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Irène Fernandez et C.S. Lewis
#19
Pardon pour ce long texte. je ne suis pas sûre d'avoir répondu, et j'ai probablement développé des fils qui ont déjà couru ailleurs, mais la réflexion est si dense que je n'ai guère pu faire autrement.<br>Si ces ligne dérangent par leur optique ouvertement catholique, je m'en excuse : pour ma défense, je dirais que j'essaie maladroitement de me placer dans l'optique de Tolkien. Je ne pense pas avoir fait de la théologie pour la théologie et même si les développement sont conséquents, croyez bien que je ne perds ou ne veux pas perdre de vue le conte.

[séparation]

@ Vinyamar : "sacramentel" est peut-être mal choisi. L'idée est difficile à exprimer. Sur le plan de la foi, Tolkien est un "homme de l'eucharistie", qui communiait, sinon tous les jours, du moins très fréquemment. Ceux qui vivent cette réalité (j'essaie d'en être) savent que le rapport au Mystère est différent, mais pas seulement, c'est le rapport à la création (et partant, à la sub-création) qui est, je ne dirais pas "modifié", mais sans doute "appuyé". Il me semble qu'il faut compter avec cela, dans le rapport que Tolkien pouvait avoir avec son lectorat. Je ne sais pas s'il le surestimait, (si même il pensait être lu des décennies plus tard) : les lectures simplistes qu'il condamne ne se déterminent pas (enfin je crois) en fonction d'un niveau culturel, mais plutôt selon une "tournure d'esprit", j'irais jusqu'à dire un "rapport au monde", et ceux qui sont à l'origine de ces surinterprétations (parfois à l'emporte-pièce) ne sont pourtant pas dénués de culture.

De plus, Tolkien n'induit pas de jugement de valeur : il ne juge pas : voir sa réaction très simple quand on lui rapporta le comportement des adolescents américains : "ces jeunes ont un rapport avec ces choses qui m'est étranger". Mais il ne les juge pas et ne les méprise pas (preuve, déjà, d'une grande miséricorde).

Ce qu'il ne supporte pas, je pense, dans par exemple la comparaison de l'Anneau avec la bombe atomique, c'est que cette comparaison est stérile. Qu'apporte en effet de le savoir ? Où est l'enseignement, la nourriture ? Alors que le niveau "supérieur" (l'Anneau en tant que pouvoir, la bombe en tant que pouvoir) est déjà un "enseignement" (ou au moins une réflexion, mais toute réflexion peut servir l'enseignement) sur le rapport de la volonté de puissance et le mal, et l'homme en face de ces deux choses. L'allégorie "historique" (définition non homologuée et toute personnelle!) n'apporte rien, sinon de placer les événements du conte dans l'ordre des choses formellement (mais non forcément profondément) connues (historiques).

Car enfin, si nous savons l'histoire de la bombe, nous savons, effectivement, qu'elle est néfaste (au plan du résultat direct : il y en aura pour dire que ça a été utile, mais c'est un autre débat), mais néfaste en tant que bombe (matériellement). Ça, c'est le plan allégorique de base (voire de bas étage). Mais pour tirer leçon de l'évènement, encore faut-il élever la bombe au rang de "pouvoir" et la comprendre comme un mal, ni matériel ni théorique, mais philosophique (et dans le cas de Tolkien, théologique) qui s'en est pris non seulement à l'humanité dans sa chair, mais à l'homme dans son intégrité d'être. <br>L'Anneau et la bombe sont deux "évènements" au sein de deux histoires, quelque part, il y a parallèle, mais on ne peut comprendre l'un à la lumière de l'autre, si cet autre n'est pas élevé sur un autre plan, beaucoup plus conceptuel (et d'ailleurs, plutôt que comparer, autant directement "élever" : les deux réalités (celle du conte et celle de l'histoire) se rejoindront dans le "lieu philosophique" du mythe). Dire que l'un "est" l'autre ne sert de rien (et cette inutilité -ou vanité- ne devait pas être pour rien dans le ressentiment de Tolkien), par contre, placer l'un et l'autre dans l'ordre du mythe permet de dégager une réflexion sur une préoccupation essentielle de l'homme : le mystère du mal.

Le rejet de Tolkien n'est pas à mon sens le rejet d'une lecture "simple" (c'est à dire dans une véritable simplicité de l'âme). D'ailleurs les interprétations allégoriques ne sont pas simples : il faut une sacrée pirouette pour transformer l'anneau en bombe A (en tout cas, ça ne m'était jamais venu spontanément), mais elles oblitèrent le rapport de l'homme (en tant qu'humanité) au monde en le réduisant à une donnée historique. Elles ferment la porte à la réflexion du rapport au monde, au créé, à Dieu (je me place ici dans l'optique de Tolkien- enfin j'essaie- pardonnez ma sensibilité catholique qui s'autorise une majuscule) que doit, justement, engendrer (ou au moins nourrir) le mythe. La définition (certes simplifiée) n'est-elle pas : le langage est une invention par rapport aux choses (visibles et invisibles) de même le mythe est une invention par rapport à la réalité [de l'homme, et plus spécialement dans sa relation au monde avec pour horizon le mystère de la mort]. C'est là (il me semble) l'utilité fondamentale du mythe, d'exprimer le "mystère de l'homme dans le monde" (ce qui implique le rapport Créateur-créature) afin d'essayer de le comprendre.

J'en reviens à la lecture "simple" : la plus simple que l'on puisse trouver, je pense, c'est celle que fera un enfant (et l'allégorie historique, m'est avis, ne lui viendra pas à l'esprit, à moins qu'il ne soit déjà amputé [j'insiste sur le terme "amputé" ; sans même se placer dans l'ordre d'une croyance, la conceptualisation reste une donnée essentielle du développement humain] de la faculté de transcendance du mythe : même chez les adultes ce n'est pas si fréquent, pour preuve le forum!). Tolkien n'a pas écrit des histoires "didactiques", il voulait écrire des "contes" parce qu'il aimait cela, et il voulait émouvoir comme lui-même était ému. C'est à dire que, en dehors de toute théorisation, il y a à la base de l'écriture de Tolkien, ce désir de toucher l'autre, de lui transmettre ce qui le touchait lui-même. C'est par la sensibilité qu'il prend d'abord (et c'est d'ailleurs par elle qu'il écrit en premier lieu : voir quand il dit que la première écriture du SdA était inconsciemment catholique : c'est le mouvement spontané, naturel de son être qui s'exprime en premier lieu. C'est important pour constater à quel point la pensée de Tolkien était naturellement catholique). On touche ici à la question de l'âme, qui est infiniment délicate, mais tant que j'y suis, autant m'y risquer.

La sub-création est la forme responsoriale, proprement humaine, s'inscrivant dans "l'ineffable dialogue" avec Dieu, mais voir Dieu et ne pas voir les hommes, c'est une faute grave. Il y a donc chez Tolkien non seulement la présence de la relation (véritable religion, de religare) au divin, mais aussi à l'homme, et du divin dans l'homme. Pour preuve : il essayait tant que faire se pouvait de répondre à ceux qui lui posaient des questions. Et la suscitation du dialogue, du partage, n'est pas la moindre des choses. J'en reviens à cette lecture simple : Tolkien voulait toucher, donc. Disons que pour une large part, il y a réussi. Mais pourquoi toucher, et que voulait-il communiquer, qui ne trouvait, chez lui, d'autre moyen privilégié que le conte ? Réduire la portée du conte à sa sensibilité, c'est de nouveau l'amputer, c'est tout le problème des "jeunes américains" : ils sont touchés, mais ne dépassent pas ce stade. Tolkien disait : "l'art les émeut, ils ne savent pas comment, et l'ivresse les prend". J'entends ici l'art au sens de la sub-création, suprême poiesis.

La fantaisie n'est pas une illusion, mais nombre la considèrent, et depuis longtemps, comme telle : c'est là où le fossé d'incompréhension s'est creusé entre Tolkien et son lectorat. S'il n'y a pas, à la base du dialogue entre le livre et le lecteur, cette conscience de la vérité fondamentale du mythe (qui est déjà en soi un acte de "conversion" ou de retournement) le piège le plus grand est l'illusion : les lignes étaient parallèles, les voilà embrouillées.

Maintenant, que voulait transmettre Tolkien, qui l'émouvait tant ? L'émotion pour l'émotion, quel intérêt ? Pas de quoi en faire une affaire. Mais c'est là où intervient la réalité sacramentelle (j'y viens, j'y viens). <br>Dans l'ordre du monde sensible, nous avons pour communiquer avec Dieu, pour nous rencontrer avec lui, un lieu et un espace privilégié : la liturgie.

Ce n'est pas seulement un cadre cérémoniaire, ni un habillement, si minime qu'elle soit en certains cas, la liturgie existe toujours dans l'exercice du sacrement, elle est sa demeure pour être parmi les hommes. C'est le lieu par excellence du sacrement, lequel est (pour une part, je ne vais pas me lancer dans une définition du sacrement) l'efficience parfaite de la grâce, signe et sens. Qu'est-ce donc que la liturgie, pour produire cet effet ? Du grec" leitourgia", le terme traduit un "office public" un service. Elle est avant tout la manifestation au coeur du monde d'une relation toute intérieure à Dieu, ordonnancée et structurée par Dieu lui-même (d'où c'est Lui qui indique le plan, les matériaux, les mesures du temple, lieu de sa présence, cf Exode, cf Ezechiel, etc.). Or la liturgie, en premier lieu, suscite l'artefact (au niveau sensible) et la poésie (niveau rationnel), parce qu'elle est autant le lieu de la saillance de la parole de Dieu, que celui, privilégié, d'une réponse de l'homme structurée dans un espoir de justesse. Mais cela ne veut pas dire que la liturgie n'existe pas en dehors du temple ou de l'église, bien au contraire. Elle existe dans le temple et dans l'église parce qu'elle existe en tout premier lieu dans l'homme. Toute poétique, tout art, est liturgique dans le sens d'une relation (quelque soit son état). J'exprime ici un point de vue que j'espère catholique et qui me semble refléter pour une petite part la pensée de Tolkien.

Nous voici donc avec plusieurs éléments : une émotion (au sens propre un mouvement, et certainement un mouvement de l'âme) sensible, un lieu de rencontre, et la grâce. Là réside le mystère de la sub-création.

Raccrochons les wagons avec l'interrogation première, à savoir la différence entre Lewis et Tolkien dans leur rapport respectif au mythe. Je ne sais pas à quel mouvement du protestantisme Lewis se rattachait, mais si mes souvenirs sont bons, il était anglican, d'un anglicanisme proprement irlandais, influencé par le protestantisme tel qu'on peut le connaître en France. Je ne vais pas me lancer dans une étude comparée, mais il y a fondamentalement, des points de divergence doctrinale qui expliquent les divergences mythopoétiques. Le plus important (hors la question de la Présence Réelle : si Lewis n'y croyait pas, alors le premier clivage, fatalement, vient de là, mais je ne le sais pas : à vérifier) se situe au niveau de la grâce (pour une définition réelle de celle-ci, voir le Cardinal Journet, Entretiens sur la grâce, ed. st Augustin).

Les "deux écritures" (pour schématiser) du SdA sont symptômatiques. La première est sensible ; Tolkien y apparaît déjà (malgré quelques chaos théologiques, voir les Home) "brûlé par l'Esprit". La deuxième est rationnelle, mais au lieu de détruire ou de ne rien en faire, prend en compte la brulûre de la première. "le Seigneur était là, et je ne le savais pas" dit Jacob en s'éveillant au matin du songe (cf Genèse). Et il dresse la pierre qui lui avait servi de chevet, l'oint d'huile, et le lieu reçoit un nom. Ce que je veux dire, c'est qu'il y a chez Tolkien ce courant qui le traverse et que je n'ai pour ma part pa senti chez Lewis (ce qui ne remet pas en cause sa foi). En dehors même des différences de dogme, l'un et l'autre vivent leur foi différemment. Lewis est un grand rationnel, un rationnel ardent. Mais des deux, c'est Tolkien qui est allé à l'intérieur du langage.

Je m'explique : il n'est pas anodin que l'un des reproches de Tolkien à Lewis soit l'invention de noms rattachés à des pseudo-langages, sans satisfaire à son exigence de philologue. Caprice de spécialiste ? Non. Tolkien est pleinement philologue, c'est à dire Philo-Logos, un amoureux du langage, mais surtout un amant du Logos et partant, du Verbe fait chair. Tolkien, comme tout homme, est au prise avec le problème indicible, insoluble en ce monde de l'expression de Dieu ou même de la relation à Dieu. C'est ce qui est au coeur du procédé faërique, de la sub-création. Je livre ici (tel quel) un extrait de mon mémoire :

[citation=« Tolkien, arts et artefact du sacré » (tiré de l'introduction « dire l'ineffable »)]Devant le tabernacle (et ce qu'il contient) il ne reste souvent que le silence contemplatif de l'abîme. il semble que toute notre vie, tous les mots que nous pourrons inventer, toutes le formes que nous pourrons imaginer, toutes les mélodies que nous pourrons improviser ne suffiront jamais à "raconter" le divin. Pourtant la fontaine de joie et de souffrance profondes - la joie de la Rencontre et la souffrance de notre insuffisance- continue de jaillir et ruisseler. L'eau ne coule jamais en vain.
[espacement]
<blockquote style='opacity:0.7;'>A présent assis près de la source en Lorien, et entendant autour de lui les voix de Elfes, sa pensée prit forme en un chant qui lui parut convenable ; mais quand il essaya de le répéter à Sam, seuls quelques fragments restèrent comme un poignée de feuilles flétries.</blockquote>
[espacement]
Ce passage du SdA où Frodo, endeuillé par la disparition de Gandalf, ente de composer un chant à sa louange stigmatise tout un rapport au langage poétique : notre malhabilité à l'employer, la rareté de son usage et surtout le paradoxe de l'indicible désiré. En son âme chantait un cantique, et cela était beau ou du moins, selon sa propre appréciation, "convenable" mais il n'a pu (si beau que soit son poème) parvenir à une plénitude de l'expression. Et Sam à son tour prenant le relais fait la même expérience à son échelle. C'est que l'un comme l'autre, bien qu'ils aient déjà été éprouvés, ont encore du chemin à parcourir. Du moins ont-ils perçu la beauté particulière du chant des Elfes avant même d'entamer leur périple. Mieux : la notion même de cette beauté, notion que l'on peut qualifier de "disposition intérieure" (grâce première de l'état) aide Frodo à partir (de même que Sam : son enthousiasme presque enfantin traduit certes un attrait pour les choses elfiques, mais cet attrait lui-même est signe d'autre chose. Cette beauté n'est pas sans cause. Il est possible de saisir une parcelle de la beauté d'une langue sans la comprendre (comme le fait Legolas pour la langue des Rohirrim), comme de la liturgie sans en tenir les tenants et aboutissants. C'est notre condition proprement humaine que de chercher à la chanter, tout en sachant que nous ne pourrons exprimer qu'une infime parcelle du peu que nous pouvons en appréhender. Tolkien a suivi ces sentiers, tissé et retissé inlassablement, non pour vaincre ni pour en finir, mais parce qu'il cherche, et que cela n'a pas de fin en ce monde.[/citation]

Bon, la "réponse" est longue, mais j'avais besoin de tout ça pour poser ma propre pensée. Pour dire bref (une fois n'est pas coutume) je pense que Tolkien n'était pas élitiste. Mais il n'espérait pas forcément que l'on place son livre dans l'ordre d'une réflexion ultime, qu'on le voit comme une fin en soi. Les méprises, selon son tempérament, devaient beaucoup l'agacer, mais il me semble que son espoir est celui d'avoir "fait passé"quelque chose, qui est la présence de l'Autre. Mon sentiment est qu'il n'aurait pas souhaité, ne pouvait pas souhaiter, que l'on s'arrête au SdA et à la Terre du Milieu, mais que, à travers ses contes, se joue La Rencontre. La Faërie (qui est pour moi le lieu liturgique par excellence) est par essence "translucide" : les choses sont telles quelles sont sous le ciel, mais magnifiées non pas par un quelconque esthétisme, mais par une inhabitation plénière.

[citation=Francis Jammes, l'Eglise habillée de feuilles, in Clairières dans le Ciel, Gallimard, paris, 1980.]Car maintenant nourri d'un ineffable blé,<br>il semblait qu'à ses yeux s'ouvrît un nouveau monde : <br>l'oiseau, l'arbre, la pierre avaient une clarté<br>qu'il ne connaissait pas, et la tuile frappée<br>par le soleil tombant était profonde et nette.<br>Ce n'était plus ce cauchemar fou et grotesque<br>Où les choses ont l'air surprises d'exister : <br>Maintenant chaque chose est telle qu'elle est.[/citation]

et aussi :

[citation=(mais j'ai oublié l'auteur, mea culpa!)]La lecture d'un bon livre est un dialogue où le livre parle et où notre âme répond.[/citation]

bien à vous,

C.
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