A Laegalad : Frodon n'est pas un héros, nous sommes d'accord. Il est "normal", il aurait pu être n'importe qui, toi ou moi. Mais Gandalf est-il un saint ? On peut lui accorder ce qualificatif, mais n'oublions pas qu'il est saint de par sa condition de maia. Tant qu'à faire des comparaisons, disons qu'il est de nature angélique - et saint, en plus, mais c'est par ses choix et non sa nature qu'il l'est. Car Saroumane n'est lui pas un saint, quoique étant de même nature que Gandalf.
Frodon peut-il être qualifié de saint ? Autant que Gandalf, selon moi ! Saint est un terme religieux, donc délicat à employer en terre du milieu. Mais ce n'est pas à cause de sa nature humaine - donc imparfaite - ou de son apparente banalité qu'il ne peut pas l'être. Ses choix, même s'ils ne lui semblent pas naturels, révèle son fonds exceptionnellement bon. S'il ne parvient pas à jeter l'anneau, ce n'est pas parce qu'il est mauvais, parce qu'il échoue spirituellement, mais parce que la tâche à accomplir est impossible. Il faut un miracle - l'eucatastrophe - pour la mener à bien. Ce "miracle", c'est Gollum qui le fournit, grâce à la mansuétude même de Frodon - preuve qu'il est sauvé grâce à ses choix, même si c'est de manière inattendue. Le terme de "saint" ne renvoie pas nécessairement au résultat, mais aux moyens mis en oeuvre (combien de missionnaire sont mort sans avoir converti une seule âme ?). Et Frodon a mis tous les moyens à sa disposition en oeuvre. Ces moyens n'étaient pas suffisants, mais nécessaires, et ont permis malgré tout, de manière presque surnaturelle, l'accomplissement de sa tâche; d'autres forces étaient à l'oeuvre, et il y avait plus qu'un hasard dans la découverte de Bilbon.
C'est pourquoi le terme d'une tentation externe me semble bien choisi dans son cas (ainsi que Isildur ou ce bon vieux Bilbon) ! Il n'a pas choisi d'être tenté, il a simplement choisi de ne pas céder à la tentation, autant que faire se peut. La tentation vient de l'extérieur, il la subit - et finit par y succomber, car ses forces humaines ne sont pas suffisante, mais c'est contre son gré.
Gollum, lui, a peut-être - sans doute même - accepté la tentation, sans se battre (à notre connaissance). Il a cédé à la tentation de la tentation. Il tue son cousin pour l'anneau, alors que Bilbon lui accorde la vie sauve. Il pose cet acte qui décidera ensuite de toute sa vie, pour reprendre les paroles de Lambertine, certainement sans être conscient des véritables conséquences, donc pas en toute connaissance, mais je dirais quand même qu'il y a de fortes probabilités qu'il aie été conscient. Au sens de la conscience morale. Tuer son cousin, même s'il ignore que ça le mènera aux crevasses du Destin, n'est pas un acte anodin, et il le sait quand même ! Du moins on le suppose...
On peut donc décider de se battre - à un moment ou dès l'origine - ou renoncer d'avance. Dans les deux cas, on risque de succomber, à un moment ou un autre. Mais à la fin, c'est cette petite tentative dérisoire qui peut nous permettre d'être sauvé. Sauver au sens spirituel du terme.
Mais dans ces deux cas, ne s'agit-il pas de tentation externe ? Car Gollum n'a pas créé lui-même l'anneau, il s'est simplement soumis à sa tentation. Peut-il exister une tentation interne ? Il faudrait effectivement être démiurge pour ça ! Inventer le mal, et non le reproduire sur la base d'une idée extérieure ! Reprenons l'exemple du toxicomane : le dealer est-il alors le "Sauron" de l'histoire, le Tentateur ? Il créé effectivement une tentation, mais il est lui-même l'objet d'une autre tentation - la drogue elle-même, l'argent, à un autre niveau le pouvoir... Et c'est le cas de Sauron ! Tenté par le pouvoir, il créé l'anneau qui tente à son tour les hommes et les elfes. Tentations en chaîne. Je ne sais pas en revanche s'il est directement tenté par l'anneau.
Certes, Sauron a choisi librement et en toute connaissance de cause le mal. Mais il est irrécupérable, non ? Ce qui fait qu'il a été tenté, un jour, de rejoindre Morgoth, il l'a fait, et depuis, il ne fait que continuer à céder à cette tentation, sans avoir la possibilité de changer d'avis. C'est peut-être pour cette raison qu'on peut dire, effectivement, que la tentation est interne. Ce n'est plus vraiment l'instant de la tentation, mais c'est la conséquence du fait qu'il y a cédé, prolongeant dans l'éternité le choix d'un moment, comme si toute son existence se résumait à ce moment. La Tentation ne fait plus qu'un avec lui; sa volonté y est volontairement soumise, et il la propage comme un virus contagieux.
La question du repentir de Gollum, à la lumière de la comparaison avec la toximanie mérite d'être posée. Il change d'avis, décide de se battre, pourquoi alors n'est-il pas sauvé, à la manière de Boromir ? Y'a t-il un moment où le désir de lutter - une cure de désintoxication volontaire qui prend la forme, au choix, du sacrifice de Boromir ou du départ de Frodon vers Valinor - n'est plus suffisant ?

