle, de leur âme, de la substance spirituelle qui les faisait hommes. »[/citation]

Melkor_and_Ungoliant


[citation=ibid., p. 204]« (…) le monde moderne ne se contente pas de produire des mécaniques, il est mécanique lui-même. Si l’on n’y prend garde cette machinerie va se compliquer sans cesse, au point que toute l’activité naturelle de l’homme ne suffira plus à l’entretenir. La civilisation des machines n’a été, dans son principe, qu’un moyen d’enrichissement ou de jouissance et le moyen va devenir, s’il n’est déjà devenu, une fin. »[/citation]

[citation=ibid., p. 187]« Le premier signe de corruption, dans une société encore vivante, c’est que la fin y justifie les moyens. Mais la preuve que la nôtre n’est plus vivante, c’est que les moyens sont devenus la fin. »[/citation]



[citation=ibid., p. 98]« (…) il ne s’agit pas d’anéantir les machines et de tisser nous-mêmes nos vêtements comme Gandhi (…). Il ne s’agit pas, je le répète, de détruire les machines, mais de faire face à un risque immense qui est l’asservissement de l’humanité, non pas précisément aux machines, (…) mais (…) à la collectivité propriétaire des machines. »ibid., p. 101)
« Il s’agit de savoir si la technique disposera corps et âmes des homes à venir, si elle décidera, par exemple, non seulement de leur vie et de leur mort, mais des circonstances de leur vie, comme le technicien de l’élevage des lapins dispose des lapins de son clapier. »[/citation]

[citation=ibid., p. 63]« Il s’agit donc de savoir qui l’emportera de la technique ou de l’homme. »[/citation]

[citation=ibid., p. 111-112]« Oh ! il ne s’agit pas de détruire les machines, il s’agit de relever l’homme, c’est-à-dire de lui rendre, avec la [112] conscience de sa dignité, la foi dans la liberté de son esprit.[/citation]

[citation=ibid., p. 101]« La question n’est pas d’en revenir à la chandelle, mais de défendre l’individu contre un pouvoir mille fois plus efficace et plus écrasant qu’aucun de ceux dont disposèrent jadis les tyrans les plus fameux. »[/citation]

[citation=ibid., p. 203-204]« Il ne s’agit pas maintenant d’arrêter le cours du fleuve, ou même de le remonter. Il s’agit, tout au contraire, de lui ouvrir une [204] issue, d’ouvrir une issue à l’histoire. »[/citation]

[citation=ibid., p. 157-158]« Il s’agit de décider si l’Histoire est l’histoire de l’homme, [158] ou seulement l’histoire de la technique. »[/citation]

Sam et Ungoliant


Et pour revenir au point de départ de ce billet d’applicabilité tolkienienne où la vision prophétique rencontre l’inquiétante actualité :

[citation=ibid., p. 191]« Qui sauvera la liberté, sauvera l’Europe. Qui perdra la liberté, perdra l’Europe… Mais est-ce bien la liberté qu’il faut dire ? Le sort de la liberté est lié au sort de l’homme libre, la liberté c’est l’homme libre. Car nous savons tous que, par un paradoxe étrange, c’est au nom du libéralisme que le capitalisme naissant sacrifiait l’homme libre à ce même déterminisme des choses que nous dénonçons dans le marxisme. En faisant de la société une simple machine à produire, il la vidait, (…) des forces spirituelles indispensables (…) pour la maintenir humaine. »[/citation]

[citation=ibid., p. 110]« On oublie toujours, on veut toujours oublier que l’envahissement de la civilisation humaine par les machine [a été imposé par] la spéculation (…). La spéculation s’est trouvée tout à coup en possession de cet instrument formidable dont elle comprenait à peine la puissance. Le spéculateur se fait une certaine idée de l’homme. Il ne voit en lui qu’un client à satisfaire, des mains à occuper, un ventre à remplir, un cerveau où imprimer certaines images favorables à la vente des produits. La spéculation disposait des machines, grâce aux machines elle disposait de la puissance. Elle a ainsi, en un temps fabuleusement court, par le seul miracle de la technique, de toutes les techniques, y compris celle qui permet non pas seulement de contrôler l’opinion universelle, mais de la faire, créé une civilisation à l’image d’un homme prodigieusement diminue, amoindri, non plus fait à l’image de Dieu, mais à celle du spéculateur — c’est-à-dire d’un homme réduit au double état, également misérable, de consommateur et de contribuable. »[/citation]

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[citation=ibid., p. 111]« L’histoire dira un jour que la France a été conquise par la civilisation des machines — cette civilisation capitaliste prédestinée dès sa naissance à devenir la civilisation totalitaire — exactement comme un peuple est conquis par un autre peuple, et le monde, ou du moins une partie du monde a été aussi conquis par elle, pris de force. La conquête du monde par la monstrueuse alliance de la spéculation et de la machine apparaîtra un jour comme un événement comparable non pas seulement aux invasions de Gengis Khan ou de Tamerlan mais aux grandes invasions si mal connues de la préhistoire. »[/citation]

[citation=ibid., p. 136-137]« Les machines ne se sont pas multipliées selon les besoins de l’homme, mais selon ceux de la spéculation, voilà le point capital. (…) La science a fourni les machines, la spéculation les a prostituées et elle en demande toujours plus à la science pour les besoins d’une entreprise qu’elle veut étendre à toute la terre. (…)[137] (…) la spéculation universelle a vu aussitôt dans les machines l’instrument de sa puissance. »[/citation]

Mordor


Terminons avec Tolkien, qui associe lui-même « technique » et « économie » dévoyées par l’hubris de quelques « maîtres » :

[citation=L153 (1954), Lettres, p. 271 (190)]« Ce “désir” particulier des Elfes d’Eregion (une “allégorie”, si vous voulez, de l’amour des machines et des procédés techniques), est également symbolisé par leur amitié particulière avec les Nains de la Moria. Je ne les considérerais pas comme plus malfaisants ni fous (mais bien plutôt face au même danger) que des catholiques engagés dans certains types de recherche en physique (par ex. ceux qui fabriquent, même comme sous-produits, des gaz toxiques et des explosifs) : choses qui ne sont pas nécessairement maléfiques mais qui, les choses étant ce qu’elles sont, et la nature et les motivations des maîtres de l’économie qui leur fournissent le moyen de travailler étant ce qu’elles sont, serviront de manière presque certaine des desseins maléfiques. Pour lesquels ils ne seront pas forcément responsables, même s’ils en sont conscients. »[/citation]

Cette association de la technique et d’une économie maîtresse des moindres détails (car dictée par un tyran) se retrouve dans un autre passage, où apparaissent également deux idées fortes de Bernanos — l’irréversible modification de nature engendrée par l’usage intensif de la technique et l’espoir qu’il reste [emphase]« quelques hommes capable de donner pour la liberté (…) une implacable lucidité, une volonté inflexible »[/emphase] (Bernanos, ibid. , p. 151) :

[citation=L144 (1954), Lettres, p. 256 (179)]« Je pense que les Ents-femmes avaient en fait disparu pour de bon, ayant été détruites avec leurs jardins au cours de la Guerre de la Dernière Alliance (3429-3441 du Deuxième Âge), lorsque Sauron a employé la tactique de la terre brûlée et incendié leurs terres pour contrer l’avance des Alliés le long de l’Anduin (…). Elles n’ont survécu qu’à travers l’« agriculture » transmise aux Hommes (et aux Hobbits). Certaines, bien entendu, ont peut-être fui vers l’est, ou sont même devenues des esclaves : les tyrans, même dans ce type de récit, ont besoin d’un arrière-plan économique et agricole pour leurs soldats et leurs forgerons. Si certaines ont survécu de cette manière, elles seraient en effet vraiment très différentes des Ents, et un quelconque rapprochement serait difficile ; à moins que l’expérience de l’agriculture industrialisée et militarisée ne les ait rendues un peu plus anarchiques. Je l’espère. Je n’en sais rien. »[/citation]
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