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Feuille n°2 - 'Holy Ones'
#7
Je voudrais revenir sur la question qu'a soulevée Jérôme, sous un angle un peu différent. Cathy remarque avec justesse qu'il faut tenir compte du texte anglais et du jeu verbal qu'il contient. A ce titre, je pense qu'il est très important de faire la part de ce qui relève de l'intention stylistique et de la servitude grammaticale.<p>Que ce soit en quenya, en anglais ou en français, dans <i>Ainur, Holy Ones, Saints-Uniques ou Bénis</i>, nous avons des entités dénommées par la substantivation d'un adjectif, procédé qui n'a pas la même portée dans les trois langues, d'où inadéquations.<p>Jérôme a déjà discuté du quenya, reste à se pencher sur le cas de l'anglais du français. Je signale que, concernant l'analyse qui suit, je ne prétends pas à plus qu'un intérêt d'amateur;s'il y a des corrections à apporter, elles seront les bienvenues.<p>En français, un adjectif se substantive facilement et prend par là toutes propriété usuelles du nom. Il s'associe ainsi aux déterminants les plus divers : ainsi sur "aveugle" on a "un aveugle", "des aveugles", "l'aveugle", "les aveugles", "ces aveugles", "plusieurs aveugles", etc. Mais en anglais, ce n'est pas le cas; s'agissant de personnes (dénombrables) seule la construction article défini + adjectif est généralement possible, avec valeur de nom collectif déclenchant l'accord au pluriel. Si l'on a bien "the blind" = les aveugles, **a blind, *some blind, **this blind, **several blind sont agrammaticaux, il est nécessaire d'employer un nom adéquat (a blind man, etc.) ou le pronom "one(s)", qui permet de former l'unité. Au pluriel avec l'article défini, on obtient "the blind ones", avec une opposition que n'a pas le français entre "the blind ones" / "the blind", collection d'individus / généralisation, ce qui rappelle le rapport each / every (curieusement, les grammaires usuelles ne font guère le rapprochement).<p>Revenons maintenant à notre phrase <i>and he made first the Ainur, the Holy Ones</i>. C'est un contexte où l'opposition "the holy ones" / "the holy" est fonctionnelle ; il est donc intéressant de constater que Tolkien a choisi une formulation apte à évoquer une <i>collection d'individus</i> et non une <i>généralisation</i>. Ceci suggère déjà que les Ainur sont conçus comme des personnalités distinctes quoique de même nature, ce que dit précisément la suite du texte : <i>But for a long time they sang only each alone, or but a few together, while the rest hearkened ; for each comprehended only that part of the mind of Ilúvatar from which he came, and in the understanding of their brethren they grew but slowly.</i> On remarquera l'emploi révélateur de "each" !<p><small>Au paragraphe suivant, lorsque les Ainur sont parvenus à l'unisson, et l'harmonie, apparaît "all", expression de la totalité globalisante. On retrouve encore "each", et "every" reste absent.</small><p>"Ones" est donc important et chargé de sens. Cependant, ce ne lui enlève pas sa nature d'outil grammatical à l'emploi codifié (choix binaire entre "the holy ones" et "the holy"), avec lequel la liberté et le caractère facultatif d'un adjectif qualificatif sont peu comparables. Est-ce de ce fait que "les Saints-Uniques" paraît trop chargé, surtraduit en français, comme l'a remarqué Jérôme ? A mon avis, "unique" ajoute effectivement trop. En rétrotraduisant, on retomberait sur "the Only Holy Ones", voire "the Unique Holy Ones", plutôt que sur l'original "the Holy Ones".<p>Remarquons aussi que "Saint" pour traduire "Holy" introduit un léger décalage. Avec la double filiation germanique et romane du cœur de son vocabulaire, l'anglais distingue bien le nom "saint" de l'adjectif "holy", ce qui lui permet d'évoquer la sainteté sans y mêler intimement la notion catholique des saints. Je ne veux pas dire que "saint" n'est pas le mot à employer en français, mais il introduit une nuance absente de l'original, il faut en rester conscients. Et puisque le sujet s'est révélé assez urticant comme cela, je signale que mon propos n'est <b>PAS</b> d'évacuer du texte de Tolkien ses références chrétiennes. Ce serait idiot ! Mais il est très important de respecter <i>l'approche indirecte</i> à laquelle il tenait tant (cf. sa lettre à Milton Waldman). Or "les Saints" évoque le christianisme beaucoup plus ouvertement que "the Holy Ones". Le problème est ardu, peut-être même insoluble.<p>Peut-être est-ce la raison qui a poussé Pierre Alien à traduire par "les Bénis" ? Avouons-le, la qualité de son travail me fait douter qu'il l'ait beaucoup pensé... mais la transition qu'il a opérée est intéressante, elle pourrait peut-être avoir été motivée par le désir d'éviter le problème. Cela dit, "Bénis" n'est pas non plus satisfaisant, car "béni (comme "blessed" en anglais évoque un état résultant d'une opération, tandis que "saint" et "holy" dénotent une essence.<p>Je suis donc d'accord avec Jérôme que traduire "the Holy-Ones" par "les Saints-Uniques" est une surtraduction nette, sans mettre de sous-entendu négatif dans ce terme, mais en signifiant par là qu'elle reflète clairement un éclairage du texte très orienté. Et c'est parfaitement normal puisque cette citation est précisément employée pour étayer une thèse, et que le texte permet tout à fait cette lecture. En revanche, ce ne serait pas une version acceptable pour une traduction littéraire générale, non seulement de par sa lourdeur et son peu de naturel par rapport au texte anglais, mais surtout parce qu'elle forcerait le lecteur à emprunter un chemin dont l'original ne fait qu'ouvrir la possibilité.<p>Mais il est normal qu'à deux objectifs différents correspondent deux optiques de traduction fort divergentes.<p>Là-dessus, on pourrait citer aussi la traduction de "the One" par "l'Un", parfaitement adaptée dans une discussion à teneur philosophique, mais qui serait discutable dans une version littéraire où, en français, le terme renforcé "unique" serait préférable. Eru n'est en effet pas qu'unité, mais unicité, singularité : il n'a pas son pareil, est incomparable à quoi que ce soit, seul de son espèce. Cela ressort du nom quenya même, bâti sur la racine ER qui exprime la singularité et la solitude (cf. les mots <b>er</b> "seul, unique", <b>erde</b> "singularité, personne, individu", <b>eresse</b> "solitude", <b>eressea</b> "solitaire", <b>erume</b> "désert", <b>erya</b> "seul, unique, simple"), tandis que l'unité est exprimée par la racine MIN sur laquelle s'appuie le numéral <b>mine</b> "un".<p>B.
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