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L'Allégorie chez Tolkien
#13
[small][Édit (Yyr 2020) : fusion, à partir d'ici, avec le fuseau initié par Laurent sur la même discussion.][/small]


[séparation]

Bonjour,

Voilà un questionnement qui me travaille assez en ce moment depuis que j’ai de nouveau réussi à trouver le temps de voyager épisodiquement en Terre du milieu et ailleurs dans l’œuvre de Tolkien. La focalisation si fréquente sur la question « SdA, allégorie ou non ? » me semble digne d’être interrogée. Comment se fait-il que Tolkien prenne les devants dans la préface à la seconde édition à l’œuvre pour prévenir de cette (fausse) interprétation ? Certes la première édition avait donné lieu à des interprétations de ce type. Avant même la première édition Rayner Unwin écrivait certes que la lutte entre les ténèbres et la lumière semble laisser « the story proper to become pure allegory ». Tolkien avait répondu rapidement à Sir Stanley, - comme pour ne pas laisser se propager cette interprétation au sein de l’éditeur de l’œuvre - notamment en invoquant la profondeur des personnages, le fait que chacun d’eux soit un univers en soi, ce qui ne peut être le cas dans une allégorie où ils ne sont que pur prétexte (Letters, p.121). C'est une lettre abondamment citée et connue, je n'y reviens donc pas.
Cependant en quoi ces interprétations allégoriques pouvaient-elles s’avérer un réel danger pour l'oeuvre - c'est-à-dire risquant de plomber sa réception - alors même que l’allégorie n’est que très relativement à la mode à l’époque de l’écriture et de la publication du SdA (un texte comme Animal Farm d’Orwell, et quelques autres mis à part, on ne peut pas dire que c'est une forme qui domine les oeuvres romanesques de l'entre deux guerres et de la deuxième guerre mondiale) ?

Un élément qui montre que la question de l’allégorie n’est absolument pas secondaire pour Tolkien est qu’il l’utilise finalement assez fréquemment : la « tour » de Beowulf and the critics, et surtout le conte entier de Feuille, de Niggle qui est une œuvre, non simplement allégorique, mais pour certains aspects dépendante du mode de lecture allégorique, c’est-à-dire fondée et pensée sur une allégorie.

Je me demande finalement, si ce n’est pas l’association de son œuvre à celle de C.S. Lewis qui a donné au moins partiellement à Tolkien l’impression qu’au-dela même de Rayner Unwin, l’allégorie risquait d'être trop massivement associée au SdA. Et peut être aussi, est-ce la fréquentation de Lewis qui lui a donné suffisamment d’intérêt envers l’écriture allégorie pour en arriver à écrire Feuille, de Niggle sous cette forme (une forme qui de toute évidence n’est pas sa manière de prédilection). En effet l’investigation de la littérature allégorique médiévale par Lewis est assez importante pour qu’on puisse le considérer comme l’un des spécialistes de la question (son texte The Allegory of Love fut un grand succès critique, ouvrage avec lequel il a renouvelé le champ d’étude de la littérature allégorique du Moyen Age). Les œuvres médiévales étudiées ou enseignées par Tolkien ne sont généralement pas allégoriques (à quelques excepcions près, par exemple, Pearl, mais qui est une œuvre poétique où l’allégorique n’est qu’une des modes de lecture, et auquel s’oppose et/ou se surajoute un mode poétique, que je dirais « onirique », mode tout à fait distinct ; on est très loin de La Cité des Dames de Christine de Pisan, par exemple), mais celles de Lewis par contre le sont très nettement (Le Roman de la Rose et bien d’autres œuvres). Il ne faut bien garder en tête que les travaux de Lewis sur l’allégorie ont une importance centrale dans sa carrière de scholar – ils sont à peu près aussi centraux, par exemple, que ceux sur Beowulf dans la carrière de Tolkien.

Les Chroniques de Narnia ont apparemment été reçues par le même débat que le SdA – s’agit-il d’une allégorie ou non ? Lewis s’en défend (This is not allegory at all) mais n’ayant pas lu l’œuvre (ni vu les films), je m’adresse à ceux d’entre vous la connaissant pour savoir si cette œuvre est aussi clairement distincte de l’allégorie que le SdA. La notion d’ « applicabilité » qu’évoque Tolkien y convient-elle aussi bien que pour le SdA ?
Autre question, mais qui y est liée : le jeu d’intertextualités chez Lewis est-il du même type qu’on trouve chez Tolkien (très voilé, fondamental dans la structure de l’œuvre, mais pas pour le lecteur, qui peut s’en passer) ou plus proche de ce qu’on trouvera plus tard chez un auteur comme Dan Simmons (où ce jeu est immédiatement visible, mais présenté comme un mystère à décrypter).

Merci de vos avis sur mon questionnement et de vos éclaircissements !

Círdan
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